V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX' SIÈCLE. 30T
ne saurait être plus puéril que de s'interdire l'usage de pareilles rimes sous prétexte qu'elles ne sont pas assez riches : eh bien ! nous avons vu des écrivains en vers capables de cette puérilité !
Ainsi ne faisait pas Victor Hugo, qui les a toutes employées et qui a même poussé l'indépendance à l'égard de la rime jusqu'à se passer d'elle, ou peu s'en faut, dans un cas probablement unique d'ailleurs oii deux mots assonants, très insuffisants comme rimes, mais très expressifs comme idées, lui ont paru les deux mots nécessaires que rien ne pouvait remplacer. Cette singularité se trouve à la fin d'un célèbre tableau de la pièce intitulée Melancholia dans les Contemplations. Le poète nous introduit dans une cour d'assises. Un pauvre a volé un pain pour nourrir sa famille. Un homme devenu riche en vendant à faux poids est juré. Il condamne ce pauvre. La foule approuve en silence, et s'écoule...
Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, Levant les bras au ciel dans le fond de la salle *.
Ces deux vers riment à peine ou plutôt ne riment pas; ils se contentent de la simple asso-
\. Exemple cité par M Guyan.
nance, telle que la pratiquaient nos vieux poètes du moyen âge : mais quelle peinture, quelle musique et quelle poésie! Je mets au défi toutes les consonnes d'appui du dictionnaire de rimes, même aux mains d'un ouvrier aussi industrieux, aussi inventif que M. de Banville, de conclure le même morceau par un effet plus saisissant et plus solennel.
La vérité se trouve précisément à l'opposite du principe fondamental de M. Théodore de Banville : au lieu de tant parler d'affranchir tout l'alexandrin sauf la rime, c'est aujourd'hui la rime, bien plus que le reste du vers, qui a besoin qu'on la délivre, ou qu'on s'en délivre. Boileau l'appelaitune « esclave»; Victor Hugo une « esclave-reine » : toute notion d'une rime obéissante a disparu désormais; elle est devenue une souveraine aux caprices illimités, une chose sacrée, une idole. La supei-stition de la rime est la maladie dont souffre le plus l'école de Victor Hugo, c'est-à-dire la poésie du xix® siècle en général. De là cette allure contrainte et oblique de la plupart des vers contemporains, ce vol inquiet et en zigzag qui les a fait comparer tantôt à des volants rebondissant sur la raquette de la rime et tantôt à des chauves-souris, images peu gra-