PRÉFACE
C'est une chose assez singulière, qu'un auteur puisse juger utile de dire à son lecteur : « Lis mon 'ivre entièrement. » Mais la précaution n'est peutêtre pas superflue, en face de deux critiques contraires qui ont déjà commencé à se produire quand parurent les articles dont la collection compose ce volume.
Leur auteur a été taxé d" Hugophobie et d'Hugoldirie.
En effet, il blâme et il loue Victor Hugo : choses contradictoires aux yeux de bien des gens.
On aurait sans doute quelque peine à découvrir aujourd'hui, parmi les gens cultivés, une personne assez étrangère aux idées de son siècle pour apercevoir une contradiction dans le fait d'admirer à la fois deux natures opposées, telles, par exemple, que Victor Hugo et Racine; s'il existait encore un de ces esprits attardés, il serait vraiment digne de la curiosité des académies savantes, comme un sur-
Il PREFACE.
vivant rare, comme un monument précieux d'un autre âge : mais, ce qui reste et restera toujours extrêmement commun, à tous les degrés d'instruction, c'est l'enthousiasme exclusif qui nous fait tout embellir dans l'objet de notre culte; c'est le dénigrement systématique qui rabaisse et avilit tout dans ce qu'on a une fois pris en grippe. Aime-t-on passionnément un poète? On jette d'une main discrète et pieuse un voile sur ses vilains côtés. Est-on choqué, au contraire, par quelque chose de profondément antipathique dans son caractère ou dans son génie? On devient froid et injuste pour ce qu'il a de plus admirable.
Il serait puéril de dénoncer avec indignation une faiblesse, trop naturelle à tout homme pour que ceux mêmes qui la condamnent le plus haut puissent avoir la prétention d'en être exempts. Je ne me fais, quant à moi, aucune illusion, et sachant mieux que personne à quoi m'en tenir sur mes véritables sentiments, je confesse mon faible : admirateur passionné de Victor Hugo, comme de Racine, j'ai dû très certainement céder plus souvent que je n'en ai conscience à la tentation continuelle d'exagérer leurs mérites, d'atténuer leurs défauts et leurs torts. Si la critique qui me reproche un amour idolâtre me fait légèrement sentir sa piqûre, parce que je reconnais quelque chose de juste au fond de ce reproche, celle qui m'accuse d'inimitié et de malveillance me fait sourire et passe sans m'atteindre, tant une pareille accusation manque de ce qui pourrait me la rendre sensible : un atome de vérité!