Noiiceu IX Lundis, l
no RACINK ET VICTOR HUGO.
je l'accepte, et l'idéal littéraire du siècle de Louis XIY étant bien à mes yeux celui dont on nous a fait la description, je voudrais seulement chercher si la poésie proprement dite en est aussi complètement absente que le croit aujourd'hui l'opinion la plus commune, encouragée dans cette espèce de dédain par quelques-uns des maîtres de la critique contemporaine
« Poésie, a dit Platon, est un mot qui renferme bien des choses ; il exprime en général la cause qui fait passer du non-ètre à l'être quoi que ce soit : de sorte que toute invention est poésie et que tous les inventeurs sont poètes. » L'invention est d'autant plus poétique, elle ressemble d'autant plus à l'œuvre divine de la création, que la matière élaborée par l'artiste est moins de chose en apparence et présente avec l'ouvrage de ses mains un contraste plus étonnant.
Envisagé à ce point de vue, qui est le vrai, un poème tel que Hermann et Dorothée de Goethe, par exemple, dont le fond est tout ce qu'on peut imaginer de plus commun et de plus ordinaire, mais qui est un chef-d'œuvre exquis, paraîtra une plus grande merveille poéLi(jue que
la Jérusalem délivrée du Tasse, où le chantre de la guerre sainte et de l'amour chevaleresque voguait en pleine poésie. Pareillement, un théâtre comme celui de Racine, étant fondé sur la loi de la simplicité de matière, rehausse par cela même dans une proportion infinie le prix de l'œuvre d'art et nous présente le phénomène d'une création poétique, au sens propre de ce mot, plus purement, plus complètement que celui des poètes qui travaillent sur des sujets riches, neufs, extraordinaires, ces poètes eus sent-ils nom Corneille, Shakespeare ou Victor Hugo.
Cette grande vérité esthétique a reçu de M. Krantz son expression la plus brillante, mais non pas peut-être la plus exacte, dans une page de son livre que nous avons déjà citée ' et à laquelle on peut ajouter le passage suivant de sa conclusion :
* L'art classique français au xvii^ siècle a voulu tout tirer de lui-même, comme Descartes et comme le dieu cartésien ; il a réduit volontairement sa matière à un minimum, par mépris pour la matière et par le souci de s'affranchir de toutes ces ressources extérieures qu'il appelait des entraves. Semblable à
î. Voy. p. 94.
l'artiste audacieux qui, dit-on, brisait exprès trois cordes de son violon et achevait sur la dernièreseule, avec une confiance éclatante, le morceau commencé sur l'instrument complet, la littérature classique elle aussi a rompu, à dessein, la plupart des cordes humaines pour exécuter des prodiges sur le peu qu'elle en conservait. Emportée par une sorte de bravoure idéaliste, elle s'est créé des difficultés et des périls pour se donner le mérite de les affron ter et l'orgueil de les vaincre. Elle a rêvé et poursuivi la gloire singulière de faire quelque chose de rien. Quelques rares génies ont réussi dans ce projet presque divin. »
L'expression ne saurait avoir plus d'éclat, mais elle pourrait être plus juste, et la pensée ici a grand besoin d'être expliquée. La matière qu'un vrai poète met en œuvre n'est jamais, comme les termes dont s'est servi M. Krantz pourraient le faire supposer à tort, une chose sans valeur en soi et qui ne tire son prix que de l'exécution. Quand la matière est insignifiante, il n'y a point d'art véritable, il n'y a qu'un jeu frivole où une main habile peut faire merveille, mais qu'aucune adresse technique ne saura élever jusqu'à la poésie.
Deux pensées de Goethe, très différentes sans être contradictoires, en se corrigeant et s'ache-
vant l'une par l'autre, nous donnent sur ce point délicat d'esthétique la mesure exacte et complète de la vérité. Gœthe disait : « Qu'on ne prétende pas que l'intérêt poétique manque à la vie réelle; car justement on prouve qu'on est poète quand on a l'esprit de découvrir un aspect intéressant dans un objet vulgaire. » Et il disait aussi : « On ne veut pas voir que la vraie force et l'effet d'une poésie résident dans Vidée, dans le motif. De là vient qu'on écrit des milliers de poésies dont le motif est nul, et qui simulent une espèce d'existence par une versification sonore. » Ainsi donc, d'une part, la chose la plus vulgaire en apparence peut contenir de la poésie pour l'artiste qui a des yeux et une âme capables de la discerner; d'autre part, toute chose cependant n'est pas propre également et indifféremment à servir de matière à la vraie poésie.
La poésie d'un sujet tel que celui à'Eermaiin et Dorothée était réelle., quoique cachée à la vue du profane; pour la faire sortir des entrailles mêmes d'une fable aussi commune, il suffisait, mais il fallait, qu'un grand esprit comme Gœthe aperçût que cette vieille histoire était l'abrégé de celle du monde moral, l'essence même de
lU RACINE ET VICTOR HUGO.
tout ce que les poètes ont chanté depuis Homère^ la représentation en miniature des faits primordiaux et des sentiments éternels sur lesquels la famille et la cité sont fondées. Mais la plus pénétrante intelligence, la plus riche imagination du monde s'exerçant sur un sujet comme celui qui fait le fond du Lutrin de Boileau, n'y pourra jamais découvrir que ce que tout le monde y voit d'abord : un démêlé entre le trésorier et le chantre d'une petite église de province pour savoir « si un lutrin serait placé à un endroit ou à un autre ». Sujet mince et pourtant bizarre : son défaut est justement de n'être pas assez commun, en d'autres termes, assez humain. Mis en œuvre par un ouvrier habile comme Boileau l'a été ce jour-là, il amusera le curieux, le lettré, mais il n'intéressera point l'homme. L'éternel cœur humain, voilà le solide fond poétique qui soutient le poème de Gœlhe, qui manque à celui de Boileau.
C'estpourquoi parlez-nous de matière « vieille, connue, empruntée, » car c'est la meilleure pour le vrai poète; mais évitez les expressions de matière insignifiante et mince, « réduite à un minimum, » car ces termes imprudents pourraient avoir l'inconvénient grave de faire oublier
RACINE RT LE SIECLE DE LOUIS XIV. Ii5
i'abîme qui sépare le vrai poète du versificateur ingénieux.
Boileau s'est vanté, dans la préface de son Lutrin^ comme Racine dans les préfaces de plusieurs de ses tragédies, d'avoir choisi un poème a chargé de peu de matière » ; mais il se faisait une singulière illusion s'il se figurait que le peu de matière de son épopée héroï-comique est analogue au peu de matière de la tragédie racinienne. Le Lutrin est mort aujourd'hui, à supposer qu'il ait jamais vécu, parce que la matière inerte dont il est formé n'est point de celles qui pouvaient donner et conserver la vie à un poème ; les tragédies de Racine sont toujours intéressantes et vivantes, parce que c'est le cœur humain qui palpite et qui respire en elles.
Sans doute la forme classique, comme toutes les formes littéraires, devait s'user à la longue et périr avec le temps. Si l'on veut savoir ce qui a causé au dix-huitième siècle la fin de sa glorieuse existence, c'est une adoration excessive d'elle-même qui , après l'apparition des chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV, condamnait la poésie française à se consumer dans i'iniilation stérile de quelques ouvrages consi-
dérés commo le dci-iiier mot do l'esprit humain et lui interdisait de chercher des aliments nouveaux dans la contemplation de la nature, dans l'étude curieuse de l'histoire, dans une observation psychologique plus étendue et plus profonde ou encore dans les littératures étrangères largement consultées et hospitalièrement accueillies. Mais il n'entre pas dans mon sujet de parler du dix-huitième siècle, et si j'en fais mention ici, ce n'est que pour signaler un point par lequel le siècle de Louis XIV lui reste j^oétiquement très supérieur et mérite, comparé à sa descendance immédiate, voire à son arrièrepostérité, de conserver éternellement le nom de grand siècle que lui a donné la tradition.
Cette poésie supérieure de notre belle époque classique consiste dans l'idée si naïve et si pure qu'elle se faisait de l'art, la plus pure et la plus naïve, j'ose le dire, qu'aucun âge littéraire en ait jamais conçue.
En ce temps-là le poète n'était pas, comme au dix-huitième siècle, un apôtre, un missionnaire, un soldat, mettant la littérature au service d'une cause disputée et la faisant descendre des temples sereins de la contemplation sur l'arène poudreuse oiî l'on agit et oii on lutte, ce
qui est l'essence même et la gloire de la prose; le poète en ce temps-là n'était pas non plus ce qu'on l'a vu être dans notre siècle, tantôt une victime fatale de son propre génie, ne s'appartenant plus à lui-même et livré en proie aux passions, ce qui est immoral et insensé; tantôt un pontife parlant avec une gravité comique d^ son sacerdoce et affectant des airs de grand prêtre de Dieu sur la terre, ce qui est le comble du ridicule et du galimatias. Au siècle de Louis XIV, le poète était simplement un artiste consciencieux, cultivant l'art à cause de l'art, soignant son style par amour du style, visant à la perfection pour elle-même, un artiste dont la devise était « peu et bien », qui prenait tout le temps dont il avait besoin, et qui, après trois ans de travail, s'il lui fallait trois ans pour écrire quinze cents vers, livrait son œuvre au public avec ces mots : « Voici celle de mes tragédies que je puis dire que jai le plus travaillée'. »
Le poète, au siècle de Louis XIV, avait à cœur avant tout l'approbation du « petit nombre des gens sages » ; il écrivait pour un aréopage idéal composé de l'élite des plus grands esprits de l'antiquité, en se demandant sans cesse :