V. nUGO ET LA POÉSIE FRANÇAISE AU XLV SIÈCLE
Il n'y en eut jamais de plus nécessaire. Le spectacle qu'offre au xvni^ siècle notre langue poétique est celui d'une chose qui se meurt et û'a plus qu'une ombre d'existence.
L'abus des termes généraux employés en vers comme en prose selon la fameuse recette de Buffon, afin de donner de la noblesse au style, l'art singulier, loué par Marmontel, de « voiler les objets aux yeux de l'imagmation par une expression vague et légère », avait fini par enlever toute couleur à la poésie et toute précision aux idées. Comme il n'était point permis de nommer les choses, il était devenu inutile de les connaître; l'éloquence pompeuse et « vague », expressément enseignée par la rhétorique du trtmps, avait naturellement abouti au vide de la pensée. La frivolité des sujets, la banalité des façons de dire, la fadeur d'une élégance toute de convention, l'artifice puérilement ingénieux de périphrases inutiles et ridicules destinées à « voiler » le mot propre, tels étaient les défauts de l'école classique expirante.
Un poète musqué de ce temps-là pouvait, à la rigueur, avoir entendu parler de la nature, savoir, par exemple, qu'on y trouve des arbres, mais il devait ignorer leurs variétés et leurs
noms. En 1788, Colin d'Harleville donne dans iiDc de ses pièces de théâtre cette indication générale et vague : « La scène représente un bosquet rempli d'arbres odoriférants. » Il n'aurait pas été de bon goût de dire que ces arbres étaient des tilleuls, des aubépines ou des lilas'. L'abbé Delille se vantait, dit-on, vers la fin de sa vie, d'avoir /«z7 douze chameaux, quatre chiens, trois chevaux, six tigres, deux chats, un jeu d'échecs, un trictrac, un damier, un billard, etc., et l'abbé se vantait avec raison, car ce n'était pas un problème facile à résoudre que de faire entendre toutes ces choses sans les nommer; il fallait de l'esprit, voire de l'imagination, pour appeler le chat :
L'animal traître et doux, des souris destructeur; le paon :
L'oiseau sur qui Jnnon sema les yeux d'Argus; î'oie :
L'aquatique animal, sauveur du Capitule ; la poule :
i. Exemple cité par M. Taine, Origines de la France contemporaine; l'Ancien régime, p. 246.