V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX* SIECLE. 2i
pleins et solides vers adressés soit à Sainte- Beuve, soit à Louis et à Louise Boulanger, cette pièce célèbre notamment où le poète compare son âme à une cloche qu'il a vue toute couverte d'inscriptions banales laissées par les couteaux des passants, mais qui n'en résonne pas moins à la louange du Créateur quand l'heure de l'adoration est venue?
N'est-ce enfin qu'un versificateur prestigieux, l'auteur de cette vaste et insondable composition du Satyre^ mystérieux symbole des forces delà nature et de la puissance du génie de l'homme"^ La Tristesse (TOlympio manque-t-elle de profondeur? Serait-ce, par hasard, un amusement de l'esprit, les tragiques et poignants poèmes des Pauvres gens et à'Oceano nox? VEœpialion ne dit-elle donc rien à l'intelligence ni à la conscience, ou bien avait-il une faible opinion de la dignité de la pensée, le grand poète qui a écrit :
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l'àme et le front. Ceux qui d'un haut destin gravissent l'àpre cime, Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime, Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour... Ceux-là vivent, Seigneur! les autres, je les plains Car de sou vague ennui le néant les enivre,
Ul RACINE ET VICTOR HUGO.
Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre. Inutiles, épars, ils traînent ici-bas Le sombre accablement d'être en ne pensant pas. Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule. Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non, N'a jamais de figure et n'a jamais de nom; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère, Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère, Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus. Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus. [âge,
Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage; Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas, Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas. L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule; Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule, Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit, Ils errent près du bord sinistre de la nuit *.
Plerique mortales postrema meminere, remarque un historien antique, c'est-à-dire : dans la mémoire des mortels les derniers souvenirs sont les plus vifs. Contemporains de la vieillesse ; de Victor Hugo, nous nous rappelons naturel- ^ lement ses dernières œuvres , ses dernières paroles, ses dernières actions avec une vivacité d'impression qui n'est pas sans faire du tort aux monuments de sa jeunesse et de son âge