‹ Racine et ShakspeareChapitre 25 sur 72 · D ———— ET · texte numérisé non relu

D ———— ET

DU ROMANTICISME 49

Béranger, etc. Le romantique dans le boufon, c’est l’interrogatoire de l’Esturgeon!, du charmant vaudeville de M. Arnault; c'est M. Beaufils?. Voilà la manie du raisonner, et le dandinisme lilléraire de l’époque.

M. l’abbé Delille fut éminemment romantique pour le siècle de Louis XV. C'était bien là la poésie faite pour le peuple ‘qui, à Fontenoy, disait, chapeau bas, à la colonne anglaise : « Messieurs, lirez les premiers. » Cela est tort noble assurément ; mais comment de telles gens ont-ils l’effronterie de dire qu'ils admirent Homère ?

Les anciens auraient bien ri de notre honneur.

Et l’on veut que cette poésie plaise à un Français qui fut dela retraite de Moscou?!

Varner.— Le Ci-devant Jeune Homme de Merle et Brazier adapte une comédie anglaise de David Garrik et Colman : The Clandestine Marriage, dont un personnage est Milord Ogleby. — Michel et Christine est de Scribe et Dupin, ainsi que L'Intérieur de l'étude ou le Procureur et l'Avoué, et Le Combat des Montagnes. Dans cette dernière pièce, un personnage, marchand de nouveautés, s’appelle Calicot. — Le Chevalier de Canole est de Souque. N. D. L. E.

1. C'adet- Roussel esturgeon joué sous le nom de Delaligne, est de Désaugiers et Arnault père. N D. I. EH.

. Personnage de deux pièces d’Etienne Jouy.

3. Le poëme de l’époque, s’il était moins mal écrit, ce serait la Panhypocrisiade de M. Lemercier. Figurezvous le Champ de Bataille de Pavie traduit en français par Boileau ou par M. l’abbé Delille. Il y a, dans ce poëme de quatre cents pages quarante vers plus frappants et plus beaux qu'aucun de ceux de Boileau,

De mémoire d'’historien, jamais peuple n’a éprouvé, dans ses mœurs et dans ses plaisirs, de changement plus rapide et plus total que celui de 1780 à 1823 ; et l’on veut nous donner toujours la même littérature ! Que nos graves adversaires regardent autour d’eux : le sot de 1780 produisait des plaisanteries bêtes et sans sel ; il riait toujours ; le sot de 1823 produit des raisonnements philosophiques, vagues, rebattus, à dormir debout, il a toujours la figure allongée ; voilà une révolution notable. Une société dans laquelle un élément aussi essentiel et aussi répété que le sol est changé à ce point, ne peut plus supporter ni le même ridicule ni le même palhélique. Alors tout le monde aspirait à faire rire son voisin, aujourd’hui tout le monde veut le tromper.

Un procureur incrédule se donne les œuvres de Bourdaloue magnifiquement reliées, et dit : Cela convient vis-à-vis des clercs.

Le poëte romantique par excellence, c’est le Dante ; il adorait Virgile, et cependant il a fait la Divine Comédie, et l'épisode d’Ugolin, la’ chose au monde qui ressemble le moins à l’Énéide ; c’est qu'il comprit que de son temps on avait peur de l'enfer.

Les Romantiques ne conseillent à per-

Na & A,

DU ROMANTICISME bI

sonne d’imiter directement les drames de Shakspeare.

Ce qu’il faut imiter de ce grand homme, c’est la manière d'étudier le monde au milieu duquel nous vivons, et l’art de donner à nos contemporains précisément le genre de tragédie dont ils ont besoin, mais qu'ils n’ont pas l’audace de réclamer, terrifiés qu'ils sont par la réputation du

rand Racine.

Par hasard, la nouvelle tragédie francaise ressemblerait beaucoup à celle de Shakspeare.

Mais ce serait uniquement parce que nos circonstances sont les mêmes que celles de l'Angleterre en 1590. Nous aussi nous avons des partis, des supplices, des conspirations. Tel qui rit dans un salon, en lisant cette brochure, sera en prison dans huit jours. Tel autre qui plaisante avec lui, nommera le jury qui le condamnera.

Nous aurions bientôt la nouvelle iragédie française que j'ai l'audace de prédire, si nous avions assez de sécurité pour nous occuper de littérature ; je dis sécurité, car le mal est surtout dans les imaginations qui sont effarouchées. Nous avons une sûreté dans nos campagnes, et sur les grandes routes, qui aurait bien étonné l'Angleterre de 1590.

Comme nous sommes infiniment supé-

rieurs par l'esprit aux Anglais de cette époque, notre {ragédie nouvelle aura plus de simplicité. A chaque instant Shakspeare fait de la rhétorique : c’est qu'il avait besoin de faire comprendre telle situation de son drame, à un public grossier et qui avait plus de courage que de finesse.

Notre tragédie nouvelle ressemblera beaucoup à Pinlo, le chef-d'œuvre de M. Lemercier.

L'esprit français repoussera surtout le galimatias allemand, que beaucoup de gens appellent romantique aujourd’hui.

Schiller a copié Shakspeare et sa rhétorique ; il n’a pas eu l’esprit de donner à ses compatriotes la tragédie réclamée par leurs mœurs.

J’oubliais l’unilé de lieu ; elle sera emportée dans la déroute du vers alexandrin.

La jolie comédie du Conteur de M. Picard, qui n'aurait besoin que d’être écrite par Beaumarchais ou par Shéridan pour être délicieuse, a donné au public la bonne habitude de s’apercevoir qu'il est des sujets charmants pour lesquels les changements de décorations sont absolument nécessaires.

Nous sommes presque aussi avancés pour la tragédie : comment se fait-il qu'Émilie de Cinna vienne conspirer précisément dans le grand cabinet de l'Empe-

DU ROMANTICISME D3

reur ? comment se figurer Syllat joué sans changements de décorations ?

Si M. Chénier eût vécu, cet homme d’esprit nous eût débarrassés de l’unilé de lieu dans la tragédie, et par conséquent des récits ennuyeux ; de l'unité de lieu qui rend à jamais impossibles au théâtre Îles grands sujets nationaux : l’Assassinat de Monlereau, les Elats de Blois, la Mort de Henri III.

Pour Henri 111, il faut absolument, d’un côté : Paris, la duchesse de Montpensier, le cloître des Jacobins ; de l’autre : Saint- Cloud, l’irrésolution, la faiblesse, les voluptés, et tout à coup la mort, qui vient tout terminer.

La tragédie racinienne ne peut jamais prendre que les trente-six dernières heures d’une action ; donc jamais de développements des passions. Quelle conjuration a le temps de s’ourdir, quel mouvement populaire peut se développer en trente-six heures ?

Il est intéressant, il est beau de voir Othello, si amoureux au premier acte, tuer sa femme au cinquième. Si ce changement a lieu en trente-six heures, il est absurde, et je méprise Othello.

Macbeth, honnête homme au premier

Page 1