‹ Racine et ShakspeareChapitre 65 sur 72 · Mémoires de Marmontel · texte numérisé non relu

Mémoires de Marmontel

3. C’est dans les lettres de madame de Sévigné, de inadame de Caylus, de mademoiselle Aïssé, etc., qu'il faut chercher le Siècle de Louis XIV. Celui de Voltaire est puéril, à peu près comme la Révolution de madame de Staël. On sent trop que Voltaire eût donné tout son génie pour avoir de la naissance. Entraîné par l'élégance de ses mœurs, Voltaire n’a vu le Siècle de Louis XIV que dans les embellissements de Paris et dans les arts. Il est singulier qu’un homme d’honneur, attaqué impunément par la canne d’un grand seigneur, s'obstine à adorer le régime politique qui l’expose à ce petit désagrément,

femme qui n'aurait pas une vanité assez robuste pour vivre uriquement de jouissances de cette espèce serait fort malheureuse ; elle ne trouverait que du vide dans tout ce qui fait les plaisirs des autres femmes ; elle passerait pour singulière ; la société qu’elle offenserait à son insu, par sa manière particulière de sentir, serait juge et partie contre elle, et la condamnerait tout d’une voix. Je vois au bout de trois ans cette femme perdue de réputation, et, en même temps, la seule digne d’être aimée. Il est vrai qu’on peut rompre le cours de cette méchante sottise du public par ur séjour de six mois à la campagne.

La manie raisonnante et l’amour des chartes s'étant, par malheur, emparé des peuples, l'esprit de charte en faisant son tour d'Europe, apercevra un jour à ses pieds les vieilles convenances, et les brisera d’un coup d’aile. Alors tombera cette maxime célèbre, le pallsadium du savoirvivre de nos grands pères : ZI faut être comme un auire ; alors aussi paraîtra la décrépitude de Molière.

L'amour, le grand amour passionné, et, à son défaut, les sentiments de famille, fondés sur la tendresse sentie en commun pour les enfants, voilà les liens puissants qui nous attachent aux femmes, dès notre début dans la vie. Plus tard, notre bonheur serait encore de vivre auprès d'elles; un peu froissés par l’égoisme et les tromperies des hommes, que nous connaissons trop

bien, nous désirons achever doucement notre vie auprès de celles qui firent le charme de ses premiers moments, et dort l’imagination toujours vive et brillante nous rappelle encore la plus belle moitié de l'amour.

Telle est la manière de passer les dernières journées de l’automne, en ces pays for- Ltunés où le despotisme du ridicule, plus qu'on ne pense le soutien et l’ami d’un autre despotisme, est resté inconnu; dans ces contrées où l’aimable monarchie à Ja Philippe 11, non déguisée par les menteries des gens de cour jouant le bonheur, n’a pu tromper les peuples et est restée, avec sa face hideuse et son regard affreux, exposée à tous les yeux. L’instruction publique m'étant qu’une moquerie, toutes les idées s’acquièrent par la conversation, et les femmes ont autant de génie, pour le moins, que les hommes. Comme il n'y a point eu de cour toute-puissante sur l’opinion, tenue par un despote jaloux de toutes les supériorités, il est resté permis à tout le monde de chercher le bonheur à sa manière.

Une femme, supérieure par son esprit, à Rome ou à Venise, est admirée, redoutée, adorée; mais personne ne songe à Ja perdre par le ridicule. L'entreprise serait absurde, et l’on ne comprendrait pas même, en ces pays hsureux, la phrase dont je me sers. Comme son salon est, en dernière analyse, celui où on s'amuse le plus, la société s’accoutume à quelques erreurs un peu vives si elle a à se les reprocher,

et finit toujours par lui revenir. Le bégueu lisme est laissé dans un coin à bâiller et à maudire. Voyez les princesses romaines du dernier siècle, celle, par exemple, qui disposa de la tiare en faveur de Pie VI 1. Les grands de leurs temps, qu'ils s'appellent Querini, Consalvi ou Canova, ont trouvé chez elles des confidentes pour toutes leurs idées, des conseillères pour tous leurs projets, et, enfin, jamais cette infériorilé morale si affreuse à découvrir dans ce qu'on aime.

Je ne crains point de paraître un jour suranné, en parlant d’un trait de courage récent et qui occupe tous les esprits en France *. Eh bien ! la femme que j'aime, vous dirait un jeune homme, a l’âme qu'il faut pour l’admirer et avec enthousiasme ; ce qui lui manque, c’est l'habitude d’un

1. Madame Falconieri, grande dame fort intrigante, et qui passait pour avoir beaucoup de crédit; elle était mère de la jeune personne qui est devenue, dans la suite, duchesse de Braschi, par son mariage avec l’un des neveux de Pie VI. Ce pontife lui fut redevable de ses premiers succès dans la carrière ecclésiastique ; mais madame Falconieri, très-précieuse à ménager comme protectrice, n’avait rien de ce qui pouvait la faire aimer comme maîtresse. Braschi ne la fréquenta que peu de temps, s'en éloigna dès qu’il en eut obtenu la seule faveur qu'il en attendait ; et c'est seulement dans ces derniers temps que l’humeur ‘au’il avait excitée à beaucoup d’égards, et sa tendresse aveugle pour mademoiselle Falconieri, devenue sa nièce, ont fait dire qu'il en était le père.

DURS historiques et philosophiques sur Pie VI, t. I, p. 119.)

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