‹ Racine et ShakspeareChapitre 29 sur 72 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

souffrira qu'on y reçoive les grands talents de l'opposition, et toujours le public s'obstinera à être injuste envers les nobles écrivains payés par les ministres, et dont l’Académie sera les Invalides.

RACINE ET SHARSPEARE, té

mois, l’Académie française continuait la marche lente et presque insensible qui la mène doucement et sans encombre vers la fin du travail monotone de la continuation de son dictionnaire; tout dormait, excepté le secrétaire perpétuel et le rapporteur Auger, lorsqu'un hasard heureux fit appeler le mot Romantique.

À ce nom fatal d’un parti désorganisateur et insolent, la langueur générale fit place à un sentiment beaucoup plus vif.

Je me figure quelque chose de semblable au grand inquisiteur Torquemada, environné des juges et des familiers de l’Inquisition, devant lesquels un hasard favorable au maintien des bonnes doctrines aurait fait amener tout à coup Luther ou Calvin. A l'instant on aurait vu la même pensée sur tant de visages d’ailleurs si différents ; tous auraient dit : « De quel supplice assez cruel pourrons-nous Île faire mourir ? »

U N jour, et il y a de cela cinq ou six

Je me permets d'autant plus volontiers une image si farouche, qu’assurément l’on ne peut rien se figurer de plus innocent que quarante personnages, graves eb respectés, lesquels se constituent tout à coup en juges, bien impartiaux, de gens qui prêchent un nouveau culte opposé à celui dont ils se sont faits les prêtres:

Certes, c’est en conscience qu'ils maudissent les profanateurs qui viennent troubler ce culte heureux qui, en échange de petites pensées arrangées en jolies phrases, leur vaut tous les avantages que le gouvernement d’un grand peuple peut conférer, les cordons, les, pensions, les honneurs, les places de censeurs, etc., etc.

La conduite de gens ordinairement si prudents pourrait rappeler, il est vrai, un mot célèbre du plus grand de ces hommes de génie qu'ils prétendent si burlesquement honorer par leurs homélies périodiques, mais génie si libre en ses écarts, si peu respectueux envers le ridicule, que pendant un siècle l'Académie refusa d’admettre non sa personne, mais son portrait.

Molière, que tout le monde a nommé, fait adresser ce mot connu à un orfévre qui ne voit rien de si beau pour égayer et guérir un malade que de grands ouvrages d’orlévrerie exposés dans sa chambre :

« Vous êles orfévre, M. Josse. »

Quelque classique et peu nouvelle que soit cette plaisanterie, le sûr moyen de se faire lapider eût été de la rappeler le jour où l’Académie fut tout à coup tirée de sa langueur accoutumée par la voix du rapporteur de son dictionnaire, appelant le mot fatal Romantique entre les mots Romarin et Romanisle. M. Auger lit sa définition ; à l'instant la parole lui est enlevée de toutes les parties de la salle.

Chacun s’empresse de proposer, pour terrasser le monstre, quelques phrases énergiques; mais à la vérité elles appartiennent plutôt au style de Juvénal qu’à celui d'Horace ou de Boileau; il s’agit de désigner clairement ces novateurs effrénés qui prétendent follement qu'il se pourrait qu’on arrivât enfin, et peutêtre, hélas! de nos jours, à faire des ouvrages plus intéressants et moins ennuyeux que ceux de messieurs de l'Académie. Le plaisir si noble de dire des injures à des ennemis sans défense jette bientôt les académiciens dans un transport poétique. Ici la prose ne suffit plus à l'enthousiasme général, l’aimable auteur des Ælourdis! et de tant d’autres comédies froides est prié de lire une satire qu'il a faite dernièrement contre

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