‹ Racine et ShakspeareChapitre 68 sur 72 · Membre de l’Académie française, Né en 1594, mort en · texte numérisé non relu

Membre de l’Académie française, Né en 1594, mort en

romantique, sans le savoir peut-être, et en donnant à certains mots de ses rôles l’expression simple et naturelle qu'avait Boissyd’Anglas, sur son fauteuil de président, quand, en présence de la tête de Feraud, il refusait de mettre aux voix une proposition anticonstitutionnelle. Quelque rares que soient de telles actions, l'admiration nous les rend toujours présentes, et elles forment le goût d’une nation. La tourbe des acteurs qui suit Talma est ridicule, parce qu'elle est emphatique et sépulcrale ; aucun d'eux n'ose dire avec simplicité, en un mot, comme si c'était de la prose :

Connais-tu la main de Rutile ?

(Manlius.)

Qu'ils aillent voir Kean dans Richard III et Ofhello.

L'influence maligne du vers alexandrin est telle, que mademoiselle Mars, la divine mademoiselle Mars elle-même, dit mieux la prose que les vers ; la prose de Marivaux que les vers de Molière. Ge n’est pas, certes, que cette prose soit bonne ; mais ce qu’elle perd de naturel peut-être en étant de Marivaux, elle le regagne en étant prose.

Si Talma est meilleur dans le rôle de Sylla que dans celui de Néron, c’est que les vers de Sylla sont moins vers que ceux de Britannicus, moins admirables, moins pompeux, moins épiques, et partant plus vifs.

fl, ss SUR”, mm.

VIII, — Luther, par Werner,

{Pièce plus voisine des chefs-d'œuvre de Shakspeare que les tragédies de Schiller.)

Si je cherchais de vains ménagements, je ne conseillerais pas au lecteur de lire les quatre premiers actes de Luiher :; je ne lui dirais pas ouvertement et de manière à prêter aux plaisanteries des rimeurs classiques : C’est dans le chef-d'œuvre de Werner que vous trouverez une peinture fidèle de l’Allemagne au quinzième siècle, et de la grande révolution qui changea la face de l’Europe. Cette révolution disait aussi aux peuples : « Examinez avant de croire, eb c’est justement parce qu’un homme est couvert de la pourpre qu'il faut vous méfier de lui. » On voit que cette révolution fut semblable dans ses moyens et dans ses phases à celle d'aujourd'hui. C'était déjà la lutte des rois contre les peuples.

Au lieu de vous fatiguer à chercher un spectacle si imposant pour nous dans de gros volumes, sujets à l’ennui, entrez au théâtre de Berlin, voyez Luther, tragédie romantique. En trois heures, vous connaîtrez non-seulement le quinzième siècle, mais le connaissant pour l’avoir vu agir, vous ne pourrez plus l'oublier, el c’est beaucoup

1. Dans l'excellente traduction donnée par le respectable M. Michel Berr, faisant partie de la collection des Thédtres étrangers, publiée par le libraire Ladvocat, t. XVII,

ne réussil pas à cacher entièrement, il s’interrompt tout à coup. Luther craint d’être entraîné par le démon de l’orgueil.

Luther n’est point las de sa mission; il doute, voilà le trait de génie, dont la lumière illumine toute la tragédie de Werner. Ce doute nous montre sur-le-champ Luther de bonne foi. Et quel homme fut plus en état de peindre en Luther toutes les nuances du doute que Werner, qui, après avoir été fougueux protestant, injuste envers les catholiques, vient de mourir à Vienne (en 1823), prêtre romain, prédicateur sublime dans sa nouvelle religion, et enfin, pour tout dire, jésuite ? Il a cessé de vivre dans le cloître des jésuites, toujours intolérant, passionné, injuste envers ses adversaires, et par là également bon jésuite et grand poëte, non pas uniquement grand poëte par de beaux vers, mais grand poëte parce que sa conduite folle l’a montré tel à tous les hommes, et, à mon avis, poëte supérieur à Schiller. Schiller, faisant supérieurement les vers, a hérité du théâtre de Racine de la manière de faire que ses personnages s’interrogent et se répondent par des tirades de quatre-vingts vers. Jamais un tel ennui dans le chef-d'œuvre de Werner. EL cependant quel sujet admettait plus la tirade que celui d’un fanatique emporté, convertissant ses compatriotes par la prédication ? Mais Werner était un homme d'esprit.

Je reviens à cette qualité de la tragédie de Luther : on ne peut plus l'oublier. Si nous eussions vu de même les grands évêéne-

DE QUELQUES OBJECTIONS en prêchant le romantisme, être classique en effet. Toutes ces précautions, toutes ces demi-faussetés étaient de mise il y a qua rante ans, aujourd'hui, depuis la sainte alliance, personne ne peut plus tromper personne ; la méfiance, mise dans tous les cœurs par des objets plus importants, étendra son influence jusqu'aux jeux de la littérature ; il faut jouer cartes sur table, et, si on les cache, la presse est là pour montrer la vérité, et le public pour ne plus accorder que son mépris à qui une fois chercha à le tromper.

J'expose en termes clairs et imprudents ce qui me semble la vérité ; si je me trompe, le public m'’aura bientôt oublié; mais quelles que soient les injures des classiques, ayant été franc, le mépris ne pourra m'atteindre. Tout au plus trouvera-t-on que je mets tron d'importance à tout ceci; dans une heure, je rirai moi-même de la phrase que je viens d'écrire ; elle trahit l’homme qui vient de relire Luther avec enthousiasme. Mais probablement je n'effacerai pas cette phrase ; elle me semblait vraie au moment où j'écrivais, et l’homme échauffé par le spectacle d’une grande action vaut bien l’homme de salon, ramené à la stricte prudence par la vue des cœurs froids. Luther est peut-être la plus belle pièce depuis Shakspeare 1. ,

1. Feuilleton du Journal des Débats du 12 mars 1849. M. J. J. rendant compte du roman de M. le marquis de Custine, ayant pour titre Romuald ou la vocation (4 vol.),

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Il y a quelques années qu’un mauvais danseur de l'Opéra était en même temps un graveur fort distingué ; aurait-il été bienvenu à dire aux gens qui lui reprochaient de mal danser : « Voyez comme je grave, et la gravure n'est-elle pas un art bien plus noble que la danse ? »

Tel est Platon, âme passionnée, poëte sublime, poële entraînant, écrivain de premier ordre et raisonneur puéril. Voyez, dans la traduction de M. Cousin, les drôles de raisonnements que fait Socrate (entre autres page 169, tome 1€).

L'’idéologie est une science non-seulement ennuyeuse, mais même impertinente. C'est comme un homme qui nous arrêterait dans la rue, nous proposant de nous enseigner à marcher. « Est-ce que je ne marche pas depuis vingt ans, lui répondrions-nous, et ne marché-je pas fort bien ? » Il n’en est pas moins vrai que les trois quarts des hommes marchent mal et de manière à se fatiguer bientôt. Les gens qui repousseraient avec le plus d’aigreur l’impertinente proposition sont ceux qui marchent le mieux, et qui ont inventé pour leur propre compte quelque art imparfait de bien marcher.

I1 est agréable de croire apprendre l’idéologie en lisant un grand poëte Lel que Platon, obscur quelquefois, mais de cette obscurilé qui touche et séduit les âmes élevées. Rien de sec, au contraire, et de décourageant comme les pages de Condillac ; comme il fait profession d'y voir clair et qu'il ne voit pas ce qu'il y a de généreux et

sonner, ou, qui pis est, les pratiquer. Voyez les musiciens français. Les passions et les arts ne sont qu'une importance ridicule attachée à quelque petite chose.

« Le beau idéal est le premier but des arts, et vous ne le dites pas. » Voilà la seconde objection que l’on me fait. Je réponds: J'ai cru que c'était chose convenue.

Il me reste deux choses à dire sur le beau.

La première, c’est que, quoique j'estime beaucoup les peintres qui font du beau idéal, tels que Raphaël et le Corrége, cependant je suis loin de mépriser ces peintres que j’appellerais volontiers peinires-miroirs, ces gens qui, comme Guaspre-Poussin, reproduisent exactement la nature, ainsi que le ferait un miroir. Je vois encore, après cinq ans, en écrivant ceci, les grands paysages du Guaspre, qui garnissent les Salles du palais Doria, à Rome, et qui reproduisent si bien cette sublime campagne de Rome. Reproduire exactement la nature, sans art, comme un miroir, c’est le mérite de beaucoup de Hollandais, et ce n’est pas un petit mérite ; je le trouve surtout déli-

cieux dans le paysage. On se sent tout à coup plongé dans une rêverie profonde, comme à la vue des bois et de leur vaste silence. On songe avec profondeur à ses plus chères illusions ; on les trouve moins improbables ; bientôl on en jouit comme de réalités. On parle à ce qu'on aime, on ose l’interroger, on écoute ses réponses.

Voilà les sentiments que me donne une promenade solitaire dans une véritable forêt.

Ces peinires-miroirs, dans tous les genres, sont infiniment préférables aux gens communs qui veulent suivre Raphaël. Si ces gens étaient capables de produire un effet, ce serait de dégoûter de Raphaël. Ainsi, Dorat, Destouches..… ont voulu faire des comédies à l'instar de Molière. J'aime bien mieux le simple Carmontelle ou Goldoni, qui ont été les miroirs de la nature. La nature a des aspects singuliers, des contrastes sublimes ; ils peuvent rester inconnus au miroir qui les reproduit, sans en avoir la conscience. Qu'importe ! si j’en ai la touchante volupté.

C’est ainsi que je m'explique le charme des plus anciens peintres des écoles ila- | liennes : Bonifazio, Ghirlandajo, Le Man-

+ mé fente mo tata: amtte |

tègne, Masaccio, etc.

J’aime mieux une vieille pièce de Massinger que le Caïon d’Addisson. Je préfère la Mandragore de Machiavel aux comédies de M. l'avocat Nota, de Turin. |

L'homme qui raconte ses émotions est le plus souvent ridicule ; car si cette émotion lui

a donné le bonheur, ct s’il ne parle pas de manière à reproduire cette émotion : chez ses auditeurs, il excite l'envie ; et plus il aura affaire à des âmes communes, plus il sera ridicule.

Il y a une exception pour la terreur; nous ne trouvons jamais odieux les gens qui font des contes de revenants, quelque communs et grossiers qu'ils soiert ; nous avons tous eu peur dans notre vie.

Les artistes dans le genre grave sont sujets à tomber dans le dédain, qui est aussi la sottise, envers les artistes dont le but est de faire naître le rire. Les graves se prévalent d’un privilége injuste, el dont ils Sont redevabies au pur hasard, ce à quoi je ne vois guère d’élévation. Renvoyors cela à la vile carrière de l’ambition ; dans les arts, il faut plus de noblesse d'âme, ou l’on reste plat.

L'homme du peuple que l’on conduit au spectacle, dans l’admirable romar de Tom-Jones, trouve que c’est le roi de la tragédie qui à le mieux joué ; il s’indigre qu’on ose comparer un autre personnage au roi qui, d’abord, était le mieux vêtu, et qui, en second lieu, a crié le plus fort.

Les gens du peuple, même ceux qui marchent, en çcarrosse, reproduisent tous les jours ce

1. Comme J.-J. Rousseau dans lés Con/essions. RACINE El SHAKSPEARH,

La ex

« Pourquoi donc parlez-vous du comique, pourquoi prétendre dicter des lois sur un genre que vous ne sentez que d’une manière secondaire ? Voulez-vous donc absolument être universel ? Laissez cette prétention bizarre aux pauvres diables qui ne sont pas même particuliers.

« Avez-vous daigné observer comment le vulgaire acquiert la connaissance des hommes de génie ? Quand cent ans se sont écoulés, et qu’il voit que personne n’a approché de Milton, qu'il méprisait fort de son vivant, il le proclame un grand poëte, el sur-le-champ explique son génie par quelque raison absurde.

« C'est ce qu’on appelle la manière arithmétique de sentir le beau. Est-elle | faite pour vous ? Les biographes mentent ; sciemment quand ils vous montrent les | grands hommes honorés de leur vivant ; le vulgaire n’honore que les généraux d’armée.

Molière, avant le 18 novembre 1659 1, n'était qu'un farceur pour les trois quarts de Paris, elilne fut pas même de l’Académie, posilion où arrivait d'emblée le moindre abbé précepteur du plus petit due. »

Ce gros receveur général, qui ne parle plus que chevaux et que landau, voyani que depuis cent ans il n’a rien paru d'égal au Roman comique de Scarron, daignera peut-être fermer les yeux sur la trivialité du rôle de Ragotin, lui qui, pendant trente

1. Jour de la première représentation des Précieuses ridicules sur le théâtre du Petit-Bourbon,

sm tue. ne : . as. cf

aus, fit la cour à des Ragolins, et il achètera les œuvres de Scarron, si toutefois elles sont imprimées par Didot, dorées sur tranche et reliées par Thouvenin.

Cet homme de goût-la admirera Loul de suite la noble Clarisse Harlowe ou les œuvres de madame Cottin. Prêtez l'oreille à la conversation des gens qui ne songent pas à se faire honneur de leur littérature, et vous entendrez citer dix fois le Roman comique contre une seule fois le noble Malek-Adel1, C’est que Ragotin a le beau idéal du rire ; il est lâche, il est vain, il veut plaire aux dames, quoique pas plus haut qu’une botte, et, malgré toutes ces belles qualités nous ne le méprisons pas absolument, ce qui fait que nous en rions.

Je regrette les phrases précédentes ; je ne trouve rien de respectable comme un ridicule. Dans l’état de tristesse aride d’une société alignée par la plus sévère vanité, un ridicule est la chose du monde que nous devons cultiver avec le plus grand soin chez nos amis; cela fait rire intérieurement quelquefois.

Quant aux hommes que j'honore, je suis fâché de les voir me nier le mérite de Pigault-Lebrun, tandis qu'un mérite de beaucoup inférieur, pourvu qu'il soit dans le genre grave, attire sur-le-champ leurs louanges ; par exemple, Jacques Fauvel ?, où

1. Personnage d’un roman de Mathilde, N. D, L. E. 2. Les Mémoires de Jacques Fauvel, par J. Droz et L.-B, Picard.

les femmes n’osent jamais louer le comique et surtout le détailler, comme elles détaillent le mérite sérieux de Walter Scott.

- Les âmes tendres et exallées, qui ont eu la paresse de ne pas chercher l'idéologie dans les philosophes, et la vanité de croire l'avoir apprise dans Platon, sont sujettes à une autre erreur : elles disent qu’il y à un beau idéal absolu ; que, par exemple, s’il eût été donné à Raphaël et au Titien de se perfectionner à chaque instant davantage, ils seraient arrivés un beau jour à produire identiquement les mêmes tableaux.

Elles oublient que Raphaël trouvait que ce que l’aspect d’une jeune femme qu'il rencontrait au Colisée avait de plus beau, c'élaient les contours, tandis que le Titien admirait avant tout la couleur.

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,

a dit la Fontaine. Que n'est-il encore de ce monde pour le répéter, sur tous les tons, aux aimables paresseux que j’attaque ! — Ces âmes tendres, exaltées, éloquentes, les seules que j'aime au monde, méprisent anatomie comme une science d’apothicaire. C’est cependant dans l’amphithéâtre du Jardin des Plantes et non ailleurs qu’elles trouveront la réfutation du système de

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Au lieu de ce mot tragédies, écrivez en têle des œuvres de Racine : Dialogues extraits d’un poëme épique, el je m'’écrie avec vous : C’est sublime. Ces dialogues ont élé de la tragédie pour la nation courtisanesque de 1670 ;ils n’en sont plus pour la population raisonnante et industrielle de 1823.

A cela on répond par ure personnalité plus ou moins bien déguisée sous des termes fort polis : « Votre âme n’est pas faile pour sentir la beauté des vers. » Rien n’est plus possible, et, si cela est, mes raisons Lomberont bientôt dans le mépris, comme venant d’un aveugle qui se mettrait à raisonner des couleurs.

Tout ce que j'ai à dire, c'est que moi, Français moderne, qui n'ai jamais vu d’habits de satin et à qui le despotisme a fait courir l'Europe dès l'enfance et manger de la vache enragée, je trouve que les personnages de Racine, d’Alfieri, de Manzoni, de Schiller, ont toujours la mine de gens contents de si bien parler. Is sont remplis de passion ; soit, mais ils sont d’abord contents de bien parler.

Présentement, il nous faut des tragédies en prose, ai-je dit dans la première partie de Racine el Shakspeare. On m'a répondu que j'étais un sot : On m'a dit : « Votre âme n'est pas faite pour sentir la beauté des vers. » — Qu'importe ? Atlendons deux ans, et voyons si les idées de ce pamphlet trouveront des voix pour les réjiéler.

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