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V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU ÎIX- SIÈCLE

D'Arcole pour entrer à Mantoue, 6 grand homme! Lodi mène à Milan, Marengo mène à Rome, La Moscowa mène au Kremlin!

Paris coûte plus cher. C'est la cité sacrée, C'est la conquête ardue, âpre, démesurée. Le but éblouissant des suprêmes efforts. Pour entrer à Paris, la ville de mémoire, Sire, il faut revenir de la sombre victoire Qu'on remporte au pays des morts.

Il faut, soleil du siècle, en éclipser les astres. Il faut, héros accru môme par les désastres. Dépasser Lafayette, effacer Mirabeau, Etre sorti des mers où l'autre ciel commence, Et mêler la grandeur de l'Océan immense A la majesté du tombeau...

Il fallut le crime de décembre 1851 pour réveiller dans la mémoire et dans la conscience du poète le souvenir trop longtemps endormi du crime de brumaire, et c'est alors qu'il composa un nouveau et bien différent chef-d'œuvre, l'Expiation, où l'on voit la retraite de Russie, Waterloo, Sainte-Hélène, commençant un châtiment divin qui n'est rien encore et ne sera vraiment complet que le jour où le grand Napoléon verra avec horreur, du fond de son tombeau, son nom déshonoré, sa gloire parodiée, son

trône souillé et avili par des imitateurs incapables et des successeurs indignes.

Quand Victor Hugo se donnait à lui-même la qualification de poète pensif, il avait particulièrement en vue les méditations de son esprit sur les grands problèmes que les philosopliies et les religions essayent de résoudre.

Il est incontestable que le poétique effroi du mystère occupe dans ses ouvrages une place considérable et caractéristique. Pour aucun trait peut-être, plus que pour celui-là, il ne mérite d'être admiré comme personnifiant le génie même du xix® siècle. Quelle différence à cet égard entre les deux siècles précédents et le nôtre, et de quel rationalisme plat et mesquin la renaissance romantique n'a-t-elle pas délivré la poésie française ! Nos poètes du xvii^ et du xviii® siècle, obéissant au mot d'ordre de Descartes, s'étaient construit, soit dans l'église, soit hors d'elle, mais avec des arguments également médiocres dans les deux cas, une petite sagesse commode, à la fois spéculative et pratique, 011 ils bornaient l'horizon de leur pensée et passaient leur vie tranquillement, les yeux fermés sur cet infini que la raison ne peut con-

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cevoir, mais que l'âme et l'imagination d'un poète peuvent et doivent au moins contempler.

Victor Hugo, d'ailleurs, n'est pas le premier qui ait ouvert à notre poésie lyrique la source haute et féconde par excellence, je veux dire le mystère; Lamartine, Alfred de Vigny, précédés eux-mêmes par Chateaubriand, l'avaient devancé dans cette voie. Le talent plastique de l'auteur des Orientales ne le disposait pas, primitivement, à la mélancolie ; s'il a eu la gloire d'écrire les plus beaux spécimens qu'il y ait en français de poésie rêveuse et triste, il a eu la gloire plus grande encore de ne point s'y confiner, de montrer aussi, d'un bout à l'autre de son œuvre, une vaillance joyeuse, et de donner à la France dans la Légende des siècles les plus magnifiques fragments de poésie épique que notre littérature moderne possède, à défaut d'une épopée.

Déjà, dans les Feuilles d automne, le poète, parvenu à l'âge d'homme, avait fait entendre, après la fanfare des Orientales., des accents plus graves et plus émus :

... Tout chemine ici-bas vers un but de mystère.

Où va l'esprit dans l'homme? où va i'homiue sur terre?

Seigneur 1 Seigneur 1 où va la terre dans le ciel 1 *

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