‹ Racine et ShakspeareChapitre 45 sur 72 · DE LA CENSURE · texte numérisé non relu

DE LA CENSURE

Tous les poëtes comiques à qui l’on dit :

F'ailes, s’écrient : « Dès que nous présentons dans nos drames des détails vrais, la censure nous arrête tout court ; voyez les coups de canne donnés au roi qui n’ont pas pu passer dans le Cid d’Andalousiet.» Je réponds : « Cette raison n’est pas si bonne qu'elle le paraît, vous présentez aux censeurs des Princesses des Ursins, des {ntriques de cour ?, etc., comédies fort piquantes, dans lesquelles, avec le tact et l’esprit de Voltaire, vous vous moquez des ridicules des cours. Pourquoi vous attaquer uniquement aux ridicules des cours ?

L'entreprise peut être bonne et méritoire, politiquement parlant ; mais je prétends que, littérairement parlant, elle ne vaut rien du tout. Que l’on vienne nous dire dans le salon où nous rions et plaisantons avec des femmes aimables que le feu est à la maison, à l'instant nous n’aurons plus cette attention légère qu'il faut pour les bons mots et les plaisirs de l'esprit.

Tel est l'effet produit par toute idée politique dans un ouvrage de littérature ;

. Tragédie de P. Lebrun. N. D. L. E.

. Dans les œuvres complètes de MM. de Jouy et Duval.

c'est un coup de pistolet au nulieu d’un concert.»

La moindre allusion politique fait disparaître l’aptitude à tous ces plaisirs délicats qui sont l’objet des efforts du poëte.

Cette vérité est prouvée par l’histoire de la littérature anglaise ; et remarquez que l’état où nous sommes dure en Angleterre depuis la restauration de 1660. On a vu, chez nos voisins, les hommes du plus grand talent frapper de mort des ouvrages fort agréables, en y introduisant des allusions aux intérêts passagers et âpres de la politique du moment. Pour comprendre Swift, il faut un commentaire pénible, et personne ne se donne la peine de lire ce commentaire. L'effet somnifère de la politique mêlée à la littérature est un axiome en Angleterre. Aussi voyez-vous que Walter- Scott, tout ultra qu'il est, et tenant à Édimbourg la place de M. de Marchangv à Paris, n’a garde de mettre de la politique dans ses romans ; il redouterait pour eux le sort de la Gaule poélique.

Dès que vous introduisez la politique dans un ouvrage littéraire, l’odieux paraît et avec l’odieux la haine impuissante. Or, dès que votre cœur est en proie à la haine impuissante, cette fatale maladie du dixneuvième siècle, vous n'avez plus assez de gaieté pour rire de quoi que ce soit.

Ce ridicule-là prétend-il à l'estime ? refusez-lui cette estime d’une manière piquante et imprévue, el vous serez comique. Je ne trouve, au contraire, rien de bien plaisant dans les prétentions des révérends pères jésuites, pauvres hères nés sous le vhaume, pour la plupart, et qui cherchent tout bonnement à faire bonne chère sans travailler de leurs mains.

Trouvez-vous inconvenant de mettre en scène les ridicules d’un patriote qui après tout parle en faveur d’une sage liberté, el.

cherche les moyens d’inoculer un peu de courage civil à des électeurs si braves l'épée à la main ? Imitez Alfieri.

Figurez-vous un beau matin que tous les censeurs sont morts, et qu'il n’y a plus de censure ; mais en revanche quatre ou cinq théâtres à Paris, maîtres de jouer tout ce qui leur vient à la tête, sauf à répondre des choses condamnables, des indécences, elc., etc, devant un jury choisi par le hasard 1.

C’est dans cette supposition si étrange qu'Alfieri, dans un pays bien autrement tenu que le nôtre, bien autrement sans espoir, composa, il y a quarante ans, ses admirables tragédies ; el on les joue tous

1. Parmi les habitants de Paris payant cinq mille francs d'impôt, et par conséquent partisans fort modérés de la loi agraire et de la licence,

les jours depuis vingt ans, et un peuple de dix-huit millions d'hommes qui, au lieu de Sainte-Pélagie, a des potences, les sait par cœur et les cite à tous propos. Les éditions de ces tragédies se multiplient dans tous les formats, les salles sont remplies deux heures à l'avance quand on les joue ; en un mot, le succès d’Alfieri, mérité ou non, est au-dessus de tout ce que peut rêver même la vanité d’un poëte ; et tout, ce changement est arrivé en moins de vingt ans. Écrivez donc, et vous serez applaudi en 1845.

La comédie que vous composerez aujourd’hui, et qui, au lieu du pauvre commis Bellemain de l'Intérieur d’un bureau, présenterait M. le comte un tel, p... d... KR... ne serait pas tolérée par le ministère actuel? Eh bien ! mettez en pratique le précepte d’Horace, autrefois si recommandé, dans un autre sens, il est vrai ; gardez neuf ans votre ouvrage, et vous aurez affaire à un ministère qui cherchera à ridiculiser celui d'aujourd'hui, peut-être à le bafouer. Dans neuf ans, n’en doutez pas, vous trouverez toute faveur pour faire jouer votre comédie.

Le charmant vaudeville de Julien ou Vingl-cinq ans d’entr’acle! peut vous servir d'exemple. Ce n’est qu’une esquisse ; mais,

1, Par Dartois et Xavier, N, D, L. E,

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sous le rapport de la hardiesse et de la censure, cette eSquisse Vaut autant Pour mOn raisonnement. q i

ue la Comédie e actes la plus étoffée.

Paysan illustré Par son € pPagnes de la Révolution, fait due de Stetiin par Sa Majesté l’empereur, et s’écri lorsque sa fille Veut épo

«Jamais, NON, jamais ]?

u Pée dans les

nte lieues de Paris eût-;] à M. le duc de R***

Toutefois, Monsieur le poëte c si dans cette même année 181 » au lieu de gémir platement et im

ri aux dépens des ridicules que Napoléon était obligé

de protéger pour Soutenir son Empire français, sa nouvelle noblesse, etc., Moins de quatre ans après elles Eussent trouvé

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un succès fou. Mais, dites-vous, mes plaisanteries pouvaient vieillir avec le temps.

— Oui, comme le sans dot d’Harpagon, comme le Pauvre homme ! du Tartuffe.

Est-ce sérieusement que vous présentez cette objection au milieu d’un peuple qui en est réduit à rire encore des ridicules de Clilandre et d’Acaste 1, qui n'existent plus depuis cent ans ?

Si, au lieu de gémir niaisement sur les difficultés insurmontables que le siècle oppose à la poésie, et d’envier à Molière la protection de Louis XIV, vous aviez fait en 1811 de grandes comédies aussi libres dans leur tendance politique que le vaudeville de Vinglt-cinq ans d’entr'acle, avec quel empressement, en 1815, tous les théâtres ne vous eussent-ils pas offert un tour de faveur ? Quelles dignités ne seraient pas tombées sur vous ? En 1815, entendezvous ? quatre ans après. Avec quelle joie nous aurions ri de la sotte vanité des princes de l’empire?! Vous auriez eu d’abord un succès de salire comme Alfieri en Italie. Peu à peu, le système de Napoléon étant bien mort, vous auriez trouvé le succès de Waverley et des Purilains d’'Ecosse. Depuis la mort du dernier des

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