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Le dernier grand homme de Venise

3. Résistance de M. Manuel, le 4 mars 1823, à la décision de la veille, qui l’excluait de la Chambre des députés,

peu d'attention et de la logique nécessaire pour comprenare toute la beauté de ce trait magnanime et toutes ses conséquences.

Nul doute que Molière n'ait bien mérité de Louis XIV, en disant aux femmes, représentées par Bélise : « Gardez-vous d'acquérir des idées. »

.. Une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d’avec un haut-de-chausse.

(Les Femmes savantes, acte II, scène vir.)

Ce n’est point Louis XIV que je blâme ; il faisait son métier de roi. Quand feronsnous le nôtre, nous hommes nés avec six mille francs de rente ? La preuve que Louis XIV voyait juste, c’est qu'une petite bourgeoise de Paris, la fille d’un simple graveur, trop pauvre pour aller au speclacle, et qui peut-être n'avait jamais vu les Femmes savantes, madame Roland, a fait manquer par un esprit pénétrant plusieurs grands projets savamment combinés par les conseillers secrets ae Louis XVI. Il est vrai qu’elle avait eu la sottise de lire dans sa jeunesse ; et je viens de voir gronder à fond une jeune fille charmante, quoiqu'elle n’ait que douze ans, parce qu'elle avait osé ouvrir un livre que lit sa mère, le livre le plus honnête du monde. Làdessus est arrivé le maître de musique, qui lui a fait chanter, en° ma présence, le duetto de l’Jlaliana in Algeri :

Ai capricci della sorte, Sarà quel che sarà (Acte Ier.)

Mère aimable et d’un esprit supérieur, les livres sont comme la lance d’Achille, qui seule pouvait guérir les blessures qu’elle faisait ; enseignez à votre fille l’art d'éviter l'erreur, si vous voulez qu'elle puisse résister un jour aux séductions de l’amour, ou à celles de l'hypocrisie à quarante ans.

En politique, comme dans l’éducation la plus privée, une baïonnette ne peutrien contre une doctrine. Tout au plus, elle peut faire redoubler d'attention pour la saisir.

Les livres se multiplient si rapidement que votre aimable fille rencontrera celui que vous redoutez, fût-ce dans l'armoire d’une auberge de campagne. Et alors, voyez comme ce prétendu mauvais livre se vengera de vos gronderies passées ; ce sera à lui à jouer le beau rôle, et à vous à avoir la laide mine d’une police attrapée. Un jour, peutêtre, vous ne serez plus pour votre fille qu’une femme envieuse qui a cherché à la tromper.

Quelle image affreuse pour une mère !

Molière a voulu rendre impossible, par le succès des Femmes savanies, l'existence de femmes dignes d'entendre et d’aimer le misanthrope Alceste ; madame Roland l’eût aimé : Et un tel homme, soutenu par un

1, Sous le nom de madame Roland, je m'indique à moimême le nom de femmes d’un génie supérieur qui vivent encore,

cœur digne de l'entendre, eût pu devenir un héros citoyen, un Hampden. Voyez le danger, et souvenez-vous qu’un despote a toujours peur.

Mais, me dit-on, Molière n’a pas songé à toutes ces profondeurs machiavéliques, il n’a voulu que faire rire. En ce cas, pourquoi dire que Regnard est immoral et que Molière ne l’est pas ?

La comédie des Femmes savantes est, un chef-d'œuvre, mais un chef-d'œuvre immoral el qui ne ressemble à rien. L'homme de lettres dans la société n’est plus un bouffon nourri par les grands seigneurs, c’est un homme qui s'amuse à penser au lieu de travailler, et qui est conséquemment peu riche : ou bien c’est un homme de la police payé par la trésorerie pour faire des pamphlets. Est-ce là Trissotin ou Vadius ?

VI, — De la moralité de Regnard.

Il y a cinquante ans, sous le règne décent de madame Dubarry ou de madame de Pompadour, nommer une immoralité, c'était être immoral.

Beaumarchais a présenté une mère cou:

pable dans toutes les horreurs du remords ; s’il est un spectacle au monde propre à faire frémir, c’est celui de la pauvre comtesse Almaviva aux genoux de son mari.

Et ce spectacle est vu Lous les jours

: par des femmes qui n'auraient jamais lu aucun sermon, fût-ce celui de Bourdaloue contre le Tartuffe. N'importe, Beaumarchais est immoral. — Dites qu'il n’est pas assez gai, que sa comédie fait souvent horreur, l’auteur n’ayant pas eu l’art sublime qui, dans le Tartuffe, tend sans cesse à diminuer l’odieux. — Non, Beaumarchais est souverainement indécent. — A la bonne heure.

Nous sommes trop près de cet homme d'esprit pour le juger. Dans cent ans, le faubourg Saint-Germain n'aura pas eu le temps de lui pardonner l’attrape qu'il fit au despotisme des convenances, en 1784, en faisant jouer son délicieux Figaro.

Regnard est immoral, me dit-or" ; voyez son Légalaire universel. — Je réponds :

Jamais les jésuites de Franche-Comté, établis à Rome, n’eussent osé risquer cette mrystification de Crispin dictant le testament de Géronte tombé en léthargie, el cela en présence d’un conseiller au parlement de Dijon et d’un chanoine de la même ville, s'ils avaient pu craindre que ces messieurs eussent vu jouer une fois en leur vie le Légalaire de Regnard.

Le sublime du talent de cet homme aimable, auquel manquent la passion de la gloriole littéraire et le génie, c’est de nous avoir fait rire en présence d’une action si odieuse. La seule leçon morale que la comédie puisse fournir, l’averlissement aux altrapés et aux ridicules, est donnée, el pourtant celte haute leçon ne nous à coûté ni un seul instant d’ennui, ni un seul

faut pour charger un pistolet. Mais non, un homme tel que Valère a assez de courage moral pour aller chercher des émotions en Grèce et faire la guerre aux Turcs, lorsqu'il ne lui restera plus que cinq cents louis.

L’aimable Regnard, sachant bien qu’il n’y a jamais plus d’une vraie passion à la fois dans le cœur humain, fait dire à Valère, abandonné par une maîtresse qu'il regrette :

. . Et le jeu, quelque jour, Saura bien m acquitter des pertes de l’amour.

Voilà la vraie comédie. Au génie près, cela vaut mieux que d’envoyer le pauvre misanthrope mourir d’ennui et de mauvaise humeur aans son château gothique, au fond de la province. C’est le sujet du Joueur. Le premier, si sombre par son essence, finit gaiement. Le misanthrope, qui pouvait être Yort gai, car il n’a que des ridicules, finit d’une manière sombre. Voilà la différence de la tendance des deux auteurs ; voilà la différence de la vraie comédie, destinée à égayer des gens occupés, et de celle qui cherchait à amuser des gens méchants sans autre occupation que la médisance. Tels furent les courtisans de Louis XIV.

Nous valons mieux, nous haïssons moins que nos ancêlres; pourquoi nous lrailer comme eux ! ?

1. Voir la France de 1620 dans le premier volume des Mémoires de Bassompierre. Les changements politiques ne passent dans les mœurs qu'après cent ans. Voyez la tristesse sombre de Boston,

Le rire est un trait de nos mœurs monarchiques et corrompues que je serais fâché de perdre. Je sens que cela n’est pas trop raisonnable ; mais qu'y faire ? je suis né Français, j'aime mieux souffrir une injustice que de bâiller six mois, et quand je suis avec des gens grossiers je ne sais que dire. La république est contraire au rire, el c'est pourquoi je me console de vivre aujourd'hui plutôt que dans cent ans.

Les républicains s'occupent sans cessé de leurs affaires avec un sérieux exagéré. Il se trouve toujours quelques Wilkes : pour les faire trembler sur le danger imminent de la patrie qui s’en va périr dans trois mois. Or, tout homme, je ne dis pas passionné, mais seulement occupé sérieusement de quelque chose ou de quelque intérêt, ne peut rire ; il a bien autre chose à faire que de se comparer oiseusemen!t à son voisin.

Les Regnard ont besoin d’insouciance ; c’est pour cela qu'il n’y a guère de comédies en Italie, le pays de l’amour et de la haine. Rossini, quand il est bon, me fait rêver à ma maîtresse. M. Argan, le malade imaginaire, me fait rire, dans les moments où j'ai l'âme grossière, aux dépens de la triste humanité. Ce ridicule-là est un ridicule de républicains.

A quoi arrivera ce jeune homme de vingt ans qui est venu m'emprunter ce malin

1. L'un des champions de la liberté politique en Angleterre, Né à Londres en 1727, mort en 1797,

Félix !: ? Je n’aime que celles-là, celles qui sont prises ailleurs ont un goût détestable... » J’embrassai mon ami et le pris sur mes genoux ; il était parfaitement ridicule. Je fis comme une grande dame pour Rousseau, je voulais voir de plus près son ridicule. En l’examinant, je remarquai qu'il était vêtu d’une casaque bleue avec une ceinture de cuir, je lui dis : « Vous voilà en Cosaque ? — Non, monsieur, je suis en Gaulois ; » et je vis que la mère, jolie femme sérieuse de vingt-cinq ans, me regardait de mauvais œil, pour avoir eu la maladresse de ne pas reconnaître l’habit gaulois ; c’est qu'il faut être en Gaulois.

Comment veut-on que mon petit ami songe à vingt ans à autre chose au monde qu’à ses éperons el à sa mine militaire et bourrue entrant au café ? Me voilà tranquille pour la génération qui s'élève ; le ridicule n'y manquera pas, ni la comédie non plus, si nous savons nous défaire de la censure et de la Harpe. Le premier est l’affaire d’un instant ; le bon goût à acquérir est une chose plus longue : il faudra peut-être trois cents pamphlets et six mille articles littéroires signés Dussault.

Molière savait aussi bien et mieux que Regnard l'art de tirer du comique des choses les plus odieuses ; mais la dignilé que Louis XIV avait fait passer dans les mœurs s'opposait à ce qu'on goutât ce genre. Pour ridiculiser les médecins, il faut

1, Pâtissier dans le passage des Panoramas.

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les représenter ordonnant des remèdes ab hoc et ab hâc à leurs malades. Mais ceci se rapproche du rôle de l’assassin : c’est de l’odieux ; on est indigné ; partant plus derire. Que faire ? — Charger, malgré lui, du rôle de médecin, un bon vivant, le plus insouciant des hommes, et partant le plus éloigné possible, à nos yeux, du rôle d’assassin. Gel homme sera forcé de prescrire des W remèdes au hasard; les personnages qui | l'entourent le prendront pour un véritable médecin ; il en aura toutes les apparences, et un peuple malin et spirituel ne pourra plus voir de médecin véritable auprès d’une jeune personne sans rappeler par un mot Sganarelle ordonnant une prise de fuile purgative avec deux dragmes de matrimonium en pilules 1. Le but du poëte sera rempli ; les médecins ont un ridicule, et la savante absurdité de la fable a sauvé de la noire horreur.

J’ouvre les trois volumes qu’on nous donne pour les Mémoires de madame de Campan. « Pendant la première moitié du « règne de Louis XV, les dames portèrent « encore l’habit de cour de Marly, ainsi « désigné par Louis XIV et qui différail « peu de celui adopté pour Versailles. La « robe française, à plis dans le dos, et à « grands paniers, remplaça cet habit et « fut conservée jusqu’à la fin du règne de « Louis XVI, à Marly. Les diamants, les « plumes, le rouge, les étoffes brodées et

ce. 0.

1, Le Médecin malgré lui, acte III, scène VI, |

« Jlamées en or, faisaient disparaître la « moindre apparence d’un séjour cham- « pêtre. » (Je crois lire la description d’une cour chinoise).

« Après le dîner et avant l'heure du jeu, « la reine, les princesses et leurs dames, « roulées par des gens à la livrée du roi, « dans des carrioles surmontées de dais « richement brodés en or, parcouraient « les bosquets de Marly, dont les arbres, « plantés par Louis XIV, étaient d'une « hauteur prodigieuse. »

Cette dernière ligne a été écrite par madame Campan; il est peu probable qu'elle fût tombée sous la plume d’un écrivain du siècle de Louis XIV ; il eût pensé à quelque détail sur les broderies du dais des carrioles plutôt qu'aux grands arbres touffus et à leur ombrage. Cela n’avait aucun charme pour des grands seigneurs qui venaient d’habiter la campagne et les bois pendant un siècle.

Outre le genre sentimental qui jette un si bel éclat dans le Rénégat : et le Génie du Christianisme, nous avons le sentiment véritable. Ce peuple-ci a découvert tout nouvellement les beautés de la nature. Elles étaient encore presque entièrement inconnues à Voltaire; Rousseau les mit à la mode, en les exagérant avec sa rhétorique ordinaire. On en trouve le vrai sentiment dans Walter Scott, quoique ses descriptions me semblent souvent longues, surtout lors-

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