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PRÉFACE. III

Les défaillances de l'ouvrier ne sont point une preuve que sa méthode soit mauvaise. Ma méthode critique, pour laquelle je ne réclame pas de brevet d'invention et qui a sans doute été en usage depuis que les critiques ont appris à critiquer leurs propres idées, consiste à exprimer sur le même auteur, sur le même homme, le pour et le contre, avec une égale franchise, en donnant un accent et un relief égaux aux deux thèses. C'est tout simplement le procédé du dialogue philosophique introduit dans l'analyse littéraire. A prend la parole, B lui répond; mon jugement total et définitif se compose d'.4 plus B, ou de B moins A.

En matière de goût, c'est-à-dire de libre sentiment, j'aime mieux en général faire succéder la lumière à l'ombre que de les fondre l'une dans l'autre, et je préfère le choc des opinions contraires à l'exacte pondération des jugements de juste milieu.

Le lecteur trouvera un premier essai de cette méthode dans les chapitres consacrés spécialement à Racine; mais c'est surtout Victor Hugo qui en provoquait l'application, et l'on peut vraiment dire que, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer tout exprès pour lui. Il n'y a pas de poète au monde dont il soit plus légitime de dire beaucoup de mal et beaucoup de bien. Tout critique qui n'est pas excessivement sensible à ce que Pascal eût appelé sa grandeur et sa misère, restera, en parlant de lui, fort au-dessous de l'expression juste, qui devrait être toujours ici l'expression vive. C'est le plus grand des poètes français, et c'est un rhéteur insigne; c'est l'organe

ly PRÉFACE.

le plus éloquent du siècle, et c'est un diseur de riens, emphatique et puéril, battant la grosse caisse et jetant de la poudre aux yeux des badauds; c'est une source qui a fécondé, renouvelé la littérature, et c'est un modèle stérilisant; c'est enfin un « auteur divin » qui a noblement mérité de l'humanité par de beaux ouvrages et de bons ouvrages, et c'est un homme très imparfait qu'aucun moraliste ne peut offrir comme idéal à l'humanité.

Constater l'une et l'autre chose, est-ce donc se contredire? j'estime que la contradiction, comme on dit en logique, n'est point dans le sujet^ mais dans Vobjet.

VICTOR nUGO JUGE DE RACINE

Dans la préface de Croinioell^ Victor Hugo vante beaucoup Racine; il écrit : « Racine, divin poète, est élégiaque, lyrique, épique. » Il appelle Esther « une ravissante élégie » ; Alhalie^ « une magnifique épopée ». « 11 est incontestable, dit-il, qu'il y a surtout du génie épique dans cette prodigieuse Athalie^ si haute et si simplement sublime que le siècle royal ne l'a pu comprendre. »

Voilà des éloges. Cependant on peut déjà s'apercevoir qu'ils contiennentune grave réticence, rien de moins que le génie dramatique lui-même, dont ces grands compliments au poète épique, au poète él(''giaquc, impliquent la négation. Et

s RACINE ET VICTOR HUGO.

le fait est que Victor Hugo, qui admirait Racine avec réserve en 1827, a fini par le louer moins que modérément. Les personnes qui ont eu l'honneur de fréquenter vers la fin de sa vie l'auteur de la Légende des Siècles savent qu'il dépréciait fort l'auteur de Phèdre comme poète dramatique et comme écrivain. J'ai eu occasion de rapporter dans un précédent ouvrage ' quelques-unes de ses conversations à ce sujet; qu'on me permette d'en transcrire ici la partie principale.

« Racine fourmille de fautes de français et d'images fausses. Il n'y a pas une image fausse dans Homère, il n'y a pas une image fausse dans la Bible... Mais voulez-vous voir une image fausse? Prenez le premier vers venu de Racine, celui-ci, par exemple, qui est célèbre, et que tous les badauds répètent avec admiration :

Et la rame inutile Fatigua vainement une mer immobile.

t Mais c'est justement quand la mer est immobile que la rame est utile! Et puis, quoi de plus faux, quoi de plus mesquin que l'image de cette mer l'ati- QuéefY\\\ la mer se fatigue-t-elle? Ce sont les rameurs qui se fatiguent, et il fallait montrer les ra-

i. Les Arlisles juges ft jyarties. Causeries parisierDies, 1872.

meurs en sueur, courbés sur la mer infatigable ; voilà ce.qu'aurait fait Homère.

« Quant aux fautes de français, elles sont si nombreuses dans Racine que, si vous voulez un de ces jours lire attentivement avec moi une de ses tragédies, n'importe laquelle, nous n'aurons jamais fini de les relever. Mais elles échappent à une lecture rapide parce qu'elles n'ont rien de très choquant pour la plupart et qu'elles se dérobent habilement dans le tissu harmonieux du style. Le style de Racine ne ressemble pas à ces visages florissants de vie où l'on voit des rougeurs et des boutons qui ne sont que l'exubérance de la santé; ici la peau est fine, le sang est pur en apparence, mais secrètement il est vicié et le corps entier dépérit. Tenez, voici quatre vers qui passent pour très beaux :

D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente.

a A l'exception du vilain que redoublé au second vers, cette période flatte agréablement l'oreille; mais analysez un peu ce galimatias suave : voici une fille qui va tendre sa tète au fer {ond'dtenfJre le cou) d'un œil content et d'un cœur soumis, du même œil et du même cœur dont elle aurait bien voulu se marier! C'est grotesque. Vous rencontrez à chaque instant dans Racine des expressions impropres et incohérenti^s, comme celle-ci : « Le jour que je res-

pire. 1 Le fameux discours de Théramène se termine par une faute de français :

Triste objet où des dieux triomphe la colère EL que méconnaîtrait l'œil même de son père.

Jamais méconnaUre n'a signifié ne point reconnmtre. Ce réjouissant discours de Théramène! les critiques le condamnent bien comme un hors-d'œuvre; toutefois ils font une réserve en faveur des vers, et M. Guizot dit quelque part qu'ils sont magnifiques. Riais s'il y a jamais eu des vers de mirliton, c'est la description du monstre!... 11 y a trois ou quatre fautes de français dans le discours d'Agrippine... Le vieux préjugé, que Racine est un grand écrivain, est tenace; il faudra du temps à la vérité pour le détruire. Chose curieuse I voici des vers de Racine qu'on admire, et des vers de Pradon qu'on trouve ridicules par tradition. Or ce sont les vers de Pradon qui sont bons. Hippolytc dit à Aricie dans la Phèdre de Racine :

Depuis près de six mois, honteux, désespéré, Portant partout le trait dont je suis déchiré, Contre vous, contre moi, vainement je m'éprouve : Présente, je vous fuis; absente, je vous trouve. Dans le fond des forêts votre image me suit; La lumière du jour, les ombres de la nuit. Tout retrace à mes yeux les charmes que j'évite; Tout vous livre à l'envi le rebelle Hippolyte. Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,. Maintenant je me cherche et ne me trouve plus.

Mon g,rc, mes javelots, mon char, tout m'imporluue. Je ne me souviens plus des leçons de Neptune; Mes seuls gémissements font retentir les bois, Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

« Je ne sais pas si c'est là ce que Voltaire nomm. la belle nature ; pour moi, je ne puis voir dans celle longue tirade qu'une vide et pompeuse rhétorique. Quoi de plus affecté que ce grand nigaud d'Hippolyte importuné par son char? Pradon dit tout simplement :

Depuis que je vous vois, je n'aime plus la chasse, Et, si j'y vais, ce n'est que pour penser à vous.

« Voilà des vers humains, naturels et vrais, pleins de grâce et de sensibilité. Il faut donner à la roue de l'opinion un tour complet, mettre Pradon en haut et Racine en bas, et dire au goût français : Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré...

« Racine est un poète bourgeois. Il répond à un besoin : le besoin de la poésie bourgeoise. Les bourgeois veulent avoir leur poète, leur bon petit poète sage et médiocre, qui ne les dépasse pas trop et leur présente un ordre de beauté moyenne où leur intelligence soit à son aise : Racine est ce poète par excellence. La famille des poètes bourgeois commence à Racine et finit à Emile Augier en passant par Casimir Delavigne et Ponsard...

«I Racine a un certain talent de composition et surtout d'analyse psychologique : ses pièces sont assez bien faites comme pièces, la trame en est

ourdie doctement, et sa métaphysique des passions ne manque pas d'un certain intérêt; c'est un auteur estimable, du deuxième ou du troisième ordre; mais ce n'est ni un grand écrivain ni un poète de premier rang. »

La portion grammaticale de ces critiques de Victor Hugo a été citée et réfutée par M. Paul Mesnard dans sa savante Étude sur le style de Racine^ insérée au tome VIII"^ et dernier de son édition de Racine, l'une des plus parfaites de cette admirable collection des Grands écrivains de la France qui est le chef-d'œuvre de l'érudition et de la librairie contemporaines :

f L'expression fatiguer la mer par les rames est de Virgile [Enéide, livre VIII, vers 94) et n'avait jamais encore été trouvée mesquine. Elle présente une image particulièrement vraie ici, où il s'agit, ce qui n'est pas dans Virgile, d'efforts impuissants que la mer, vainement frappée, doit souffrir avec impatience... Au reste, Racine parle d'un « prodige étonnant » [Iphigénie, vers 47), d'un « miracle inouï» (vers 51): ce qui doit faire penser que les lois de la nature étaient suspendues et que, même sur cette mer endormie, la rame, par quelque volonté des dieux, était sans effet...

« Dans le sens de trop avancer, on tend le cou, et non la tète; mais, lorsque tendre à veut dire présen-

VICTOR HUGO JLTtR DE RA-CINR 7

ter à, on dit fort bien lendre le cou au bourreau, tendre la gorge au fer (Rotrou et du llyer l'ont dit); pourquoi ne dirait-on pas « tendre la tète au fer », expression très claire et très naturelle, que Voltaire n'a pas craint de s'approprier dans M aria m ne {acie V, scène 7) :

Tend au fardes bourreaux cette tête charmante..

« Si Racine a eu tort de dire : le jour que je respire, il faut blâmer aussi Corneille qui écrit :

Albe, où j'ai commencé de respirer le jour

{Horace, vers 29);

... [Ceux] qui m'ont conservé le jour que je respire

{Cinna, vers '14-")8);

et sans doute en même temps Virgile, chez qui l'on trouve haurire lucem [Géorgiques, livre II, vers 340)... « M. Hugo s'est encore trompé sur la langue du XVII* siècle dans sa critique au sujet ùq méconnaître. On peut voir non seulement le Lexique de Racine, 01^ i! y a des exemples de ses autres tragédies et même de sa prose, mais aussi les Lexiques de Corneille, de Malherbe, de M"" de Sévigné, et dans le dictionnaire de M. Littré des citations de Bossuet, de La Rochefoucauld, de Boileau. »

Ajoutons qu'au xviii'^ siècle Voltaire a dit de môme :

« fl n'est pas possible de méconnaître Char-

les-Ouint dans le portrait de Picrochole », et André Ghénier dans son églogue du Mendiant :

0 mon père! est-ce toi?

Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître.

Quoi qu'il en soit de la valeur de ces critiques et des réponses qui leur ont été faites, si jamais jugement porté par un grand poète sur un autre grand poète devait être prévu et n'a lieu de surprendre personne, c'est assurément celui qu'on vient de lire, oii Victor Hugo a moins prononcé la condamnation de Racine qu'il ne s'est, pour ainsi dire, dénoncé et livré lui-même.

Les poètes, et généralement les artistes, sont de tous les critiques les plus pénétrants et les plus étroits. Ils comprennent et sentent mieux que le plus habile critique de profession ce qui a de l'affinité avec leur génie; mais ils sont moins capables d'apprécier les genres de mérite étrangers au leur que le premier venu des critiques de profession. En un mot, ils sont exclusifs; et cette foi exclusive dans leur idéal, qui donne à leur intelligence critique des bornes resserrées, fait la force de leur génie créateur. Les procédés du drame et du style étaient trop différents ou plutôt trop contraires chez les deux

principaux représentants de la poésie française au xvii'' et au xix* siècle pour qu'on put attendre de leur part autre chose qu'aversion et dédain réciproques : si Victor Hugo méprisait Racine, Racine aurait haï Victor Hugo.

Nous n'en sommes pas réduits sur ce dernier point à une conjecture vague et plus ou moins douteuse, puisque nous connaissons positivement les sentiments de Racine pour celui do ses grands contemporains dont le génie ressemblait le plus à celui de Victor Hugo : Racine s'est montré froid et amer pour Corneille (voir la préface de Bérénice et surtout la première préface de Britannicus)^ pendant que Corneille, de son côté, tout comme Victor Hugo, refusait à Racine le génie dramatique et ne lui reconnaissait de talent que pour les autres genres de poésie. Valincour raconte dans une lettre à l'abbé d'Olivet et dit tenir de Racine lui-même qu'après avoir écouté la lecture de la tragédie à' Alexandre^ Corneille conseilla à Racine d'appliquer son talent à tout autre genre de poésie, l'assurant qu'il n'était pas propre à la poésie dramatique. Plus tard, il ne rendit pas davantage justice à Brùanfiicus '.

d. Voir le fir/ciiie (le M. Paul Moîînarfl, 1. 1", p. 4-99, et t. II, p. 223.

Il est trop souvent vrai que « le potier porte envie au potier », selon le mot du vieil Hésiode; mais cette explication se trouve fausse quelquefois, et, en tout cas, elle est vulgaire, indigne de la noblesse d'âme que nous aimons mieux supposer chez les familiers de la muse. L'opposition complète des idées et des natures entre Racine d'une part. Corneille ou Victor Hugo d'autre part, suffit, sans l'addition d'un mobile inférieur, pour expliquer leur mutuelle antipathie.

L'un recherche curieusement la vérité dans l'observation humaine et dans l'expression; content de peindre le cœur de l'homme et de la femme, il se soucie peu d'édifier ou d'instruire : les deux autres, religieusement épris de grandeur héroïque et de sublimité, séduits aussi par le gigantesque, redoutent moins la déclamation et l'emphase que le terre à terre des sentiments et du style; ils prêchent, ils raisonnent, ils dissertent, tenant école de morale dans leurs drames et de rhétorique dans leurs préfaces. Racine s'intéresse avant tout aux passions et aux caractères; les situations dramatiques ne lui servent que de matière commune pour ses études psychologiques; les plus ordinaires

sont celles qu'il choisit, par suite de son goût pour le vrai, pour le simple, et de peur de détourner, du fond principal sur des circonstances accessoires, l'attention de l'homme intelligent qui lit ou voit jouer ses pièces. Corneille et Victor Hugo commencent par imaginer des situations extraordinaires et frappantes; les scènes à effet sont celles en vue desquelles ils construisent le drame et distribuent subsidiairement les caractères et les rôles, parce qu'ils veulent d'abord exciter l'admiration ou l'étonnement. Leur composition enfin et leur style, semblables à ces animaux vigoureux et bondissants dont parle Bossuet, « ne s'avancent que par vives et impétueuses saillies », je veux dire par antithèses, tandis que la composition et le style de Racine se déroulent comme une belle rivière au cours lent et régulier, se complaisent dans les sinuosités, les nuances, les parties délicates de l'art d'écrire, fondent tous les contrastes dans la mesure et l'harmonie, voilent toutes les hardiesses d'élégance et de nombre, studieux d'épargner jusqu'à la plus légère secousse à l'esprit qui se laisse doucement bercer par leur Ilot.

Si mon sujet était Corneille et Victor Eiigo^ j'aurais à montrer, sous la ressemblance fondamentale, des différences plus ou moins importantes, mais qui n'empêchent pas ces deux grands hommes d'être manifestement deux frères, deux génies de la même famille. Le Cid et Bemajii, déjà extérieurement semblables par les circonstances de leur éclatante apparition, peuvent offrir dans la provenance espagnole des sujets, dans la couleur romantique des sentiments, dans l'éloquence empanachée et les rodomontades des personnages, de quoi prêter à une comparaison plus directe. Le héros du drame de 1830 réclamant l'honneur du supplice réservé par l'empereur aux conjurés d'un sang noble et s'écriant :

Puisqu'il faut être grand pour mourir, je me lève. Je suis Jean d'Aragon!

est sublime comme un héros de Corneille, sublime également et de la même manière. Charles-Quint faisant grâce à Hernani et lui cédant doiia Sol pour épouse n'égale peut-être pas, mais certainement rappelle Auguste pardonnant à Cinna et le fiançant à Emilie '. Dans

M. La ?:cène m du troisième acte de Cromtoell, où le Pro-

VICTOR HUGO JUGE DR IlACîNE. 13

la comédie héroïque de Do?i Sanche d'Aragon, la reine de Castille dit au cavalier Carlos, qu'elle veut anoblir :

... Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane, Comle de Peunafiel, gouverneur de Burgos.

L'idée, le sentiment, l'attitude, le geste, l'accont et presque le son ne se retrouvent-ils pas tout pareils dans ces vers de don Carlos à dona Sol :

Allons, relevez-vous, duchesse de Segorbe, Comtesse Albatera, marquise de Monroy...?

Victor Hugo avait naturellement conscience de sa parenté avec le grand Corneille, et il s'est toujours exprimé sur son compte avec ménagement et avec estime * ; toutefois la justice qu'il

tecleur discute avec ses conseillers la question de savoir s'il doit ou non prendre la couronne, estrapprochéeparM. Edmond Biré de la scène i du deuxième acte de Cinna, où Auguste délibère avec Maxime et Cinna sur le même sujet. Le rapprochement est juste ; mais la remarque du critique, qui prétend en inférer quelque cliose contre l'originalité de Victor Hugo, est un singulier paralogisme. A quoi la poésie serait-elle réduite, si elle ne pouvait plus traiter deux, fois le même tiième?

i. Pour un seul de nos poètes classiques Victor Hugo ne s'est pas montré froid, et ce poète est... Boileau. H l'a fort malmené, il est vrai, dans plusieurs de ses écrits; mais ses bourrades cachaient une tendresse secrète qui s'est quelquefois manifestée. C'est l'inverse de ce qui a eu lieu pour Racine, où les compliments de pure forme recelaient une profonda antipathie. Dans la conversation, Victor Hugo professait une

rend à son illustre ancêtre ne va pas jusqu'à lui faire une place dans cette liste étonnante des quatorze plus grands génies poétiques de l'humanité, qui admet saint Jean et saint Paul, mais qui exclut Pascal, Corneille, La Fontaine, Molière, sans parler de Sophocle, de Virgile et de Gœthe, et laisse en blanc le nom du poète français que Dieu tient en réserve pour y briller un jour à côté de l'auteur de Garganliia '.

Comme la matière de la poésie est éternellement la même, il n'existe sans doute pas deux poètes assez différents l'un de l'autre pour qu'aucun rapprochement ne soit possible entre leurs œuvres. On a donc trouvé quelques points de contact entre l'œuvre de Victor Hugo et celle de Racine.

La fin du deuxième chœur à'Athalie développe à peu près le même thème que la sixième

admiration sincère pour certaines parties du talent de Bolleau; le lecteur du présent volume en trouvera plus loin des témoignages. Il y a plus d'analogie qu'on ne pense entre ces deux esprits, l'un et l'aulre laborieux, systématiques, opiniâtres, obsédés par la rime, adorateurs de la forme, à l'affût du mot précis, lumineux et pittoresque, plus riches d'art que de matière et montrant l'art toujours. Et puis, ne sont-ce pas deux maîtres d'école?

\. Voy. William Shakespeare, livre II.

VICTOR HUGO JUGE DE RACINE. iS

des Voix intérieures. Didier dit dans Marion Delorme ;

... Je n'ai jamais connu

Mon père ni ma mère

J'ignore d'où je viens et j'ignore où je vais;

et Eriphile dit dans Iphigénie :

Je reçus et je vois le jour que je respire Sans que père ni mère ait daiyné me sourire. J'ignore qui je suis ^

Une analogie un peu moins superficielle a été indiquée en passant par M. Mesnard ^ entre la scène ii du quatrième acte de Mithridate^ oii Xipharès se plaint d'être « un malheureux que le destin poursuit », et la scène iv du troisième acte à'Herncmî, où ce héros fatal s'écrie :

... Je suis une force qui val Agent aveugle et sourd des mystères funèbres!... Où vais-je? Je ne sais. Mais je me sens poussé D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.

On peut aussi comparer Junie, quand elle écarte l'amour de Néron en lui représentant qu'il a, pour se dédommager, l'empire et l'univers,

d. Vr.y. le Théâtre en France, par Alexandre Parodi, p. 3i5 et suivantes.

S. Étude sur le style de Racine, p. xxxix.

i6 RÀCLM<: ET VICTOR HUGO.

tandis que Britannicus est seul et n'a qu'elle pour tout bien, à dona Sol aimée d'Hernani et repoussant l'amour de don Carlos par des considérations toutes semblables.

Mais ces rencontres fortuites, n'étant point dues à la communauté habituelle et foncière des sentiments et des idées, n'offrent aucun intérêt sérieux. Toute comparaison de détail entre les deux poètes ne servirait qu'à éclairer d'un jour particulier ce que nous savons assez d'ailleurs : la différence profonde de leurs façons de penser, de sentir et de rendre. Pour que les parallèles littéraires, genre d'étude hors de mode aujourd'hui, soient utiles et féconds, il faut qu'il y ait entre les deux écrivains qu'on rapproche et qu'on oppose des points de contact un peu intimes : autrement ce n'est qu'un jeu frivole, comme le serait, par exemple, la fantaisie de comparer la préface des Orientales aux lettres contre les docteurs jansénistes, à cause delà désinvolture cavalière avec laquelle les deux jeunes poètes y défendent la liberté de l'art ; puis, la préface de Lucrèce Borgia à la préface de Phèdre^ sous prétexte que, dans la première, Victor Hugo, converti à une philosophie plus grave, se montre soucieux des âmes

dont il « a charge » et qu'il prétend édifier, et que Racine, dans la seconde, rêve au « moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée et qui en jugeraient sans doute plus favorablement si les auteurs songeaient autant à instruire les spectateurs qu'à les divertir ».

Au fond, Racine est demeuré jusqu'à la fin plus purement artiste que Victor Hugo, je veux dire plus détaché de toute préoccupation étrangère à Fart. L'idée de « réconcilier » Phèdre avec Nicole et avec Arnauld est une réflexion qui ne lui est venue qu'après coup et qui n'a influé en rien sur la composition de ce chefd'œuvre. Le caractère général de l'art, même de l'art dramatique, au siècle de Louis XIV, c'est d'être désintéressé du point de vue moral et pratique dont les époques suivantes ont fait tant de bruit. Quand M""^ de Maintenon demanda à Racine pour les demoiselles de Saint-Gyr « un petit ouvrage » propre à inspirer la piété, a un amusement de classe » qui n'intéresserait pas sa réputation , Boileau fut tout effrayé et dissuada fortement son ami d'obéir ; il ne connaissait pas les secrets de l'art de Racine, capable de faire

d'un ouvrage d'édification un chef-d'œuvre de poésie pure; mais son efTroi trahit bien les sentiments d'un véritable artiste de cette grande époque : il a beau être chrétien, il a beau être courtisan : point de concession ni au zèle religieux ni à la femme durci, qui ferait descendre l'art au second rang dans les préoccupations du poète !

Le seul intérêt véritable du rapprochement des noms de Racine et de Victor Hugo consiste en ce qu'ils sont les deux centres principaux de la poésie française.

Tout le xviif siècle fait profession d'être de l'école de Racine en poésie. L'école se flatte assurément quand elle se figure ressembler au maître; mais ce n'est point la question, il suffit qu'elle veuille et qu'elle croie le continuer. Quant à Victor Hugo, il est clair qu'il domine et l'ésume notre poésie du xix' siècle. Nier, comme on l'a fait, son influence sur son temps \ c'est soutenir un paradoxe vraiment téméraire et trop dépourvu de réflexion. Jamais écrivain n'eut une action plus manifeste sur la forme et sur la façon

i. Voir la conclusion du livre de M. Edmond Biré, Victor Hugo avant 1830.

VICTOR IILGO JUGR DE RACINR. 19

de dire : or façonner le style, n'est-ce pas façonner la pensée? Peut-on refaire une prosodie et une langue sans modifier en quelque mesure, ou plutôt très profondément, l'âme de tout le peuple rimeur?

S'il est facile de montrer que Racine et Victor Hugo sont les deux poètes qui ont le plus puissamment agi sur notre langue et sur notre littérature poétiques, parce que c'est une question de fait et que, pour voir un fait de cette évidence, il suffît d'ouvrir les yeux, la démonstration devient autrement délicate quand on veut établir la supériorité non plus de leur action, mais de leur génie. C'est affaire d'appréciation; la discussion demeure ouverte, et nul argument ne saurait être assez péremptoire, assez définitif pour la clore.

Quelqu'un est-il plus particulièrement frappé du pouvoir créateur de Corneille faisant surgir du chaos dramatique de son époque « la merveille du Cid » ; ou de l'humanité profonde d'un génie comme Molière, dont on a pu dire qu'il appartenait moins à la France qu'au monde entier; ou de l'aisance souveraine avec laquelle La Fontaine a donné la vie à un tout petit univers que les bêtes seules n'animent pas, mais aussi

l'homme et la nature? il ne manquera point do raisons pour justifier sa préférence. Et si quelque homme de goût préférait Lamartine parce que, dès 1820, dans ses premières Méditations^ il s'est élevé sans effort et d'un seul coup d'aile à une hauteur que notre poésie pourra encore atteindre, mais non pas dépasser, ou parce que Jocelyn est, entre tous les poèmes français du XIX* siècle, le plus ample et le plus complet; si même la grâce de la raison et de l'esprit, la sincérité de l'émotion, l'accent pathétique de la douleur déterminaient le choix de quelque amateur sensihle et délicat en faveur d'un poète aussi sympathique et aussi français qu'Alfred de Musset : les arguments ne leur feraient pas défaut non plus pour rendre plausible leur prédilection. Je ne saurais donc avoir la prétention de démontrer que Racine et Yictor Hugo sont les deux plus grands génies poétiques de la France; mais, sachant que tout jugement de goût, s'il n'a rien de rigoureusement logique, rien qui force et oblige l'assentiment d'autrui, doit être néanmoins fondé en raison,je vais dire simplement les raisons du mien.

La supériorité de Victor Hugo est générale-

ment admise dans les termes et dans les limites que voici : il est, dit-on, le plus grand fabricateur de vers et de beaux vers que la France ait produit.

Les personnes qui s'expriment de la sorte, ou qui le proclament souverain maître de la rime, artiste incomparable, virtuose prodigieux, reconnaissent et portent même aux nues son talent d'exécution, mais pour lui contester plus à leur aise les autres dons essentiels sans lesquels il n'y a point de poète vraiment complet. Cependant, si elles sont de bonne foi, elles font quelques réserves : elles conviennent que telle pièce ou tel recueil de Victor Hugo montre exceptionnellement de l'âme, de la sensibilité, de la passion, une réelle chaleur, une véhémence sincère ou une gravité convaincue. Concession imprudente : il serait plus habile, sinon plus honnête, de soutenir hardiment ce paradoxe, que Victor Hugo est toujours et partout le même magicien, indifférent au fond des choses, uniquement occupé de nous éblouir, et que, ni dans les Châtiments ni dans les poésies inspirées par la mort de sa fille, jamais il n'a laissé tomber de sa plume savante un seul vers qui partît du cœur.

Car, d'exceptions en exceptions, on va loin. Quand vous les aurez toutes relevées et additionnées, vous formerez un si gros total qu'il ferait la fortune de vingt poètes. Dans une production de cette variété et de cette étendue, il y a de tout, même le contraire de ce qu'on prend pour son caractère distinctif, de ce qui sert à la définir. Vous taxez Victor Hugo de froide rhétorique, et il se trouve que ce rhéteur a écrit les vers les plus simples et les plus touchants de notre langue; ils se comptent par centaines, ils se comptent par milliers, en sorte que ce qu'on appelle exception, et ce qui est exception peut-être, comparé à l'immensité de l'œuvre entière, constitue en soi une somme de richesses dont on ne peut pas dire le chiffre, une large et magnifique contribution au trésor de notre littérature.

Est-ce parce que l'argument tîré de la producfiow poétique a, dans sa force même, je ne sais quoi de brutal, de vainqueur à trop bon marché, qu'on semble hésiter à en faire usage? Massue si vous voulez, c'est une bonne arme et je m'en sers. Comment! voilà un auteur duquel a débordé, pendant plus d'un demi-siècle, un véritable fleuve de Doésie: les eaux de ce fleuve,

fangeuses par endroits ou torrentielles et faisant plus de bruit que de bien, ont en mainte autre place une fraîcheur, une pureté délicieuses c! fertilisent leurs rives; ode, satire, narration épique, drame, roman et le reste, cet homme a tout osé, tout entrepris, supérieur à tous les poètes français dans trois choses au moins : l'ode non religieuse, le récit épique et la satire; nulle part inférieur à lui-môme; son théâtre, qui passe pour la plus faible partie de son œuvre, occupe à tout le moins une place assez brillante dans notre littérature dramatique pour qu'on ne pût l'en retrancher sans y faire un vide considérable; jamais poète en France, ni même peutêtre ailleurs, n'a montré une pareille universalité de talents, des aptitudes diverses aussi également distribuées pour les trois grands genres et les innombrables variétés qui composent les divisions et les subdivisions du premier des arts, la poésie : et parce que ce poète avait une habileté de touche merveilleuse, parce que, versificateur unique, « impeccable écrivain », il lui est arrivé souvent, entre deux morceaux pathétiques ou sublimes, d'exécuter sur son clavier sans pareil des variations oii le métier seul est admirable, on lui fait un reproche d'avoir rempli les

24 RACI.NE i:r Mi roi! HUGO.

intermèdes avec le surplus de sa musique! Parce que les intermèdes sont pleins de brio, on conteste la sérieuse beauté du concert! Parce qu'ils se prolongent et se multiplient, on nie que le concert existe ! On pousse l'injustice et l'ingratitude à ce point, de ne plus voir, de ne plus entendre autre chose que l'éblouissement et le fracas des morceaux de bravoure; ils cfTacent tout le reste, et l'on punit en oubliant, en méconnaissant ses chefs-d'œuvre, le grand poète coupable d'avoir offert aussi d'agréables fêtes à nos oreilles, les supposant moins dures et moins insensibles que nos âmes!

En somme, Victor Hugo a reçu de la nature et perfectionné par le travail l'organisation poétique la plus riche et la plus complète que nous offre l'histoire de la littérature française. Entre cette proposition et celle-ci : Victo?' Hugo est le plus grand poète de la France^ j'avoue que la nuance m'échappe.

La supériorité de Racine est évidemment restreinte au genre dramatique et à la tragédie. Ses tragédies elles-mêmes ne sont pas nombreuses, et l'instrument du poète, je veux dire sa langue, n'est rien moins qu'un orchestre aux mille voix.

Mais dans ces limites étroites et avec ces ressources limitées, Racine est un artiste créateur dans toute la force du terme et avec une perfection de réussite que n'oii.tpoint égalée des poètes d'un génie plus vaste ou mieux pourvus de moyens d'expression. Il nous présente le phénomène de la création poétique, non dans sa soudaineté la plus saisissante, non dans son déploiement le plus magnifique, mais dans sa plus entière pureté : d'éléments ordinaires, simples jusqu'à nous paraître pauvres, communs presque jusqu'à la trivialité, Racine a su tirer, sanseffortapparent, avec une élégance suprême, un petit monde de poésie exquis et achevé

Son œuvre est belle de cette beauté divine que le temps n'altère point : pendant que le théâtre de Corneille s'est recouvert d'une rouille archaïque, pendant que le théâtre de Victor Hugo paye son éclat superficiel par une vétusté précoce et, à quarante ans de distance, nous apparaît déjà comme un monument d'un autre âge, celui de Racine conserve une vigueur de jeunesse qui résistera, on peut l'affirmer après l'épreuve de deux siècles, à toutes les vaiiations de hi langue et de la mode. A quoi doit-il cette suiiLc toujours florissante? Ce n'est pas seule-

meut au style du grand écrivain et à un art de composition qui n'a peut-être pas son égal dans toute la littérature; ce n'est pas seulement a': solide intérêt et à la profondeur de l'observation morale : c'est aussi, c'est en premier lieu à la perfection avec laquelle s'y trouve réalisé Vidéal de la poésie dramatique.

N'en déplaise à Victor Hugo et à certains maîtres de la critique contemporaine qui partagent au fond son erreur, le génie de Racine est dramatique ; il l'est à ce point que son théâtre est, pour ainsi dire, le drame même en son essence '.

On peut dérouler avec une bien autre ampleur le spectacle de la vie humaine et du monde, Shakespeare en est la preuve glorieuse; on peut proposer de plus fortifiants exemples de vertu ou d'héroïsme, Corneille l'a fièrement montré ; on peut aussi, Victor Hugo l'a fait voir, offrir à l'imagination et à la vue des amusements plus pittoresques; mais il est impossible de concentrer avec plus de puissance dans l'espace de seize à dix-sept cents vers, mesure ordinaire des tragédies de Racine, l'essence des grandes pas-

1. « Non seulement la tragédie classique est une action et un drame; mais encore c'est le drame sous sa forme la plus concentrée et, par conséquent, la plus saisissante. »J -J. Weiss, Revue politique et li.ii''r<tirp, du '2 décembre I88'2.

sions qui font soufTi-ir et agir l'homme et dont l'ardent conflit, éclatant à la fois dans l'intérieur de la même âme et entre des antagonistes divers, constitue pour l'esprit curieux d'étudier les forces motrices du monde moral le plus mtéressant de tous les spectacles.

Le théâtre de Racine présente toujours les passions humaines dans cette riche complexité où la lutte intérieure, se mêlant habilement à la lutteextérieure, ajoute à l'action un tel surcroît de vie et de vérité dramatique, qu'on s'ennuie de ne plus les trouver l'une dans l'autre impliquées quand une fois on s'est habitué à leur mélange heureux par la main du poète, et que tout théâtre qui se borne à mettre aux prises des forces étrangères l'une à l'autre nous semble psychologiquement pauvre et incomplet. Or Racine est le seul poète français dans les drames duquel cette double collision soit je ne dis pas seulement représentée d'une façon parfaite, mais simplement représentée.

La fameuse lutte de la passion et du devoir chez Corneille a beau se passer dans l'intérieur d'une seule et même âme : c'est encore, en réalité, un combat de forces étrangères oii les instincts de la nature et les commandements

de la conscience, la chair el l'esprit sont de véritables puissances métaphysiques prenant bien un cœur d'homme pour leur champ de bataille, mais demeurant, malgré cela, aussi distinctes et aussi séparées que du temps où la poésie les personnifiait en divinités rivales. Chimène aime Rodrigue et obéit, sans véritable élan de la nature, au devoir rigoureux de venger son père ; Pauline conserve pour Sévère un reste d'amour et garde, par honneur, la fidélité à son mari et à la loi morale. Il n'y a donc point, dans les héroïnes admirables du Cid et de Polyeucte^ mélange et conflit de sentmients naturels; il y a simplement opposition et combat d'un sentiment du cœur et d'une idée de la raison. La situation di'amatique est fortement tendue; mais elle a quelque chose de roide dans sa simplicité; elle ne nous offre point cette ressemblance délicate avec la vie, cet intérêt profondément tragique que présente chez Racine le spectacle moins noble, mais infiniment plus humain, desluttes intestines de lapassion contre la passion.

La présence continuelle de la passion dans la dialectique des personnages de Racine l'empêche d'être jamais froide ni raisonneuse et

VICTOU HUGO JUr.F. de racine. 29

communique à leur- langage une couleur d'un genre particulier, qui est la couleur dramatique par excellence. Comme toute couleur du style, celle-ci vient de l'imagination, mais de l'imagination mise en mouvement et en feu par l'ardeur et par la violence du sentiment, non point de cette imagination purement décorative, toujours brillante ou prête à briller, et qui n'a pas besoin que la passion l'excite. L'artiste ne se montre point chez Racine ; quand sa poésie, moins matérielle que spirituelle, vient à se parer d'un coloris plus éclatant, c'est la passion qui le veut ainsi, et le plaisir que nous en recevons est un enchantement, non une surprise, parce que nous trouvons tout natuiel qu'une émotion vive colore le discours.

C'est la colère et l'ironie qui font monter aux. lèvres frémissantes d'Hermione ce superbe vers descriptif :

Dans des ruisseaux de s.ing Troie ardente plongée,

Un autre vers magnifique, l'un des plus beaux de la langue française, est celui-ci :

Mines juge aux enfers tous les pâles humains.

Ce vers serait beau en toule circonslanco ; mais

30 nv INE !•: r vicroR iiuco.

il y a des lieux oiî il pourrait être trop heau^ je veux dire où sa beauté serait déplacée. Quelle absolue perfection ne reçoit-il pas de ce que Phèdre le prononce, Phèdre se précipitant à une mort volontaire et reculant, pâle de terreur, devant la vision du juge infernal qui surgit dans son imagination affolée ! Clytemnestre, éperdue à l'idée qu'on veut lui ravir sa Dlle pour la sacrifier, n'est-elle qu'éloquente? la passion chez cette femme, chez cette mère, ne fait-elle seulement qu'animer la logique? ou plutôt la représentation vive de l'horrible réahté, c'est-à-dire l'imagination, le paroxysme de la fureur et de la douleur, c'est-à-dire la passion déchaînée dans toute sa beauté orageuse, ne l'emportent-elles pas au sommet même du style dramatique et de la poésie :

Un prêtre, environné d'une foule cruelle,

Portera sur ma fille une main criminelle,

Déchirera son sein et d'un œil curieux

Dans son cœur palpitant consultera les dieux I

Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée.

Je m'en retournerai seule et désespérée 1

Je verrai les chemins encor tout parfumés

Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés !

Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,

Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice...

De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.

VICTOR HLGO JUGE DE RACIiNE. 'ô\

Les personnes qui parlent du tejidre Racine afin d'opposer sa douceur à la force de Corneille ou de Victor Hugo, répètent une banale sottise, moins parce qu'elles oublient des chefsd'œuvre 011 la tendresse ne domine évidemment pas, tels que Britajiniciis et Athalie^ que parce qu'elles méconnaissent un trait non seulement distinclif, mais supérieur, du génie de Racine dans toutes ses tragédies ' : la puissante concentration de l'action dramatique. Le vieux Corneille n'a pas cç^Wq poigne ^ et, quant à Victor Hugo, le nœud de ses pièces a beau « se donner des airs de nœud gordien, il est en réalité le plus lâche du monde » ^. comme dans tout théâtre où la fantaisie du poète remplace la logique des passions et la vérité de la nature.

Ce qui est vrai d'ailleurs, c'est que Racine a entre autres dons la tendresse, une tendresse si fine et si pénétrante qu'aujourd'hui encore, après deux siècles au cours desquels le langage et l'âme de la France se sont modifiés plus ou moins, après tous les raffinements exquis de la poésie française contemporaine, nous n'en pouvons pas rencontrer l'expression sans un frisson

i. Eslher cxcopt!''f,

2.J.-J. Weiss, I 6 • c jitditiqiir et littéraire du 2 décembre -1882.

délicieusement poignant des fibres les plus profondes de notre sensibilité, soit qu'Andromaque, voilée de deuil, glisse silencieusement et dise à voix basse :

Je passais jusqu'au lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Heclor et de Troie, J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui ;

soit que Bérénice, baignée de larmes, s'écrie en disant à Titus adieu pour jamais :

Pour jamais! Ah! seigneur, songez- vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que lanL de mers me séparent de vous, Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus?

La grandeur de Victor Hugo éclate dans la variété de ses talents et de ses œuvres, où tout n'est pas excellent, mais oii rien n'est médiocre : avec un poète d'aussi peu d'envergure que Racine, c'est sur des détails et sur des parties qu'il convient de porter la lumière pour faire mr la hauteur oij il s'élève. Sa supériorité mo

Bemblc absolument unique en deux points : il est, d'une part, dans ses tragédies profanes, le poète sans rival de l'amour ; d'autre part, dans ^>os deux tragédies religieuses, son génie et sa foi, aidés par le hasard des circonstances, lui ont fait découvrir un secret perdu depuis l'antiquité et que personne n'a retrouvé depuis lors : le secret de l'art naïf, et grand par sa naïveté môme, ainsi qu'aux époques primitives. S'il y a dans le talent de Victor Hugo un côté faible ou du moins inférieur au reste, c'est l'expression de la passion amoureuse. Même dans ses œuvres lyriques, la richesse des images et l'ingénieuse diversité des formes ne font pas que nos cœurs répondent toujours à celui du poète ; ou plutôt ce luxe de style est précisément ce qui affaiblit l'éloquence du sentiment. C'est un point où Musset l'emporte incontestablement sur Hugo. Chez Alfred de Musset, il y a bien moins d'éclat ; mais l'accent de la passion est sincère et l'émotion jaillit do source. Et si nous passons au théâtre de Victor Hugo, c'est là surtout que l'expression de l'amour devient un pur bal)il poétique, dont la mélodie et la couleur peuvent toujours charmer l'oreille et les yeux, mais qui est au fond trop

34 UACI.nl: et VICTOR HUGO.

insignifiant pour toucher vraiment l'âme ou pour intéresser sérieusement l'esprit.

A côté des jolies scènes qui nous montrent Hcrnani roucoulant avec dona Sol ou le pauvre Ruy Blas soupirant pour sa reine, rappeler seulement les pages admirables oii Phèdre transportée de jalousie, Hermione folle de haine et d'amour nous font lire jusqu'au fond de leur cœur et du cœur féminin et laissent échapper les mots les plus sublimes de la passion, ce serait, pour un adorateur de Victor Hugo, se rendre coupable de maladresse ou de trahison envers son idole, et, pour un adorateur de Racine, ménager à son dieu un trop facile triomphe. Quand on a le culte de l'un et de l'autre, il faut éviter ces rapprochements dont le poids est trop lourd pour la partie vaincue et qui, provoquant infailliblement une riposte non moins rude, ne prouvent en définitive rien.

Ce n'est point d'ailleurs Hermione ou Phèdre, c'est Hippolyte et Aricie, Monime et Xipharès, qu'on pourrait équitablement opposer aux amoureux et aux amoureuses du théâtre de Victor Hugo, et sur ce terrain la défaite de l'auteur de Rmj Blas et à' flernaju devient un peu moins certaine. En général l'expression de

l'amour honnête n'a rien de particulièrement heureux chez Racine : les effusions des jeunes premiers de son théâtre ne l'emportent assurément point sur les duos immortels de Chimène et de Rodrigue, de Juliette et de Roméo. Il faut donc réduire encore le domaine où ce poète est roi et restreindre sa supériorité, comme peintre des passions humaines, à l'expression de l'amour coupable ou jaloux, de l'amour que sa propre violence pousse au crime ; mais, dans ces limites, il ne redoute la comparaison avec aucun poète dramatique, non pas même avec le plus grand de tous, avec Shakespeare.

Non, Sliakespcare lui-même n'a pas pénétré aussi finement, aussi profondément que Racine dans la connaissance et dans la peinture des cœurs en proie à la passion de l'amour. C'est, par excellence, la propriété de Racine; et s'il est permis de trouver qu'il n'a pas montré une très large ouverture d'imagination et d'esprit en bornant presque à la puissance et aux effets de l'amour l'idée qu'il se faisait comme poète du mouvement de l'univers moral, au moins a-t-il fait preuve d'une vue juste et d'une main adroite; car il est impossible d'exagérer l'influence de cette passion sur le cours des choses

86 RACLNK ET VICIOU IILGO-

humaines, et c'est la seule qui, par la soudaineté de ses coups et la rapidité de sa marche, convînt parfaitement au système de la tragédie classique.

Pourquoi donc Othello, pourquoi Roméo et Juliette sont-ils des créations plus glorieuses, plus populaires, plus vivantes dans la mémoire des hommes que les diverses victimes de l'amour dont Racine a si précieusement enrichi le domaine de la poésie? Ce n'est pas, encore une fois, que Shakespeare ait représenté cette grande passion avec plus de force et de vérité ; ce n'est pas non plus, hien que la remarque soit utile, parce que les peintures morales sont plus complètes dans son théâtre, le poète anglais ajoutant toujours à la passion qui fait de ses personnages des types les traits caractéristiques qui en font des individus. La vraie raison est plus simple et plus matérielle : si nous voyons Othello, si nous imaginons Roméo el Juliette, tandis qu'Hermione et Phèdre demeurent dans nos esprits à l'état d'idées pures, c'est tout bonnement parce que 1 affreux possesseur de Desdemona est un Africain au sang de feu, aux membres athlétiques et à la peau jjronzée; c'est parce que les deux amants de Vérone

VICTOR ULI.O JLGH Dli IIÀCI.NE 37

échangent leurs baisers d'adieu à la pointe du jour, entre la dernière chanson du rossignol et le premier cri de l'alouette, et parce qu'ils ont pour lit nuptial un tombeau.

Une particularité physique bien frappante, des circonstances heureusement choisies et disposées pour entourer les figures centrales d'un cadre poétique, voilà ce qui rend les créations des poètes toujours vives et présentes dans l'imagination des hommes ; ce n'est point l'exactitude ni mêmela richesse de la peinture morale ' . Qu'y a-t-il de plus populaire que la Mignon de Gœthe, et qu'y a-t-il de plus insignifiant? Cette petite fille ne tient aucune place, ne joue aucun rôle dans le roman ; elle n'a ni individualité distincte, ni raison d'être, ni lien avec l'action ; c'est une figure purement épisodique. Mais quoi ! elle chante d'une voix si douce ! elle regrette « le pays où les citronniers fleurissent, oià, dans la feuillée sombre, rougissentles oranges d'or. » Et puis elle a pour l'accompagner, pour faire

1. € Ce qui séduit le public dans un héros, ce ne sont pas ses qualités, c'est encore moins la vérité psychologique avec laquelle il est représenté; ce sont les circonstances dans lesquelles il est placé, quand ces circonstances sont vraiment pathétiques et qu'il est orné de je ne sais quelle grâce de jeunesse et do malheur. » R:cinc, par M. Ernest Dugit. Grenoble, iS78.

38 RACINE I:T VICrOR IIIGO.

opposition et tableau, un vieux joueur de harpe: il n'en faut pas davantage pour ériger Mignon en sujet de pendule, pour multiplier son image sur tous les murs des salons bourgeois. Racine nous fait llionneur de nous traiter comme des esprits ; il nous offre un régal digne des intelligences célestes : son tort est d'avoir oublié que nous avons un corps aussi et que nous sommes des bêtes.

La conversion de Racine, c'est-à-dire son retour à la religion chrétienne crue et pratiquée avec dévotion, nous a fait perdre une Alceste. une Iphigénie en Tauride, et qui sait combien d'autres ouvrages dramatiques dont Phèdre aurait été suivie ! Mais elle nous a valu le poème ravissant d'EsMer et « cette prodigieuse Athalie (pour répéter les termes de Victor Hugo), si haute et si simplement sublime que le siècle royal ne l'a pu comprendre ».

Je dis que la conversion de Racine nous a valu Esther et Athalie; non qu'une foi et une piélr ferventes fussent indispensables au poète pourconcevoir et pour écrire des tragédies religieuses, mais parce que ses tragédies religieuses doivent à cette ferveur leur caractère prul'un-

dément original et que, sans le zèle chrétien, elles ne seraient point ce qu'elles sont. Athalie n'est pas un chef-d'œuvre comme un autre; c'est un miracle unique dans l'histoire de lalittérature, produit par un concours de circonstances qui ne se sont rencontrées qu'une fois et ne se représenteront plus.

L'auteur de Phèdre avait atteint le point culminant de l'art dramatique : c'est de cette sommité que, contemplant sa carrière d'activité et de gloire, il se mit tout à coup à la prendre en horreur, l'appelant « un temps d'égarement et de misères » . Il eût voulu, dit-on, pouvoir anéantir ses tragédies profanes, et vraiment on n'a pas le droit de mettre en doute la sincérité d'un pareil vœu quand on voit Racine faire à Dieu le plus grand de tous les sacrifices pour un artiste soucieux de perfection, et brûler un exemplaire de ses œuvres corrigé de sa main pour une édition nouvelle f

Remarquons, en passant, que ce paradoxe d'un grand poète livrant sa poésie en holocauste est un spectacle poétique en soi, plein de je ne sais quelle tragique beauté et quelle grandeur étrange. La poésie, qui cesse d'exister sous la plume de Racine, éclate, dans cette crise

tO RACINE ET VICTOR HUGO.

de sa vie, en sa propre personne. Ce modèle classique de mesure et d'élégance se précipite dans des extrêmes qui font violemment ressortir l'excessive sensibilité de sa nature d'artiste. Il parle d'abord de se faire chartreux; il est vrai qu'il ne prit pas la robe du moine, mais il commit un autre suicide : il mortifia son imagination et son amour-propre d'auteur avec un mariage navrant; il épousa une femme si nulle qu'elle ne savait même pas les titres des pièces de théâtre que son mari avait pu écrire et ne s'en souciait point!

On peut détester et maudire cette exaltation mystique du poète comme une folie pernicieuse, comme un fanatisme meurtrier; mais de s'en moquer et d'en rire, vraiment il n'y a pas de quoi. Eschyle était plus fier d'avoir combattu pour son pays à Marathon que des douze victoires poétiques remportées par ses tragédies dans les concours, et le seul souvenir qu'il voulut consacrer dans son épitaphe fut celui de ses services militaires : Racine estimait davantage une heure donnée à Dieu et à la pénitence que toute sa gloire mondaine. Au fond, rien de plus juste et de mieux raisonné selon la logique chrétienne ; c'est 1 A B G de la foi, car il n'y a point de pro-

portion entre le temps et l'éternité, entre la gloire terrestre du nom et le salut de l'âme immortelle. L'exagération de Racine consistait à repousser sur ce point tout compromis, à renoncer absolument au théâtre comme s'il n'avait pas pu écrire des pièces édifiantes tirées de la Bible ou de la vie des martyrs et des saints à l'exemple de Corneille, de Rotrou, de Garnier et, avant eux, de ces vieux auteurs de Mystères qui faisaient de la scène dramatique une continuation des cérémonies de l'autel et des prédications de la chaire. Mais les consciences sont plus ou moins sévères et n'ont pas les mêmes exigences; celle de Racine pouvait lui commander un sacrifice complet, qui ne l'eût point été s'il avait fait la moindre réserve où sa vanité de poète aurait trouvé son compte. Le théâtre est, d'ailleurs, en lui-même, quelle que soit la pièce représentée, un objet de scandale pour bien des chrétiens, et nous savons que Racine demeura inébranlable dans son refus de donner ses tragédies à'Esiher et à'Athalie aux comédiens, qui lui en offraient une somme considérable.

Il fallut, pour lui faire rompre son long vœu d'abstinence et renouer commerce avec la Muse, qu'un ordre venu de haut lui demandât une

composition dramatique appropriée aux convenances d'une maison d'éducation et de piété.

Etalorsnous avons ce phénomène unique dans l'histoire de la poésie : un artiste consommé, tel qu'on n'en voit paraître qu'après des siècles de civilisation et de raffinement, faisant avec simplicité de cœur, dans un esprit d'obéissance et de foi, une œuvre de génie qui est aussi une œuvre d'ingénuité, comme en cet âge d'or oij la poésie était naïve. Figurez-vous Gœthe se réveillant un matin dans les doux et sincères transports d'une véritable extase religieuse et chantant les louanges du Seigneur sur la harpe de David : tel m'apparaît Racine écrivant Esther et A thalie. Il prie, et Dieu l'inspire. Le ravissement prophétique de Joad, c'est lui-même qui l'éprouve dans le plus intime de son âme :

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ? Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ? C'est lui-même. Il m'échauffe. Il parle. Mes yeux s'ouvrent, Et les siècles obscurs devant moi se découvrent... Cieux, écoutez ma voix; Terre, prête l'oreille...

Les couleurs de la Bible sont reproduites avec plus d'éclat dans les vers lyriques de Victor Hugo; mais c'est parce que Victor Hugo faisait œuvre de poète et de peintre. Racine fait œuvre

de chrétien; il sent, il croit, et la parole suit, parole moins éblouissante, mais plus émue, magnifique aussi à sa manière et d'une magnificence plus grave dans sa simplicité.

L'élément lyrique se mêle à l'élément dramatique dans les deux derniers ouvrages du grand poète d'une façon non moins intime que dans les chefs-d'œuvre de la tragédie grecque ; c'est, comme le dit M'"^ de Sévigné, « un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien ». Pourquoi Victor Hugo appclle-t-il Athalie une épopée? C'est un drame, drame sublime dont le grand acteur, à la fois invisible et éclatant, est la Divinité, comme dans la haute tragédie antique.

L'Évangile nous enseigne qu'il faut se faire humble et petit pour entrer dans le royaume des cieux : c'est en redevenant enfant et en mettant sa plume au service de l'enfance que Racine s'est élevé à cette sublimité. « Il me sembla que, sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Ecriture sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. J'entrepris donc la chose et je m'aperçus qu'en

travaillant sur le plan qu'on m'avait donné, j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités. »

Voilà le style de Racine dans ses préfaces; voilà l'homme que ce style révèle.

Il y aurait ici un bien mauvais tour à jouer à Victor Hugo : ce serait de donner, en guise de contraste, quelques échantillons des préfaces de ses ouvrages, et de montrer les réclames et i?idiistries diverses, au moyen desquelles ce grand auteur^ dont on ne dira jamais qu'on est tout étonné et ravi en le lisant de trouver un homme à sa place 1, est parvenu soit à faire retentir bruyamment sa gloire, soit à introduire dans 1 histoire de sa vie une factice et trompeuse unité.

11 est sans doute intéressant, instructif et utile de connaître les faiblesses morales du génie ; mais c'est une sorte d'étude oiiles instincts mauvais de

1. « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve ub homme. » Pascal.

VICTOR HUGO JUGE DE RACINE. iS

la nature humaine trouvent trop de quoi se satisfaire, où la critique devient trop aisément complice de l'éternelle paresse qui nous incline aux jugements absolus, pour ne pas éveiller d'avance une suspicion légitime. Ayez un jugement assez ferme pour séparer toujours le irénie du caractère, un sens littéraire assez vif pour qu'au milieu des défaillances de l'homme votre admiration subsiste intacte pour l'œuvre : vous pourrez réussir alors comme a réussi Macaulay dans son admirable Essai sur Bacon. Malheureusement, la plupart des biographies sont des panégyriques ou des réquisitoires, attestant, les uns comme les autres, l'incapacité commune aux hommes ordinaires d'admettre et de comprendre les contrastes criants dont les grands hommes nous donnent presque tous le spectacle.

Victor Hugo était le moins modeste des poètes. L'orgueil l'a rendu parfois oublieux d'anciens amis, quand ils étaient demeurés obscurs, ou mgrat et injuste à leur égard, quand leur renommée menaçait de porter ombrage à la sienne; la vanité (chose étrange et bien inattendue) a fait qu'il s'est cherché des ancêtres plus ou moins nobles, au lieu de la brave roture ouvrière dont il était issu. Impatient de forcer les portes

i6 RACINE ET VICTOR HUGO.

de la gloire, il a employé, lui, le grand poète, des artifices de gros marchand et inventé pour ses ouvrages d'invraisemblables chiffres d'éditions imaginaires. Son encombrante personnalité lui a fait en toute chose réclamer la part du lion, jusqu'à prendre même la brebis du pauvre, des vers et de la prose qui ne sont point de lui et qui n'ajoutent rien à ses richesses immenses! Sa mémoire et son imagination de poète l'ont maintes fois trompé plus innocemment,mais toujours au profit de son orgueil et de son égoïsme , et il a soigneusement entretenu les légendes qui le consacraient grand homme dès l'enfance. Enfin, il a composé des pièces apocryphes destinées à donner le change sur la véritable époque du changement de sa foi politique et religieuse; il a, dans le même dessein, tronqué ou antidaté ses propres écrits, et il a eu l'aplomb de soutenir qu'il n'y avait absolument rien changé^ voulant offrir une « base sincère d'études à ceux qui seraient peut-être curieux de suivre le développement de son esprit » *.

Assurément, cela est mal. Mais, selon la morale du monde, il n'y a rien dans les faits relevés à

i. Voy. pour le détail et les preuves k l'appui de ces accu-

VICTOR HUGO JUGE DE RACINE. i7

la charge de Victor Hugo qui porte une atteinte sérieuse à l'honneur. Les mensonges de Voltaire sont bien autrement impudents; le plus grand homme de lettres du xviii^ siècle manquait de vulgaire honnêteté jusqu'à la coquinerie, de dignité personnelle jusqu'à la bassesse. Bacon fut criminel, et cet illustre bienfaiteur de l'humanité fait cruellement souffrir ses admirateurs, selon l'expression de Macaulay, o par le spectacle bigarré de tant de gloire unie à tant d'opprobre » .

Est-on bien sûr d'ailleurs que, dans une comparaison de la vie morale de Victor Hugo avec celle du pieux et tendre Racine, l'avantage, en définitive, restât à celui-ci?

Il y a deux époques à distinguer dans la vie de Racine : avant sa conversion, et après. Avant, son amour-propre irrité l'emporte à de coupables représailles; il lance contre ses anciens maîtres des traits mordants, envenimés; il perd le respect même envers les morts et, selon l'expression d'Arnauld révolté, il déchire la Mère Angélique! 11 ne craint pas d'attrister la vieillesse du grand Corneille par une rébellion ouverte contre sa glorieuse suprématie et par

salions diversp<:, le curieux livre de M. Edmond Biré : Viitar Hugo avant 1830.

les allusions les plus blessantes. Il agit avec une perfide et noire ingratitude à l'égard de 3Iolière, dont il avait reçu des encouragements et des bienfaits. Après sa conversion, Racine nous donne l'attristant spectacle d'une âme encore partagée entre l'amour de Dieu et l'amour du roi ; le culte monarchique fait partie de la religion elle-même dans sa conscience faussée, et, le jour oijLouisXIV lui commande un opéra de P/z«e7o?2, il se met au travail par pieuse obéissance, comme pour composer Esther! il écrirait ces misérables a vers d'amourette », si Boileau, son bon génie, n'était pas là pour l'en empêcher, Boileau, l'ami fidèle et droit, le solide point d'appui du grand poète contre les excès, les emportements, les faiblesses de son âme d'enfant.

Racine a flatté Louis XIV; Victor Hugo a flatté la foule. « Ce sont deux puissants dieux », et je ne cherche point de quel côté est la pire idolâtrie. Il est bon de connaître ces misères humaines de nos grands génies; mais il est meilleur de les oublier, pour relire avec un plaisir sans mélange Phèdre et Athalie^ les Feuilles d'automne et la Légende des siècles.

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