‹ Racine et ShakspeareChapitre 19 sur 72 · SO DS TE RE · texte numérisé non relu

SO DS TE RE

tation d’un ouvrage de l’art, ebnon pas à un fait vrai.

L'ACADÉMICIEN. — Qui songe à nier cela ?

LE ROMANTIQUE. — Vous m'’accordez donc l'illusion imparfaile ? Prenez garde à vous.

Croyez-vous que, de temps en temps, par exemple deux ou trois fois dans un acte et à chaque fois durant une seconde ou deux, l'illusion soit complète ?

L'ACADÉMICIEN.— Ceci n’est point clair.

Pour vous répondre, j'aurais besoin de retourner plusieurs fois au théâtre, et de me voir agir.

LE ROMANTIQUE. — Ah! voilà une réponse charmante et pleine de bonne foi.

On voit bien que vous êtes de l’Académie, ct que vous n'avez plus besoin des suffrages de vos collègues pour y arriver.

Un homme qui aurait à faire sa réputation de littérateur instruit se donnerait bien garde d’être si clair et de raisonner d’une manière si précise. Prenez garde à vous ; si vous continuez à être de bonne foi, nous allons être d'accord.

Il me semble que ces moments d’illusion parfaile sont plus fréquents qu'on ne le croit en général, et surtout qu’on ne l’admet pour vrai dire dans les discussions littéraires. Mais ces moments durent infiniment peu, par exemple une demi-seconde,

ou un quart de seconde. On oublie bien vite Manlius pour ne voir que Talma ; ils ont plus de durée chez les jeunes femmes, et c’est pour cela qu’elles versent tant de larmes à la tragédie.

Mais recherchons dans quels moments de la tragédie le spectateur peut espérer de rencontrer ces instants délicieux d’illusion parfaile.

Ces instants charmants ne se rencontrent ni au moment d’un changement de scène, ni au moment précis où le poète fait sau- Ler douze ou quinze jours au spectateur, ni au moment où le poète est obligé de placer un long récit dans la bouche d’un de ses personnages, uniquement pour informer le spectateur d’un fait antérieur, et dont la connaissance lui est nécessaire, ni au moment où arrivent trois ou quatre vers admirables, et remarquables comme vers.

Ces instants délicieux et si rares d’illusion parfaile ne RÉSEN se rencontrer que dans la chaleur d’une scène animée, lorsque les répliques des acteurs se pressent ; par exemple, quand Hermione dit à Oreste, qui vient d’assassiner Pyrrhus par son ordre :

Qui te l’a dit ?

Jamais on ne trouvera ces moments d’illusion parfaite, ni à l’instant où un

Re, ES mn A, ES

meurtre est commis sur la scène, ni quand des gardes viennent arrêter un personnage pour le conduire en prison. Toutes ces choses, nous ne pouvons les croire véritables, et jamais elles ne produisent d'illusion. Ces morceaux ne sont faits que pour amener les scènes durant lesquelles les spectateurs rencontrent ces demi-secondes si délicieuses ; or, je dis que ces courts moments d’illusion parfaite se lrouvent plus souvent dans les tragédies de Shakspeare que dans les tragédies de Racine.

Tout le plaisir que l’on trouve au spectacle tragique dépend de la fréquence de ces petits moments d’illusion, ei de l’élal d'émotion où, dans leurs intervalles, ils laissent l'âme du spectateur.

Une des choses qui s'opposent le plus à la naissance de ces moments d'illusion, c’est l'admiration, quelque juste qu’elle soit d’ailleurs, pour les beaux vers d’une tragédie.

C’est bien pis, si l’on se met à vouloir juger des vers d’une tragédie. Or c’est justement là la situation de l’âme du spectateur parisien, lorsqu'il va voir, pour la première fois, la tragédie si vantée du Paria.

Voilà la question du Romanlicismeréduite à ses derniers termes. Si vous êtes de mauvaise foi, ou si vous êtes insensible,

de

ou si vous êtes pétrifié par Laharpe, vous me nierez mes petits moments d’illusion parfaite.

Et j'avoue que je ne puis rien vous répondre. Vos sentiments ne sont pas quelque chose de matériel que je puisse extraire de votre propre cœur, et mettre sous vos yeux pour vous confondre.

Je vous dis : Vous devez avoir tel sentiment en ce moment ; tous les hommes généralement bien organisés éprouvent tel sentiment en ce moment. Vous me répondrez : Pardonnez-moi le mot, cela m'esl pas vrai.

Moi, je n’ai rien à ajouter. Je suis arrivé aux derniers confins de ce que la logique peut saisir dans la poésie.

L’ACADÉMICIEN. — Voilà une métaphysique abominablement obscure : et croyezvous, avec cela, faire siffler Racine ?

LE ROMANTIQUE. — D'abord, il n’y a que des charlatans qui prétendent enseigner l’algèbre sans peine, ou arracher une dent sans douleur. La question que nous agitons est une des plus difficiles dont puisse s’occuper l'esprit humain.

Quant à Racine, je suis bien aise que vous ayez nommé ce grand homme. L'on a fait de son nom une injure pour nous; mais sa gloire est impérissable. Ce sera toujours l’un des plus grands génies qui

ge mm —

Racine ne croyait pas que l’on pül faire la tragédie autrement. S'il vivait de nos jours, et qu’il osât suivre les règles nouvelles, il ferait cent fois mieux qu’Zphigénie. Au lieu de n’inspirer que de l’admiration, sentiment un peu froid, il ferait couler des torrents de larmes. Quel est l’homme un peu éclairé qui n’a pas plus de plaisir à voir aux Français la Marie Sluart de M. Lebrun que le Bajazel de Racine ? Et pourtant les vers de M. Lebrun sont bien faibles ; l'immense différence dans la quantité de plaisir vient de ce que M. Lebrun a osé être à demi romantique.

L'ACADÉMICIEN.— Vous avez parlé longtemps; peut-être avez-vous bien parlé, mais vous ne m'avez pas convaincu du tout.

LE ROMANTIQUE. — Je m'y attendais.

Mais aussi voilà un entr’acte un peu long qui va finir, la toile se relève. Je voulais chasser l'ennui en vous mettant un peu en colère. Convenez que j'ai réussi.

Ici finit le dialogue des deux adversaires, dialogue dont j'ai été réellement témoin au parterre de la rue Chantereine, et dont il ne tiendrait qu’à moi de nommer les interlocuteurs. Le romantique était poli; il ne voulait pas pousser l’aimable académicien, beaucoup plus âgé que lui;

D un, ne ne Le Te UE —.— . —,

autrement il aurait ajouté : Pour pouvoir encore lire dans son propre cœur, pour que le voile de l'habitude puisse se déchirer, pour pouvoir se mettre en expérience pour les moments d'’illusion parfaile dont nous parlons, il faut encore avoir l’âme susceptible d’impressions vives, il faut n'avoir pas quarante ans.

Nous avons des habitudes ; choquez ces habitudes, et nous ne serons sensibles pendant longtemps qu’à la contrariété qu’on nous donne. Supposons que Talma se présente sur la scène, et joue Manlius avec les cheveux poudrés à blanc et arrangés en ailes de pigeon, nous ne ferons que rire Lout le temps du spectacle. En sera-t-il moins sublime au fond ? Non ; mais nous ne verrons pas ce sublime. Or Lekain eût produit exaclement ‘e même effet en 1760, s’il se fût présenté sans poudre pour jouer ce même rôle de Manlius. Les spectateurs n'auraient été sensibles pendant toute la durée du spectacle qu'à leur habilude choquée. Voilà précisément où nous en sommes en France pour Shakspeare. Il contrarie un grand nombre de ces habitudes ridicules que la lecture assidue de Laharpe et des autres petits rhéteurs musqués du dix-huitième siècle nous a fait contracter. Ce qu’il y a de pis, c’est que nous mettons de la vanilé à soutenir que ces

mauvaises habitudes sont fondées dans la nature.

Les jeunes gens peuvent revenir encore de cette erreur d’amour-propre. Leur âme étant susceptible d’impressions vives, le plaisir peut leur faire oublier la vanité; or, c'est ce qu'il est impossible de demander à un homme de plus de quarante ans.

Les gens de cet âge à Paris ont pris leur parti sur toutes choses, et même sur des choses d’une bien autre importance que celle de savoir si, pour faire des tragédies intéressantes en 1893, il faut suivre le système de Racine ou celui de Shakspeare.

Page 1