II. — De la conversation
Les courtisans de tous les temps ont un besoin d’état ; c’est celui de parler sans rien dire. Ce fut un avantage immense pour Molière ; ses comédies vinrent former un supplément agréable aux événements de la chasse du jour, aux exclamations élégantes sur les ruses du cerf, et aux transports d’admiration sur l’adresse du roi à monter à cheval.
Notre conversation est dans une situation bien différente ; nous n’avons que trop de choses intéressantes. L'art ne consiste plus à économiser une petite source d’intérêt sans cesse sur le point de tarir, et à la faire suffire à tout, et porter la vie jusque dans les dissertations les plus arides ; il faut retenir, au contraire, le torrent des passions qui, prêtes à s’élancer à chaque mot, menacent de renverser toutes les convenances et de disperser au loin les habitants du salon. Il faut écarter des sujets si intéressants qu’ils en sont irritants, et le
grand art de la conversation d'aujourd'hui, c'est de ne pas se noyer dans l’odieux.
Accoutumés que nous sommes à raisonner souvent dans la conversation, nous trouverions pédantesque et singulière, si nous osions raisonner par nous-mêmes comme de grands garçons, la conversation des marquis au deuxième acte du Misanthrope.
Cette scène offrait sans doute, il y a un siècle, un tableau fidèle, et idéalisé par le génie, des salons de l’an 1670. On voit qu'il y avait une assez belle place pour la satire et que la cour de Louis XIV était tout à fait pelile ville. C’est que par tous pays le commérage Vient du manque d'idées.
Dix portrails piquants, mais qui pourraient se trouver aussi bien dans une satire de Boileau 1, passent successivement sous nos yeux.
Nous avons fait un pas depuis 1670, quoique nous nous gardions d’en convenir.
Nous avouerions presque, si l’on nous en pressait avec grâce, que tous ces gens-là font bien d’avoir des manies, si ces manies les amusent. La philosophie du dix-huitième siècle nous a appris que l’oiseau aurait torl de se moquer de la taupe, à raison de
1. Le bavard qui prétend occuper à lui seul toute l’attention d’un salon ; le raisonneur qui n’y apporte que de l'ennui; le mystérieux, l’homme familier qui trouve de la grâce à tutoyer tout le monde; le mécontent qui pense que le roi lui fait une injustice toutes les fois qu’il accorde une grâce ; l’homme qui, semblable à un ministre, ne fonde ses succès que sur son cuisinier ; le bavard tranchant qui veut tout juger et qui croirait s’abaisser s’il motivait le moins du monde les arrêts qu'il dicte du haut de son orgueil,
goût, au contraire, le ridicule donné à la manie du raisonnement sérieux 1.
L'odieux que nous fuyons aujourd’hui est d’un autre caractère ; il n’est de mauvais goût que lorsqu'il conduit au sentiment de la colère impuissante, et il passe pour fort agréable dès qu'il peut se produire sous la forme d’un ridicule amusant, donné aux gens du pouvoir. Même, plus le rang des personnes immolées au ridicule est auguste, plus le mot fait de plaisir, loin d'inspirer aucune crainte
« Le conseil des ministres vient de finir, il a duré trois heures. — Que s'est-il passé ? — Il s'est passé trois heures. Ce vieux ministre imbécile ne veut pas ouvrir les yeux. — Eh bien! qu'il les ferme ?. »
Une conversation vive, plaisante, étincelante d’espril, jouant toujours la gaieté el fuyant le sérieux comme le dernier des ridicules, après un règne d’un siècle, fut tout à coup détrônée vers 1786, par une discussion lourde, interminable, à laquelle tous les sots prennent part. Ils ont tous aujourd’hui leur jugement sur Napoléon, qu'il nous faut essuyer. Les courses à cheval, les visites en chenille et les occupations du matin cédèrent la place aux jour-
1. S’il fut jamais un homme créé, par sa douceur, pour faire aimer la sagesse, ce fut sans doute Franklin, voyez pourtant dans quel lieu singulier le roi Louis XVI fait placer son portrait, pour l'envoyer à madame la duchesse de Polignac. (Mémoires de madame Campan.)
2. Miroir (petit journal fort libéral et très-spirituel), Mars 1823,
se . CR) Os. OR
naux. Il fallut, en 1786, donner deux heures de sa vie, chaque jour, à une lecture passionnée, coupée à chaque instant par les exclamations de la haine ou par des rires amers sur les déconvenues du parti contraire. La légèreté française périt, le sérieux pril sa place, et tellement sa place, que les gens aimables d’un autre siècle font tache dans les salons de 1825.
Comme nous n'avons pas d’universilés à l’allemande, la conversation faisait autrefois toute l'éducation d’un Français ; aujourd’hui, c’est la conversation el le journal.
IIT, — Des habitudes de la vie, par rapport à la littérature,
Je vois les gens de ma connaissance passer six mois dans l’oisiveté de la campagne.
La tranquillité des champs a succédé à l’anxiété des cours et à l’agitation de la vie de Paris. Le mari fait cultiver ses terres, la femme dit qu’elle s'amuse, les enfanis sont heureux ; sans besoin d'idées nouvelles, arrivant de Paris, ils courent eb gambadent dans les bois, ils mènent la vie de la nature.
De telles gens, à la vérité, ont appris de leurs pères à dire que le moindre manque
1. Mémoires de madame d'Épinay, genre de vie de M, de Francueil, son amant,
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précédente ; mais ils trouvent à la porte un monstre terrible : le bégueulisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Dans la vie commune, le bégueulisme est l’art de s’offenser pour le compte des verlus qu’on n’a pas ; en littérature, c’est l’art de jouir avec des goûts qu’on ne senL point. Gette existence factice nous fait por- Ler aux nues les Femmes savantes el mépriser le charmant Retour imprévu.
A ces mots malsonnants, je vois la colère dans les yeux des classiques. Eh ! messieurs, ne soyez en colère que pour ce qui vous y met réellement. La colère est-elle donc un sentiment si agréable ? — Non, certes ; mais, en fronçant le sourcil aux farces de Regnard, nous avancerons notre réputalion de bons littéraleurs.
Le bon ton court donc les rues ; car il n’est pas de calicoi qui ne siffle Molière ou Regnard, à tout le moins une fois l’an. Cela lui est aussi naturel que de prendre, en entrant au café, l’air militaire d’un tambourmajor en colère. On dit que la pruderie est la vertu des femmes qui n’en ont pas ; le béqgueulisme litléraire ne serait-il point le bon goût de ces gens que la nature avait fait tout simplement pour être sensibles à l’argent, ou pour aimer avec passion les dindes trufiées ?
Une des plus déplorables conséquences cle la corruplion du siècle, c’est que la comédie de sociélé ne trompe plus persorne en littérature, el si un littérateur affecté réussit encore à faire illusion, c’est qu'on le
méprise trop pour le regarder deux fois.
Ce qui fit le bonheur de Ja littérature sous Louis XIV, c’est qu’alors c'était une chose de peu d'importance :. Les courtisans qui jugèrent les chefs-d’œuvre de Racine et de Molière furent de bon goût, parce qu'ils n'eurent pas l’idée qu'ils étaient des juges. Si, dans leurs manières et leurs habits ils furent toujours attentifs à imiter quelqu'un, dans ieur façon de penser sur la liltérature ils osèrent franchement être euxmêmes. Que dis-je, oser ? Ils n’eurent pas même la peine d’oser. La littérature n'était qu'une bagatelle sans conséquence ; il ne devint essentiel, pour la considération, de bien penser sur les ouvrages de l'esprit ? que vers la tin de Louis XIV, lorsque les lettres eurent hérité de la haute conSidéralion que ce roi avail accordée aux Racine el aux Despréaux.
On juge toujours bien des choses qu’on juge avec naturel. Tout le monde a raison dans son goût, quelque baroque qu’il soit, car on est appelé à voter par tête. L’erreur arrive au moment où l’on dit : « Mon goût est celui de la majorilé, est le goût général, est le bon goûl. »
Même un pédant, jugeant naturellement, d'après son âme étroite et basse, aurait droit
1. « Le bonhomme Corneille est mort ces jours-ci », dit Dangeau. Aujourd’hui il y aurait quatre discours prononcés au Père-Lachaise, et le lendemain insérés au Moniteur.
2. Titre de l'ouvrage d’un jésuite (Bouhours, je crols,) du temps, qui eut beaucoup de succès, “
les hommes les plus aimables de l'Europe.
Le courtisan, qui allait tous les matins lire son sort dans les yeux du roi, venait à son tour faire la destinée des gens qui lui faisaient la cour, et auxquels il communiquait les mêmes habitudes de pénétra- Lion. Cette habitude devint bientôt générale parmi tous les Français.
Le génie de Molière aperçut bien vite cette sagacité profonde ce ses auditeurs, et il la fit servir à leurs plaisirs comme à sa gloire. Ses pièces sont remplies de scènes probantes, si j'ose parler ainsi, de scènes qui prouvent les caractères ou les passions des personnages qui y sont engagés. Ai-je besoin de rappeler Le pauvre homme ! si à la mode aujourd’hui ; ou le Grand Dieu ! pardonnelui comme je lui pardonne : ; — le Sans dot d'Harpagon ; — le Mais qu’allait-il faire dans celle galère, des Fourberies de Scapin ; — le Vous êtes orfévre, monsieur. Josse ; — le Retire-loi, coquin, d'Orgon à son fils Damis, qui vient d’accuser le bon M. Tartuffe ?
mots célèbres qui ont enrichi la langue.
C'est ce que beaucoup de littérateurs classiques appellent vis comica, sans songer qu'il n’y a rien de comique à voir Orgon maudire el chasser son fils, qui vient d’accuser Tartuffe d’un crime évident ; et cela parce que Tartuffe répond par des phrases volées au catéchisme et qui ne prouvent rien. L’œil aperçoit tout à coup une des profondeurs du cœur humain, mais une pro-