‹ Racine et ShakspeareChapitre 46 sur 72 · Entre nous le monseigneur suffit · texte numérisé non relu

Entre nous le monseigneur suffit

aujourd'hui, n’avons-nous pas Colmar et la Grèce ? Mais si vos comédies sont bonnes, plaisantes, réjouissantes, comme la Lettre sur le gouvernement récréatif et, la Marmile représentative, M. Demat, honnête imprimeur de Bruxelles, ne manquera pas de vous rendre le même service qu’à M. Béranger : en moins de trois mois, il vous aura contrefait dans tous les formats.

Vous vous verrez chez tous les libraires de l’Europe, et les négociants de Lyon qui vont à Genève recevront de vingt amis la commission de leur apporter votre comédie, comme ils reçoivent aujourd’hui la commission d'importer un Béranger !.

Mais hélas ! je vois à la mine que vous me faites que mes conseils ne sont que trop bons ; ils vous fâchent. Vos comédies ont si peu de verve comique et de feu, que personne ne prendrait garde à leur esprit, personne ne rirait de leurs plaisanteries, si quotidiennement elles n'étaient louées, recommandées, prônées par les journaux dans lesquels vous travaillez. Qu'’ai-je à

1. Le volume de ce grand poëte qui, grâce à M. Demat, coûte trois francs à Genève, se paye vingt-quatre francs à Lyon, et n’en a pas qui veut. Rien de plaisant à la douane de Bellegarde, située entre Genève et Lyon, comme la liste affichée dans le bureau des ouvrages prohibés à l’entrée. Comme je lisais cette liste en riant de son impuissance, plusieurs honnêtes voyageurs la copiaient pour faire venir les ouvrages qu’elle indique. Tous me dirent qu'ils apportaient un Béranger à Lyon. Mars 1824,

craindre de ce voisinage ; mais vous !

Je suis un insolent et vous avez du génie, dites-vous ? Je le veux bien, suis-je d’assez bonne composition ? Vous avez donc du génie comme Béranger ; mais, comme lui, vous ne savez pas marcher en petit équipage, et reproduire à Paris la sagesse pratique et la philosophie sublime des philosophes de la Grèce. Vous avez besoin de vos écrits pour atteindre

Au superflu, chose si nécessaire.

Eh bien! au moyen de quelques descriptions ajoutées, transformez vos comédies en romans et imprimez à Paris. La haute société, que le luxe de l’hiver exile à la campagne dès le mois de mai, a un immense besoin de romans ; il faudrait que vous fussiez bien ennuyeux pour l'être davantage qu’une soirée de famille à la campagne un jour de pluie.

J’ai l'honneur, etc.

1. Je reçois la feuille quatre de cette brochure toute barbouillée de la fatale encre rouge. Il me faut supprimer le bel éloge du bourreau, par M. de Maïstre, considéré dans ses rapports avec la comédie ; l’anecdote de MM. de Choiseul et de Praslin, enfin tout ce qui peut de bien loin offenser les puissants, Quel bonheur de vivre à Philadelphie! me dis-je au premier moment. Peu à peu mes idées se calment, et j'arrive aux considérations suivantes :

Le gouvernement de la Charte, prenez-le à toutes ses phases d'énergie en 1819 comme en 1825, a trois grands défauts littéraires :

rable libretto de Don Juan, mis en musique par Mozart, fut écrit à Vienne, par l’abbé Casti; certes l’oligarchie vieunoîise n’a jamais passé pour tolérer la licence au théâtre. Eh bien ! à Vienne, en 1787, don Juan, dona Anna et dona Elvire chantaient pendant cinq minutes dans la scène du bal : Viva La libertà ! A Louvois, en 1825, au moment où nous sommes forcés de souffrir les discours du général Foy et de M. de Chateaubriand il a bien fallu ordonner à don Juan de chanter Viva l’iarità ! L’hilarité n’est-elle pas ce qui nous manque ?

« En 1787, personne ne songeait à applaudir la liberté ; aujourd’hui il serait à craindre que ce mot ne devint un drapeau. La guerre est déclarée. Les privilégiés sont en fort petit nombre, riches et enviés, la plaisanterie serait une arme terrible contre eux ; n’est-ce pas le seul ennemi qui ait fait peur à Buonaparte ? Donc il faut des censeurs si vous ne voulez pas fermer les théâtres. »

La comédie peut-elle survivre à cet état de choses ? Le roman, qui esquive la censure, ne va-t-il pas hériter de la pauvre défunte ? Les courtisans, dans la juste terreur que leur inspire le rire, permettront-ils, qu’on se moque de la classe des avocats, de la classe des médecins, de la classe des compositeurs de musique qui maudissent Rossini, de la classe des v2ndeurs de croix, et des opticiens qui en achètent; où qu'on traite ce sujet si plaisant : L'Homme de lettres ou Les vingt places, où celui-ci : Le Coureur d’héritages? Toutes les classes de gens ridicules n’ont-elles pas des protecteurs naturels qui se coalisent pour le maintien de ce qu’on appelle {a décence publique?

Le premier besoin pour la police n'est-il pas le maintien de la tranquillité ? et que lui importe un chef-d'œuvre de moins ? La première violation de l'unité de lieu dans Christophe Colomb fit tuer un homme au parterre.

D'un autre côté, si jamais nous avons la liberté complète, qui songera à faire des chefs-d’œuvre ? Chacun travaillera, personne ne lira si ce n’est de grands journaux in folio, où toute vérité s’énoncera dans les termes les plus directs et les plus nets. Alors la comédie française aura toute liberté; mais en perdant Sainte-Pélagie et la salle Saint-Martin, nous aurons perdu quant et quant l'esprit qu'il faut pour faire et pour goûter la comédie, ce brillant mélange de vérité de mœurs, de gaieté légère et de satire piquante. Dans une monarchie, pour qu’un Molière soit possible, il faut l'amitié d’un Louis XIV. En attendant ce hasard heureux, et vu les critiques amères dont les Chambres et la société poursuivent les hommes du pou-

Page 1