RATIONALISME DE L'ART CLASSIQUE
Une des principales règles posées par Descartes dans son Discours de la méthode^ c'est de ne recevoir pour vrai que ce qui se présente à l'esprit avec un caractère d'évidence.
Sur ce point encore, l'esthétique du siècle de Louis XIV semble toute inspirée et pénétrée de la logique cartésienne. La grande doctrine poétique de l'époque , c'est l'identité du beau et du vrai. « Rien n'est beau que le vrai », déclare le législateur du Parnasse. De même que la vérité aun critérium, qui est l'évidence, ainsi la beauté a un critérium tout pareil, qui est la clarté. Aux yeux de Boileau, le beau se reconnaît à ce signe, qu'il est raisonnable et clair. La clarté et ses équivalents ne sont pas moins souvent mention-
nés dans Y Art poétique que la raison et ses synonymes :
Aimez sa pureté Et de son tour heureux imitez la clarté^
nous est-il dit à propos de Malherbe,
Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre^ Mon esprit aussitôt commence à se détendre. ... Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées: Le jour de la raison ne les saurait percer. Avant donc que d'écrire apprenez à penser. Selon que votre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit ou moins nette ou plus pure. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.
Observons ici un très curieux et intéressant effet de l'ordre intellectuel sur l'ordre sensible et moral. L'obscurité étant pour l'esprit quelque chose de pénible dégénère presque fatalement en mélancolie, en tristesse ; il serait facile de citer des exemples nombreux de cette loi dans notre Uttérature contemporaine ; mais la clarté, de sa nature, produit le contentement, et lorsqu'elle jouit pleinement d'elle-même, elle dilate l'àme et le visage et s'épanouit en sérénité.
Ce caractère de sérénité est un trait essentiel
dans la physionomie du véritable art classique, ennemi des idées sombres. Jamais, depuis le siècle de Platon et de Sophocle, on n'avait vu figure d'artiste plus ouverte, plus rayonnante que celle de Racine, que Louis XIV aimait à citer comme la plus belle de sa cour. Il ne faut pas que sa qualité de poète tragique nous en impose : les tragédies de Racine sont avant tout une fête pour l'esprit; si pathétiques qu'elles soient, elles nous transportent dans une région trop idéale et trop abstraite pour nous affecter bien vivement comme une réalité douloureuse, et si, à leur lecture, quelque chose frémit en nous d'émotion, c'est moins notre nature sensible que notre nature intelligente. Quant au satirique Boileau, il était naturel que sa pliysionomie, comme son humeur, manquât un peu de cette sérénité ,; mais s'il ne l'a pas toujours prêchée d'exemple, il en a fait du moins, comme de la clarté et de la raison, un précepte de son Art poétique :
De figures sans nombre égayez votre ouvrage : Que tout y fasse aux yeux une riante image. On peut être à la fois et pompeux et plaisant^ Et je hais un sublime ennuyeux et pesant. J'aime mieux Arioste et ses fables comiques Que ces conteurs toujours froids et méluncoliqîies.
Qui daus leur ^om/^rc humeur se croiraient faire affront Si les grâces jamais leur déridaient le front.
Comme l'esthétique de Boileau, la philosophie de Descartes achève et couronne logiquement la clarté de l'esprit par la sérénité de l'âme. Le philosophe et le poète éprouvent l'un et l'autre (a même impatience en face de ce qui est obscur. Descartes ne veut pas que la pensée du sage s'attarde dans la contemplation des grands problèmes ; il a hâte de trouver une vérité évidente qui le délivre de son doute provisoire, et dès qu'il croit tenir ce point fixe, il en fait sortir prestement, par un tour adroit de sa logique, la suite des doctrines essentielles du spiritualisme, dont il avait feint de faire table rase, mais pour les garder toutes sous sa main. M. Paul Albert a eu bien raison de signaler l'influence et comme un mot d'ordre de Descartes dans cette espèce de silence universel qu'observe le xvn* siècle sur les questions qui ordinairement passionnent le plus les hommes, et qui les passionnent à cause même de leur provocante obscurité.
«Descartes, dit-il fort justement, en avait ajourné la solution, se bornant à admettre provisoirement ce qu'il trouvait établi. Le orovisoire devint définitif.
Les esprits ne s'ingénièrent que pour fonder sur des démonstrations irréfutables la légitimité absolue et l'immutabilité de ce qui était. On ne cherche plus alors, on a trouvé ; on ne hasarde plus des doutes, on prononce des axiomes '. »
Boileau ne permet pas au poète de toucher aux mystères de la religion :
De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.
En effet, l'œuvre d'art doit être claire et sereine, et le surnaturel chrétien est trop austère, il est surtout trop mystérieux, trop incompréhensible, pour avoir sa place dans une poétique fondée sur la raison aimable et souriante. Parlez-nous de la mythologie païenne, à la bonne heure ! Sans doute personne ne croit plus au trident de Neptune, à la balance de Thémis, aux ciseaux des trois sœurs, à la barque de Charon : mais tout le monde comprend clairement ce que ces figures signifient. Tandis que nous croyons Rux mystères du christianisme sans les comprendre, nous comprenons les merveilles de la mvlhologie sans y croire. Elles sont l'œuvre de l'esprit humain, qui ne doit naturellement aucun