‹ Racine et ShakspeareChapitre 69 sur 72 · Pandore du 26 mars · texte numérisé non relu

Pandore du 26 mars

suranné, il faut qu’un usage nouveau soit bien avéré el bien incontestable pour qu'ils se déterminent à la douleur de lui donner place en leur calepin. C’est la vertu d’un secrétaire, et je les en estime. »

Il ne faut pas innover dans la langue, parce que la langue esl une chose de convention. — Cette chose que voilà s’appelle une {able ; la belle invention si je me mets à l’appeler une asphocèle. Ce petit oiseau qui saulille sous ce toit s'appelle une mésange ; sera-t-il bien agréable de l’appeler un noras ?

I1 est des {ours d’une langue comme de ses mots. Je trouve dans la Bruyère et Pascal tel tour de phrase pour exprimer l’élonnement et le mépris, mélangés ensemble par portions égales. A quoi bon inventer un tour nouveau ? Laissons cette gloire à madame de Staël, à MM. de Chateaubriand, de Marchangvy, vicomte d’Arlincourt, elc., etc. Il est sûr qu’il est plus agréable et plus vite fait d'inventer un tour que de le chercher péniblement au fond d’une lettre provinciale ou d’une harangue de Patru.

Je crains que la postérité la plus reculée, lorsqu'elle s’occupera de ces grands écrivains, ne les ravale au rang des Sénèque ou des Lucain, que nous comprenons moins facilement que Cicéron el Virgile. Il est vrai que la postérité sera récompensée de sa peine par la sublimité des pensées.

Peut-être cependant lui échappera-Ll-il le Souhail que ces grands écrivains, pensant

commence l’action el le travail du goût, intermédiaire placé entre le monde idéal, où le génie marche seul, environné de ses conceptions, el le monde réel et extérieur, où il se propose de les produire. Le goût examine l’état moral du pays et de l’époque, les préjugés répandus, les opinions en vogue, les passions régnantes ; et, d’après le résultat de cet examen, il enseigne au génie les convenances, les bienséances à observer, lui indique comment il doit ordonner ses compositions, sous quelles formes il doit présenter ses idées pour faire sur le public l'impression la plus vive et la plus agréable. Lorsque le même homme possède ce double avantage, le génie, puissant créateur, et le goût, habile arrangeur, il devient un de ces écrivains heureux, l'admiration de la jeunesse. C’est pour lors que son succès atteint et surpasse ses espérances, et que son talent règne en souverain sur tous les esprits et sur tous les cœurs. Mais lorsqu'il ne les réunit (les deux facultés) qu’à un degré inégal, et ses ouvrages et ses succès se ressentent de ce manque de fidélité à la mode.

« Toute la partie médiocre et demimédiocre du public ne voit pas ces idées neuves. Il produit son effet sur certains esprits, il le manque sur d’autres : ce désaccord du génie et du goût, dans un même talent, donne lieu, de la part du public, aux jugements les plus contradictoires ; ceux qui ne sont sensibles qu’à ses défauts s’indignent que d’autres lui trouvent

homme de goût pour l’an 1590. Aujourd’hui, à la vue de ses descriptions naïves et longuettes, le plus mince journaliste s’écrierait : Quel goût détestable ! Et il aurait raison, comme on eut raison en 1590, tant le goût est local et instantané, tant il est vrai que ce qu'on admire en deçà du Rhin, souvent on le méprise au delà, et que les cheîsd'œuvre d’un siècle sont la fable du siècle suivant.

« Il est facile de voir quels ont été les événements de la révolution littéraire qui a précipité du Bartas dans l'oubli et le mépris. Les grands seigneurs qui vivaient épars dans leurs châteaux, d’où souvent ils étaient redoutables aux rois ', ayant été appelés à la cour par Richelieu, qui chercha à les désarmer et qui les y fixa en flattant et agaçant leur vanité, ce ful bientôt un honneur de vivre à la cour *.

Aussitôt la langue prit un mouvement marqué d'épuration. Les progrès du goûl consistèrent dans le perfectionnement des formes du style, qui devinrent de plus en plus classiques et calquées d’après l'étude et limitation des modèles de l’antiquité.

Il y eut une épuraïion scrupuleuse el presque minutieuse qui famisa la langue, si l’on peut ainsi parler, et lui fit rejeter, comme manquant de dignité et marque certaine d’un rang inférieur chez qui s'en servait, un grand nombre de mots, de

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