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LOGIQUE DE L ART CLASSIOUE

Descartes est le père du rationalisme moderne, c*est-à dire de la philosophie qui fonde tout rédifice de ses doctrines sur la raison seule, excluant ou tenant sous un contrôle sévère, comme autant de puissances trompeuses ou suspectes, l'imagination, les sens et les facultés affectives de l'âme. Il a proclamé la nécessité de l'ordre avec une autorité qui fait de son nom le symbole môme de la régularité méthodique.

Ouvrez VArt poétique de Boileau : est-ce un traité de poésie ou un traité de logique que ce nouveau discours de la méthode dont tous les préceptes se réduisent à l'observation des règles de la raison, nommée et louée à chaque page, où la sensibilité, l'émotion du cœur n'est mentionnée qu'une ou deux fois à peine en passant,

Bt OÙ la fantaisie n'a absolument aucune place?

Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime... Aimez donc la raison, que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix... Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art... Mais la scène demande une exacte raison... Que l'action marchant où la raison la guide Ne se perde jamais dans une scène vide... Au dépens du bon sens gardez de plaisanter... J'aime sur le théâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur, Plaît par la raison seule et jamais ne la choque.

Le sang- froid, la patience, l'exactitude, le bon sens, la justesse d'esprit, telles sont les qualités exigées d'abord, exigées presque uniquement de qui veut entreprendre œuvre de poésie. Commentant le début de V Art poétique, M. Krantz dit très bien :

« Boileau n'admet pas que le génie s'ignore lui même au départ et qu'il aille devant lui, poussé par le souffle hasardeux de ce qu'on appelle l'inspiration, découvrant à mesure qu'il avance des horizons inattendus et réalisant, par une sorte d'entraînement inconscient et de vitesse acquise incalculée, plus qu'il n'avait espéré et conçu. Pour lui, point de révélalion s'jiiii.uiio an courant de l'œuvre; point de hasard heureux traversant le plan, moditiant la luar-

che et faisant mieux que ia volonté; point de dieu intérieur qui trouble les facultés clairvoyantes, et substitue d'instinct à leur méthodique sagesse les accès féconds de ce mystérieux et surnaturel délire que les anciens faisaient descendre d'une source céleste. Le poète n'est qu'une cause intelligente qui prend conscience de soi pour prévoir et mesurer tous ses effets. »

La scène, a dit Boileau, « demande une exacte raison. » C'est surtout dans le théâtre classique que la raison triomphe, et que l'opération de l'intelligence qui ordonne est curieuse à étudier. Dans son discours pour la réception de Thomas Corneille à l'Académie française, Racine, ayant à faire l'éloge du grand Corneille, s'exprimait ainsi :

m Vous, Monsieur, qui non seulement étiez son frère, mais qui avez couru longtemps une même carrière avec lui, vous savez les obligations que lui a notre poésie; vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu'il commença à travailler. Quel désordre ! quelle irrégularité !... la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance... Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique, votre illustre frère fit voir sur la scène la raison... »

Ainsi parlait Racine considérant en 1685, au

lendemain de la mort de Corneille, la partie glorieuse et solide de l'œuvre du grand homme. Mais, quinze ans auparavant, dans la préface de son Britannicus^ le même Racine, faisant à V Attila de Corneille une allusion très claire et très désobligeante, avait raillé avec amertume les poètes qui « s'écartent du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire, » et qui, « pour amuser la fantaisie déraisonnable du public, imaginent par exemple de mettre sur la scène un héros ivre qui, de gaieté de cœur^ veut se faire haïr de sa maîtresse. »

De gaieté de cœur : l'expression est significative et veut dire sans raison, par un caprice d'humeur subit, injustifiable, que rien n'a préparé et qui ne sert à rien ^ Le véritable art classique ne procède jamais de gaieté de cœur; il motive tout, explique tout, enchaîne tout, avec une suite, une rigueur logique qui a permis de comparer à des syllogismes les tragédies de Racine ; et, observant en toute circonstance

1. « Il faut... à plus haut sens interpréter ce que par adveuture cuidiez dit en gaieté de cœur. »

Rabelais, I, prologue.

« Un antique gentilhomme romain, nommé L. Neratius... rencontrant par les rues quelques mignons bruguars... sans d'iceux estre aucunement offensé, par gayelé de cœur leur donuoit de grands coups de poing eu face. » Id, IV., IC.

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l'exacte raison que prescrit Boileau, il l'introduit au sein même et jusque dans le paroxysme de la passion. Hermione raisonne sa fureur. Phèdre a clairement conscience de son délire ; elle l'analyse, elle le définit ; au milieu de ses transports les plus violents, sa lucidité ne l'abandonne pas ; elle conserve cette possession mtellectuelle d'ellétnème^ si l'on peut ainsi dire, qui, dans la défaillance des forces morales et de la volonté, se connaît, se juge et se condamne.

a Un esprit médiocre, a dit la Bruyère, croit écrire divinement; un bon esprit croit écrire raisonnablement. » Chaque siècle a ainsi son terme favori dont il use et abuse et qui traduit sa préoccupation dominante. Au dix-huitième siècle, c'était le mot sensibilité; au nôtre, c'est évidemment le mot science; au dix-septième, c'était le mot raison. On a beau le savoir, on ne peut, si averti qu'on soit, se défendre d'un mouvement de vive surprise quand on rencontre dans la préface de la tragédie de Phèdre une expression aussi paradoxale, aussi étrangère aux habitudes et au tour actuel de notre pensée, que celle-ci : « Quand je ne devrais à Euripide, écrit Racine, que la seule idée du caractère de Phèdre, je pourrais dire que je lui dois ce que j'ai

peut-être mis déplus raisonnable sur le théâtre. » Raisonnable! le personnage de Phèdre! elle, la proie de Vénus ! le type de la passion dans ce qu'elle a de plus déréglé, de plus abandonné! elle qui répond avec épouvante à l'offre qu'on lui fait de prendre en main les rênes de l'État :

Moi régner! moi ranger un État sous ma loi, Quand ma faible raison ne règne plus sur moi!

Mais une femme qui sait si bien et qui dit si bien que sa raison ne règne plus sur elle, est encore non seulement raisonnante, mais raisonnable; et ce qui est raisonnable en premier lieu, c'est la pièce elle-même, où tout suit un progrès nécessaire et prévu. La logique brillo dans la structure des tragédies de Racine d'abord; mais elle habite aussi et demeure dans la bouche de ses personnages, que la passion n'emporte jamais jusqu'à les empêcher de voir clair dans leur âme et de déduire logiquement tous les motifs de leur conduite.

« Le déraisonnable lui-môme a ainsi sa raison sur un théâtre aussi philosophique que le théâtre classique, et c'est cette raison, qui explique tout, que Racine oppose à la gaieté de cœur de Corneille, qui n'explique rien. »

M. Krantz fait un rapprochement très piquant et très neuf entre l'amour tel que Racine le met sur la scène dans la personne de ses héroïnes et tel que Pascal le définit dans son Discours sur les passions de V amour.

Ce curieux opuscule de Pascal, découvert et publié par M. Cousin, procède d'une inspiration bien différente de celle qui, plus tard, a produit les Pensées; c'est un ouvrage de jeunesse, appartenant aux années mondaines de la vie de Pascal et reflétant seul quelque chose de ce rationalisme cartésien dont il devait si absolument rejeter l'influence, un instant subie. Pascal, à ce moment, jouit de la santé de l'âme et du corps, il trouve que la vie est bonne, il a foi dans la raison humaine, et il goûte, non en voluptueux, mais en sage, le double plaisir d'aimer et de penser, d'éprouver une passion très tendre et très vive, et de conserver néanmoins toute la liberté de son esprit. Non seulement il la conserve, mais (c'est là l'idée très originale du Discours sur les passions de r amour), l'activité de l'intelligence, selon notre philosophe, est toujours proportionnelle à l'intensité du sentiment.

« L'homme est né pour penser », commencet-il par dire en vrai disciple de Descartes ; mais

les pensées pures le fatiguent; il est nécessaire pour son bonheur « qu'il soit quelquefois agité des passions, dont il sent dans son cœur des sources si vives et si profondes. » Avec l'ambition, ou plutôt avant l'ambition, la passion qui convient le mieux à l'homme, c'est l'amour. « Qu'une vie est heureuse, s'écrie le jeune Pascal, quand elle commence par l'amour et qu'elle finit par l'ambition! Si j'avais à en choisir une, je prendrais celle-là. » On ne peut pas être amoureux et ambitieux à la fois ; ou bien alors, admirez cette précision toute géométrique, on n'est l'un et l'autre q'u!à demi :

« Quelque étendue d'esprit que l'on ait, on n'est capable que d'une grande passion; c'est pourquoi quand l'amour et l'ambition se rencontrent ensemble, elles ne sont grandes que de la moitié de ce qu'elles seraient s'il n'y avait que l'une ou l'autre... L'ambition peut accompagner le commencement de l'amour, mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon; il veut être seul; il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent. »

La nature nous commande d'aimer, continue Pascal; et, identifiant la nature avec la raison par une assimilation toute païenne qui est fort

surprenante sous la plume du grand ascète janséniste, il ose avancer des propositions comme celles-ci : « L'homme est né pour le plaisir : il le sent, il n'en faut point d'autre preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. » Mais comment concilier deux maximes aussi contradictoires en apparence : « L'homme est né pour penser. — L'homme est né pour le plaisir? >; L'idée très particulière et très haute que Pascal se fait de l'amour résout l'apparente contradiction :

« L'amour ne consiste que dans un attachement de pensée... A mesure qu'on a plus d'esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient occasionnées par le corps (c'est la doctrine soutenue par Descartes dans son traité des Passions de l'âme), il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. »

L'amour se confondant avec la pensée, le plaisir d'aimer et le plaisir de penser deviennent la même chose, et dès lors on comprend comment Pascal a pu successivement écrire que l'homme est né pour penser et qu'il est né pour

le plaisir et pour la passion. La sagesse des nations regarde la raison et l'amour comme deux choses naturellement ennemies ; il y a un antique proverbe qui dit : amare et sapere vix deo conceditur^ il est impossible aux dieux mêmes d'être amoureux et sensés à la fois. La doctrine de Pascal est toute contraire :

« On a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, et on les a opposés sans un bon fondement, car l'amour et la raison n'est qu'une même chose. C'est une précipitation de pensées qui se porte d'un côté sans bien examiner tout, mais c'est toujours une raison, et l'on ne doit et on ne peut pas souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines très désagréables; n'excluons donc point la raison de l'amour, puisqu'elle en est inséparable. Les poètes ont eu tort de nous dépeindre l'amour comme un aveugle; il faut lui ôter son bandeau, et lui rendre désormais la jouissance de ses yeux. »

Telles sont les idées les plus originales de la théorie de l'amour que Pascal exposait à l'âge de vingt-six ou vingt-sept ans, vers l'année 1652 ou 1653, durant la courte période où sa vie fut mondaine, et sa philosophie rationaliste et cartésienne.

Entre cette théorie et la pratique de Racine

il y a des analogies très curieuses. Rappelons tout d'abord le grand et souverain rôle de l'amour dans la pure tragédie classique , rôle conforme d'une part à l'observation si juste de Pascal : « l'amour est un tyran, il veut être seul, » contraire d'autre part à la tendance de Corneille, qui réduisait l'amour à la galanterie, prétendant en faire l'ornement et non l'âme de ses pièces; mais ce qu'il faut surtout remarquer chez les héroïnes de Racine, ces types accomplis de l'amour tragique, c'est le caractère tout intellectuel d'une passion qui redouble d'esprit, de finesse et de clairvoyance dans la proportion même où elle devient plus furieuse et plus emportée. Non seulement chez Bérénice ou Monime, mais chez Hermione et Phèdre, les deux femmes amoureuses les plus passionnées qui soient au théâtre, l'amour reste intimement uni à l'intelligence; toujours capable de raisonner, sinon de se conduire, il est sans bandeau^ comme s'exprime Pascal.

Prenons pour exemple une de ces âmes exaltées par l'amour, au point culminant de son rôle, à l'endroit que tout le monde cite comme l'expression parfaite et le non plus ultra do la déraison passionnée. Hermione, amoureuse de Pyr-

RACINE ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV. Tl

rhus, qui aime Andromaque et qui l'épouse, jure de le faire périr et charge de sa vengeance ïe malheureux Oreste, de qui elle est aimée :

Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure. Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure. Tous vos retardements sont pour moi des refus. Courez au temple. Il faut immoler...

- Qui?

— Pyrrhus.

Revenez tout couvert du sang de l'infidèle. Allez : en cet état sojez sur de mon cœur,

Oreste, non sans de terribles combats intérieurs, obéit à un ordre si formel et vient rendre compte à Hermione de son exécution :

Vous seule avez poussé les coups...

— Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide. Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur : Va, je la désavoue, et tu me fais horreur. Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie? Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui, Sans que tout votre sang se soulevât pour lui? Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel litre? Qui te l'a dit?

7â RACINE ET VICTOR HUGO.

A cette incroyable question, les bras tombent à Oreste de stupéfaction et de douleur :

0 dieux! Quoi? ne m'avez-vous pas Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas?

Incontestablement; mais si Oreste avait été mieux éclairé par le sentiment même de l'amour dont Hermione possède à fond les secrets, il aurait deviné que « les malédictions de cette femme et ses cris de vengeance n'étaient encore qu'une forme de son invincible passion pour Pyrrhus. » Elle le lui fait durement comprendre, et « le reproche amer dont elle l'accable n'est autre que l'expression de son mépris pour un homme sans clairvoyance, un faible psychologue qui n'a pas su la connaître comme elle se connaissait elle-même » :

Ah 1 fallait-il en croire une amante insensée I

Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée ?

Et ne voyais-tu pas dans mes emportements

Que mon cœur démentait ma bouche à tous moments ' ?

i. Hermione pouvait se croire d'autant plus en droit de compter sur la pénétration psychologique d'Oreste que, dans un précédent entretien, celui-ci avait montré qu'il voyait ';lair dans l'âme de l'amante de Pyrrhus :

£t vous le haïssez? avouez-le, Madame,

L'a;nour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme :

Tout nous traliit, la voix, le silence, les yeus ;

Et les feux mai couverts n'ea éclataat que mieux.

Oreste est dupe d'Hermione parce qu'il ne possède pas sa riche expérience féminine de l'amour. Pour nous, qui avons entendu le? monolo2:ues d'Hermione et ses entretiens avec sa confidente, nous ne saurions douter de la connaissance profonde qu'elle a de son propre cœur et du cœur humain. Quelle clarté, quelle finesse dans ses analyses psychologiques ! Sa passion furieuse s'est précipitée dans une impasse où elle n'a plus devant elle d'autre issue que la folie ou la mort; et cependant, même en cette extrémité, elle n'est pas un seul instant inconsciente et aveugle.

Les femmes du théâtre de Racine nous offrent la représentation dramatique la plus parfaite de la passion intelligente d'elle-même, d'autant plus intelligente qu'elle est plus vive et plus exaltée. Elles confirment la loi de Pascal : « l'amour qu'on ressent est proportionnel à l'esprit qu'on a, » et par le caractère spiritualiste et rationnel, par la clarté logique, par le bel ordre déductif de leurs analyses morales et de leurs discours, elles attestent une fois de plus l'influence de la philosophie de Descartes sur la littérature du siècle de Lou-'^ XIV, ou au moins leur étroite corrélation.

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