‹ Racine et Victor HugoChapitre 10 sur 118 · J. Lemaître. Éhcde sicr Daucourt · texte numérisé non relu

J. Lemaître. Éhcde sicr Daucourt

duc de Saint-Simon, par le genre libre de leurs écrits, sont peut-être un peu trop en dehors de l'art littéraire à proprement parler, pour qu'il n'y ait pas quelque abus à les faire intervenir ici ; mais quelle riche et amusante collection d'espiègleries anti-cartésiennes et de chiquenaudes sur le nez de Boileau n'assemblerait-on pas dans la Correspondance de l'une et dans les Mémoires de l'autre ! Il n'y a pas jusqu'à Fénélon, il n'y a pas jusqu'au Télémaque où l'on ne découvre, en cherchant bien, des échantillons tantôt de romantisme, tantôt de réalisme, à rendre jaloux Théophile Gautier et M. Zola :

c En parlant ainsi, Calypso avait les yeux rouges et enflammés... ses joues tremblantes étaient couvertes de taches noires et livides; elle changeait à chaque instant de couleur. Souvent une pâleur mortelle se répandait sur tout son visage; ses larmes ne coulaient plus, comme autrefois, avec abondance ; la rage et le désespoir semblaient en avoir tari la source, et à peine en coulait-il quelqu'une sur ses joues. Sa voix était rauque, tremblante et entrecoupée. »

Que dis-je? Les deux représentants les plus parfaits du genre classique, Racine et Boileau lui-môme, trahissentdans leurs propres ouvrages

HACINE El LE Sif'CLE DE LOUIS XIV. 107

d'innombrables manquements à l'esprit dont ils sont l'incarnation par excellence. De pieux commentateurs de Racine n'ont-ils pas remarqué, avec une admiration naïve, que le style noblement idéaliste du poète ne l'empêche point de s'exprimer parfois comme tout le monde et d'appeler par leurs noms les chiens, les boucs., les chevaux, les échelles, le pavé?

Les exemples de style réaliste et cru abondent dans Boileau. Voyez ces vers du Repas ridicule :

Deux assiettes suivaient, dont l'une était ornée D'une langue en ragoût de persil couronnée; L'autre, d'un godiveau tout brùlé par dehors. Dont un beurre gluant inondait tous les bords...

Voyez aussi, dans la satire X, le portrait du lieutenant criminel Tardieu et de sa femiiie, et cette autre peinture d'

Une belle animée

Qui souvent d'un repas sorlanl toute enfumée, Fait même à ses aidants troD faibles d'estomac Redouter ses baisers, plems a an et de tabac.

Deux professeurs de littérature qui ont eu l'honneur de s'asseoir à la table de Victor Hugo, 1 un à Bruxelles, l'autre à Guernesey , ont attesté

l'un et l'autre devant leur auditoire parisien l'admiration du chef de l'école romantique pour certains vers de Boileau, nerveux, antithétiques, colorés, comme les vers les plus éclatants de la Légende des siècles ' .

Tout cela est bon à dire et aussi utile qu'amusant ; mais, en fin de compte, tout cela ne prouve rien contre l'existence ni même contre la domination de l'esprit classique au siècle de Louis XIV.

Chaque époque littéraire a naturellement son

\. « Quand j'avais l'honneur, en 1852, à Bruxelles, de rompre chaque jour Je pain de l'exil avec notre grand poète Victor Hugo et ses deux fils, dans les conversations littéraires qui étaient l'assaisonnement de ce pain quotidien, il arriva mainte fois au chef de l'école romantique de citer avec éloge ces vers de Boileau sur la femme coquette, qui le matin fait son visage et le défait le soir :

Et daas quatre mouchoirs de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

Victor Hugo aimait à citer ce double trait qui, en effet, est comme un double éclair de style. »

(Emile Deschanel, Le romantisme des classiques.)

« A ces mots, il saisit un vieil Infortiat \ Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat,

Inutile ramas de gothique écriture Dont quatre ais mal unis formaient la couverture, Entourés à demi d'un vieux parchemin noir Uù pendait à trois clous un reste de fermoir.

Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat.' « Peut-on voir un

vers plus joli? « me disait uu jour Victor Hugo, qui, chea lui, à déjeuner, bonhomme, fait de la critique comme Laharpe. » (Paul Stapfer, Causeries parisien7ies.)

esprit, en d'autres termes, son courant d'idées, sa physionomie, son caractère, ses tendances qui servent à la définir; sans quoi l'histoire n'a plus ni loi ni sens, et le spectacle de tant de faits ([u'on ne peut ni interpréter ni classer devient celui d'une confusion inintelligible. Cette anarchie, inconcevable en tout temps, serait plus inadmissible que jamais au siècle de la raison et de l'ordre. Sainte-Beuve s'impatientait à bon droit quand il entendait des gens de trop d'esprit qualifier paradoxalement Racine de prince de récole réaliste, a II a tout ennobli, répondait-il avec une parfaite justesse. Cela ne l'empêche pas d'être plus naturel que Corneille, qui prend ses beautés hors de la nature, au-dessus de la nature, tandis que Racine prend les siennes dans la nature et dans le cœur, mais en choisissant. Racine est naturel, si on le compare à Corneille, tandis qu'en face de Shakespeare, qui est la nature même, il ne paraît qu'élégant {eligit) '. » Que M. Krantz ait fait la part trop belle à Descaries dans la constitution de l'esprit classique, c'est probable; mais je ne vois pas ce qu'on peut reprendre au tableau très complet, très nuancé, très fin qu'il a tracé de cet esprit. Quant à moi,

Page 1