V. IIUfTO ET LA POËSIE FRANÇAISE AU XIX' SIECLE
ses ressources : ces deux prosateurs sont Rabelais et Bossuet, le premier surtout.
C'est la même ampleur souveraine, la même variété de formes et de tours ; ce sont aussi les mêmes excès dans l'abondance et dans la force. Comme à Rabelais, il arrive souvent à Victor Hugo (non point à Bossuet, notons en passant cette difTérencoi ae se griser de mots, d'écrire pour écrù b, de jouer de son instrument en virtuose, de sa plume en styliste., pour le seul plaisir d'exercer brillamment sa verve ; tous deux s'amusent, l'un par espièglerie, l'autre par charlatanerie, à dérouler aux yeux du lecteur stupéfait d'énormes listes de vocables inconnus ou étranges, qui, pour se trouver dans les lexiques, n'en appartiennent pas moins à des sciences spéciales et peuvent, sans honte, n'être point entendus des personnes simplement instruites et ornées d'une culture honnête.
Rappellerai-je les marines des Travailleurs de la mer ou la description, toute pleine de termes techniques, d'une panoplie dans le poème d'Eviradnus :
Les chanfreins sont lacés; les harnais sont bouclés; Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés;
Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent: Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent ; Les cuirs sont agrafés ; les ardillons d'airain Attachent l'éperon, serrent le gorgerin... Les genouillères ont leur boutoir meurtrier... Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots; Le mortier des marquis près des tortils ducaux Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache, La perle triple alterne avec des feuilles d'ache.
Victor Hugo pousse la science du vocabulaire et la puissance de l'expression jusqu'à un point où le talent devient vraiment de la magie, lorsqu'il se montre capable de transposer l'une dans l'autre la langue de deux arts différents, d'expliquer aux yeux ce qu'entend l'oreille, et de traduire les sons en images. Il a exécuté ce merveilleux tour d'adresse, en vers et en prose, dans une petite pièce de son sixième recueil poétique, les Rayons et les Ombres^ et dans une page magnifique de son roman de Noti^e-Dame de Paris :
Le carillon, c'est l'heure inattendue et folle. Que l'œil croit voir vêtue en danseuse espagnole, Apparaître soudain par le trou vif et clair Que ferait en s'ouvrant une porte de l'air. Elle vient, secouant sur les toits léthargiques Son tablier d'argent plein de notes magiques.