‹ Racine et ShakspeareChapitre 64 sur 72 · Mort du pauvre vieillard Llorente, en · texte numérisé non relu

Mort du pauvre vieillard Llorente, en

fondeur plus curieuse que riante. Nous voyons un homme sage, tel qu’Orgon, se laisser convaincre par des phrases qui ne prouvent rien. Nous sommes trop attentifs, el j’oserais dire trop passionnés pour rire ; nous voyons qu'il n’y a rien de si difficile à prouver que l'évidence, parce que d’ordinaire les gens qui ont besoin qu'on la leur fasse voir sont aveugles. Nous apercevors que l'évidence, notre grand appui dans notre action sur les autres hommes (car il faut bien persuader tous ceux à qui lon ne peut commander) et l'appui au moyen duquel nous marchons souvent au boriheur, peut nous manquer tout à coup au moment où nous en aurons le plus pressant besoin ; une telle vérité annonce une sorte de danger ; or, dès qu’il v a danger, il n’est plus question de la comparaison futile qui fait naître le rire

C’est bien là de la force, vis ; mais pourquoi v ajouter comica (qui fait rire) si l’on ne rit point? Le vis comica est un des mots de la vieille littérature classique.

Le misanthrope de Shakspeare, intilulé Timon d'Athènes, est rempli de scènes trèsfortes et très-belles ; mais on n’y rit point. C’est que ce ne sont que des scènes probantes, si l’on veut me passer ce terme. Par elles, le caractère du misanthrope est établi, aux yeux du spectateur, d’une manière supé-

1. Voilà le sentiment dont l’absence laisse les kings des imbéciles. Ils n’ont jamais, ou bien rarement, le besoin de persuader ; de là la difficulté de les persuader eux-mêmes,

rieure à toute objection, et non pas sur des oul-dire ou des récits de valets, mais sur des preuves incontestables, sur des choses que le spectateur voit se passer sous ses yeux.

Le Ménechme de mauvaise humeur, dans la comédie de ce nom, est le misantbrope plaisant, et Regnard s’en est emparé. Mais ce pauvre Regnard, toujours gai, comme les mœurs de la régence ou de Venise, n'a guère de scènes probantes : elles lui auraient semblé ennuveuses ou tristes.

Ces scènes donc, qui sont fortes, mais qui ne sont pas comiques, donnent un trèsgrand plaisir philosophique. Les vieillards aiment à les ciler et rangent à la suite, par la pensée, tous les événements de leur vie, qui prouvent que Molière a vu juste dans les profondeurs du cœur humain. On songe souvent à ces scènes immortelles, on y fail sans cesse allusion, elles achévent à tout moment nos pensées dans la conversalion, et sont tour à tour des raisonnements, des axiomes ou des plaisanteries, pour qui sait les citer à propos. Jamais d’autres scènes n’entreront si avant dans les têtes françaises. En ce sens, elles sont comme les religions ; le temps d’en faire esL passé. Enfin, il est peut-être plus difficile de faire de telles scènes que les scènes plaisantes de Regnard. Orgon, saisissant Tartuffe, au moment où celui-ci, après avoir parcouru de l’œil tout l’appartemert, vient embrasser Elmire, offre un spectacle plein de génie mais qui ne fait pas rire. Gette scène frappe le spectateur, elle le frappe de stupeur,

elle le venge, si l’on veut, mais elle ne le fait » pas rire.

Que l’on trouve un autre mot d’admi- «ration pour Molière, par exemple : « C’est le poëte français qui a le « plus de génie », \ j'y souscris de grand cœur et l'ai tou- » jours pensé. Mais ne nous laissons point

éblouir par un grand homme ; ne lui pré- : tons pas les qualités qu’il n’a pas. Faut-il adorer l’ignoble despotisme parce que son trône a élé paré d’un homme tel que Napo- : léon ?

Quelque grand que soit Molière, Regnard est plus comique ; il me fait rire plus souvent , et de meilleur cœur, et cela malgré l'extrême infériorilé de son génie. Où ne fût pas , arrivé Molière s'il eût travaillé pour la cour du régent, en 1720, au lieu de vivre sous Louis XIV ! Boileau aura beau dire :

Dans le sac ridicule où Scapin s’enveloppe, Je ne reconnais plus l’auteur du Misanihrope. (Saiure.)

Je laisse au pauvre Boileau, le poëte de la raison, sa dignité de bourgeois admis à la . cour de Louis XIV, et sa froideur naturelle. La comédie du Misanithrope est comme un palais magnifique et splendide, construit à grand frais, el où je m'ennuie, où le temps ne marche pas. Gelle des Fourberies est une jolie petite maison de campagne, un charmant collage, où je me sens le cœur épanoui, el où je ne songe à rien de grave.

Toulcs les fois que j’ai ri au Ci-devani

du lemps de Shakspeare l’on ecroyail aux sorcières. Les effets que ces détails peuvent produire aujourd’hui sont indépendants de la volonté de ces grands artistes.

Encore moins Molière est-il immoral, parce que le fils d'Harpagon manque de respect à son père, et lui dit :

Je n'ai que faire de vos dons.

Un tel père méritait un tel mot, el la crainte de ce mot estla seule chose qui puisse arrêter un vieillard dans son amour immodéré pour l’or.

L'immoralité de Molière vient de plus haut. Du temps de madame d’Epinay el de madame Campan, il y avait la manière approuvée el de hon goût de mourir, de se marier, de faire banqueroute, de Luer un rival, etc. Les lettres de madame du Deffand en font foi. I n’y avait pas d’aclion de la vie, sérieuse ou futile, qui ne fûl comme emprisonnée d'avance dans l'imitation d’un modèle, et quiconque s’écattait du mooële excitail le rire, comme se dégradant, comme donnant une marque de sottise. On appelait cela « étre de mauvais goût. » Le supplice du général Lally fut de bon qoûl 1.

C’est par l'absence du modèle el le recours

1. Lettres d’'Horace Walpole à madame du Deffand sur le général Lally. Dans sa lettre du 11 janvier 1769 (tome I, pages 31 et 32) à Horace Walpole, madame du Deffand s’exprimait sur la mort de Lally et sur les instants qui l'avaient précédée avec une légèreté vraiment atroce. Wal: pole laissa éclater une vive indignation dans sa réponse, On y lit ces phrases ;

au raisonnable qu'un homme d'esprit, Espagnol ou Anglais, qui arrive en France, peut être ridicule; el j’approuve qu’on l’affuble de ce ridicule. C’est peut-être par supériorité d'esprit que ce nouveau venu s’écarte des usages reçus ; mais, jusqu’à plus ample informé, la sociélé a raison de croire que c’est per ignorance ; el prenez garde, l'ignorance des petits usages prouve à l’instant infériorité de rang, chose abhorrée dans l'aristocratie ; ou bien encore c’est par sottise. Dans tous les cas, si le nouveau venu mérite une exception par son espril, qu’il fasse preuve d'esprit en se défendan!

contre nos critiques, cela nous amusera.

in 1780, lorsqu'un mousquetaire allait, à six heures du matin, frapper à la porte d’un conseiller aux enquêtes el l'enlever dans un fiacre, l’on aisait le soir, en racontant les détails de cette expédition : « Les démarches du mousquelaire ont élé fort bien, » ou : « Il a été de la dernière inconvenance. » D’après cet arrêt de la société, le mousquetaire était fait capilaine de cavalerie deux mois après, ou attendail une aulre promotion.

« Ah! madame, madame, quelles horreurs me racontezvous là ! Qu'on ne dise jamais que les Anglais sont durs et féroces. — Véritablement, ce sont les Français qui le sont. Oui, oui, vous êtes des sauvages, des Iroquois, vous autres. On à bien massacré des gens chez nous ; mais a-t-on jamais vu battre des mains pendant qu’on mettait à mort un pauvre malheureux, un officier général qui avait Jangui deux ans en prison ?.…. Mon Dieu ! que je suis aise d'avoir quitté Paris avant cette horrible scène ! Je me serais fait déchirer où mettre à la Bastille. » — Cf, Mémoires de madame de Genlis,

Fidélité au palron convenu, mais fidélité libre pouvant, dans l’occasion, montrer quelque esprit : telle fut la manière d’éviter les ridicules dans une cour, et ce que nos pères appelaient l’usage du monde. De là les phrases : « Cela se fait, Cela ne se fait pas, Cela ne ressemble à rien, » si fréquentes dans la langue française.

En se donnant des ridicules, on perd la considération. Or, à la cour de Louis XV (où le mérite réel ne comptait guère), perdre de sa considération, c'était perdre sa fortune.

Lorsqu'il se présentait un mois après une vacance, une place importante à donner, l'opinion publique de la cour déclarail qu'il était ridicule ou convenable pour morsieur un tel d’y prétendre.

C’est justement cette horreur de n'être pas comme tout le monde qu’inspire Molière, el voilà pourquoi il est immoral.

Résister à l’oppression, n'avoir pas horreur d’un péril, parce qu'il est obscur, voilà ce qui peut s'appeler n'être pas comme out le monde, et voilà pourtant comme il faut être de nos jours pour vivre heureux ou inattaqué par le sous-préfet du coin. Tout homme timide qui a horreur du péril, parce qu'il est obscur, lrouvera toujours un sous-préfet pour le vexer ou un grand-vicaire pour le dénoncer. En France, ces sortes de caractères n’ont d’autre refuge que Paris, où ils viennent peupler la moitié des nouvelles rues.

Sous un roi, la mode n’admet qu'un motièle, et, si l’on me permet de trailer

la mode comme un habit, qu’un palron ; sous un gouvernement comme celui de Washinglon, dans cent ans d'ici, lorsque l’oisiveté, la vanité et le luxe auront remplacé la tristesse presbytérienne, la mode admettra cinq ou six pairons convenus, au lieu d’un seul. En d’autres termes, elle tolérera beaucoup plus d'’originalité parmi les hommes, et cela dans la tragédie comme dans le choix du boguey, dans le poëme épique comme dans l’art de nouer la cravate, car tout se tient dans les têtes humaines. Le même penchant à la pédanterie, qui nous fait priser, avant tout, en peinture, le dessin, quin’est presque qu'une science exacte, nous fait tenir à l’alexandrin 2t aux règles précises dans le genre dramatique, ou à la symphonie instrumentale durement raclée et sans âme dans la musique.

Molière inspire l'horreur de n'être pas comme tout le monde. Voyez, dans l'Ecole des maris, Ariste, le frère raisonneur, parler de la mode des vêtements à Sganarelle, le frère original. Voyez Philinte prêchant le misanthrope Alceste sur l’art de vivre heureux. Le principe est toujours le même : étre comme tout le monde :.

Cette tendance de Molière fut probablement le motif politique qui lui valut la

1. Une dame de ma connaissance, pour s'occuper à la campagne, a essayé d'établir un petit cours de morale d’après le rôle du raisonneur de Molière. Ce petit travail lève tous les doutes ; je ne le place pas ici, il ferait longueur, et je crains déjà d’être bien long pour un pamphlet littéraire.

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Une femme aimable me disait, ce soir, dans son salon : « Voyez comme on nous abandonne ; nous voici sept femmes seules ; tous ces messieurs sont là-bas autour de la table d’écarté, ou centre la cheminés à parler politique. » Je me suis dit tout bas : Molière réclame sa part de celte sotlise ; n’esi-ce pas là un des effeis des Femmes savantes ?

Les femmes, craignant mortellement le ridicule que Molière jette à pleines mains sur la pédante Armande, au lieu d'apprendre des idées, apprennent des notes de musique ; les mères ne redoutent point du tout le ridicule de faire chanter à leurs filles :

Di piacer mi balza il cor,

(Gazza ladra.)

car Molière ".e l’a pas nommé en public dans les Femmes savanies.

D'après cette belle manière de raisonner, depuis la chute du genre frivole (1788), les femmes ne peuvent plus qu’aimer ou que haïr ; elles ne sauraient le plus souvent discuter et comprendre les raisons d’aimer et de hair.

Si du temps de madame Campan ou de madame la duchesse de Polignac les femmes n'élait pas délaissées, c’est qu’elles comprenaient fort bien et mieux que personne les ridicules de la cour; c’est tout simple

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puisqu'elles le faisaient, et l'opinion de la cour, c'était la fortune :, La finesse d'esprit des femmes, la délicatesse de leur tact, leur ardeur passionnée pour faire la fortune de leurs amis ?, les ont rendues admirables pour tenir une cour comme pour la peindre #, Malheureusement les objets de l'attention publique ont changé, et les femmes qui n'ont pas couru assez vite à la suite des événements sont hors d’état de comprendre les raisons qui rendent une proiestation ridicule ou admirable. Elles ne peuvent que répéter, d’après l’homme qu'elles aiment :

C’est exécrable, ou : C’est sublime. Or l'approbation portée à ce point, au lieu d’être flatteuse, n’est qu'ennuyeuse.

Beaucoup de femmes de Paris trouvent un bonheur suffisant à s’habiller chaque soir avec beaucoup de soins, à monter en voiture, et à aller paraître une demi-heure dans un salon où les hommes parlent entre eux d’un côté, landis que les femmes se regardent d’un œil critique entre elles. Au milieu d’une société ainsi arrangée, une

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