La littérature française au dix-septième siècle
respect à ce qu'il a composé lui-même en se jouant, et duquel il dépend de rendre aussi intelligibles et logiques qu'il le veut les créations de sa fantaisie.
M. Krantz a choisi un charmant exemple de ce qu'on peut appeler la logique du merveilleux au siècle de Louis XIV :
« Quand les fées de Perrault font des prodiges, elles y mettent toujours le calcul plutôt que le caprice, et se règlent presque sur le grand principe cartésien qui veut que les choses soient faites par les voies les plus simples. Ainsi lorsqu'il s'agit d'improviser à Gendrillon un carrosse pour la conduire au bal, sa marraine tire le carrosse d'une citrouille et pourvoit à l'attelage en changeant des rats en chevaux. Elle aurait pu aussi bien sans doute, puisqu'elle est fée, changer des rats en carrosse et des citrouilles en chevaux. Au point de vue de sa puissance magique, c'eût été au moins aussi difficile, et le miracle n'y eût rien perdu. Pourtant, si ce n'était pas moins prodigieux, c'était moins logique. II aurait manqué à l'opération je ne sais quel élément d'analogie, de continuité même, dont l'absence aurait enlevé de la vraisemblance à cette métamorphose, pourtant invraisemblable, et qui reste au fond, sous une forme ou sous l'autre, une absurdité. C'est que les rats sont déjà des quadrupèdes, et une citrouille un fruit roulant dont le jaune éclatant prépare, on
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dirait même contient en puissance, pour Timaçination, les dorures du futur carrosse. Il y a donc po;:r l'art raisonnable du xvii" siècle une logi(}ue de l'impossible et comme un bon sens de l'absurde. 1! û'est pas jusqu'aux fées de Perrault qui ne soient un peu cartésiennes. »
Cette fantaisie logique est à peine de la fantaisie ; le fantastique complet est absurde et se réjouit dans la déraison. Telles avaient ('té au xvi'^ siècle les inventions prodigieuses de Rabelais. Il en est de même du burlesque ; son essence est d'être déraisonnable, arbitraire, d'écliapper à toute espèce dérègle, et voilà pourquoi Boileau le condamne sans miséricorde et veut l'exterminer de la littérature. Tout ce qui est hors des prises de la raison lui est odieux en poésie, depuis les conceptions sublimes de l'épopée chrétienne jusqu'aux bouffonneries gigantesques de « ce misérable Scarron » \
\. Il y a un quatrain de Godeau qu'on peut citer comme la devise très prosaïque, mais assez exacte, de l'art littéraire au XVII' siècle :
Fuyez comme un venin la tristesse secrète Qui met dans la langueur les corps et les esprits; Mais que la gayeté d'une humeur indiscrète Ne vous expose pas au danger du mépris.
C'est lourd et plat: mais la formule de notre poésie classique e'^t là pros(|ue tout entière.
L'attachement exclusif de Boileau, comme de Descartes, à la sérénité rationnelle ne dénote pas seulement une certaine sécheresse d'imagination et de cœur ; il accuse aussi une intellj gence plus qu'incomplète de la nature humain » et de la disproportion infinie qui existe entro cette petite lumière faible et vacillante, que nous appelons notre raison, et l'immense étendue de la nuit qu'elle doit éclairer. Il n'est pas vrai que toutes les vérités soient évidentes, ni que toutes les beautés soient claires. Il existe des choses que l'esprit ne peut pas bien concevoir et qu'il doit énoncer obscwémejit, sous peine de les mal traduire, en les recouvrant à la hâte d'une netteté facile et trompeuse. L'art classique et la philosophie cartésienne, qui se piquent de tout comprendre et de tout excliaup-r, ne comprennent pas que l'incompréhensible est quelque chose, qu'il plane et pèse sur nous, qu'il enveloppe de son ombre toute la vie humaine, el qu'il offre dans sa troublante et tragique obscurité une source intarissable de méditations profondes pour le penseur et pour le poète.
« Sans doute, comme le dit supérieurement M. Krantz, la piiilosophie doit être l'effort pour comprendre et l'ambition d'expliquer ; mais elle
est aussi, à son sommet, la conscience de ne point tout comprendre et le renoncement à trop expliquer : elle est donc l'émotion devant ce qui reste impénétrable, comme elle a été la sérénité intellectuelle devant ce qu'elle a éclairci. »
L'extraordinaire grandeur poétique de Pascal au XVII® siècle consiste en ce qu'il a rendu au mystère et à l'émotion devant le mystère la place que lui ôtait le rationalisme aride de Descartes. Avec quel éclat Pascal se sépare de cette philosophie glacée qui, trouvant tout clair dans son étroite logique, a une solution prête pour chaque problème: « Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous, nature imbécile ! apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre Maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu. »
A Pascal il faut ajouter Bossuet, dont la grande imagination était sensible aussi à la poésie de l'obscur, et qui commençait un de ses sermons par ces mots, en présence de la cour assemblée : « Sire, ce que l'œil n'a pas aperçu, ce que l'oreille n'a pas ouï, ce qui n'est jamais entré dans le cœur de l'homme, c'est ce qui doit faire aujourd'hui le sujet de notre entretien *. »