‹ Racine et Victor HugoChapitre 53 sur 118 · V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SlÉi.LE · texte numérisé non relu

V. HUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XIX- SlÉi.LE

B.en dus fois, à celte heure où le soir et le veat

Font que le voyageur s'achemine en rêvant,

Je me suis dit en moi : — Cette grande nature,

Cette création qui sert la créature,

Sait tout ! Tout serait clair pour qui la comprendrait 1 —

Comme un muet qui sait le mot d'un grand secret

Et dont la lèvre écume à ce mot qu'il déchire.

Il semble par moments qu'elle voudrait tout dire

Mais Dieu le lui défend ! En vain vous écoutez.

Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés !

Cette chanson qui sort des campagnes fertiles,

Mêlée à la rumeur qui déborde des villes,

Les tonnerres grondants, les vents plaintifs et sourds,

La vague de la mer, gueule ouverte toujours,

Qui vient, hurle, et s'en va, puis sans fin recommence,

Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiment immense !

L'homme seul peut parler, et l'homme ignore, hélas! Inexplicable arrêt! quoi qu'il rêve ici-bas, Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère ; Et l'âme du mourant s'en va dans le mystère!

Ces vers sont beaux. Prenez garde : ils sont peut-être trop beaux. La composition de Pensar^ Dudar^ se place chronologiquement entre ccilc de la Prière pour tous et de Dieu est toujours /«, deux pièces d'inspiration fort différente, toutes pleines d'une foi religieuse, chrétienne, catholique même, car il ne suffit pas d'être chrétien, il faut être catholique pour attribuer à l'acte extérieur de l'aumùne ou encore à la prière d'un

enfant innocent une vertu capable d'effacer les péchés des hommes.

Assurément, ces oscillations entre le doute et la foi sont chose bien humaine, bien conforme à notre faible nature ; je n'ai donc garde de les reprocher au grand poète dont Dieu a mis

L'âme au centre de tout comme un écho sonore '.

J'ose dire seulement qu'elles ne me paraissent guère compatibles, quand elles sont passées à l'état d'habitude, avec un exercice sérieux et viril de la pensée. A force d'exprimer les sentiments les plus divers et les plus opposés, sous prétexte qu'ils sont tous également humains, le poète court le risque de perdre aux yeux du lecteur cette unité morale, cette sincérité, sans lesquelles il peut toujours le charmer et l'éblouir, mais non point l'éclairer, l'instruire, l'édifier, lui servir de pasteur et de guide, comme Victor Hugo en affichait hautement la prétention :

Peuples, écoutez le poète I Ecoutez le rêveur sacré I Dans votre nuit, sans lui complète.

Lui seul a le front éclairé...

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