V. HUGO ET LA POESIE FRANÇAISE AU XIX' SIECLE
d'autre part, en ce qu'il a restitue son importance à la rime.
Dans la pièce des Contemplations déjà deux fois citée, qui a pour titre Réponse à un acte d'accusation^ le poète, après le récit de sa révolution dans la langue et les mots, décrit de la façon suivante celle qu'il a faite dans le vers
français :
Le vers, qui sur son front Jadis portait toujours douze plumes en rond, Et sans cesse sautait sur la double raquette Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette, Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, Et s'échappe, volant qui se change en oiseau,
de dix, ne soit de son invention. Elle est d'une ampleur maguilique, d'un souffle qui enlève et qui entraîne :
Que n'ai-je un de ces fronts sublimes, David 1 mon corps, fait pour souffrir, Du moins sous tes mains magnanime»
Renaîtrait pour ne plus mourir 1 Du haut du temple ou du théâtre.
Colosse de bronze ou d'albâtre, Salué d'un peuple idolâtre.
Je surgirais sur la cité.
Comme un géant en sentinelle.
Couvrant la ville de mon aile Dans quelque attitude éternelle De génie et de majesté I
A M. David, statuaire.
Cette belle strophe serait d'ailleurs, en tout cas, moins une Invention proprement dite qu'une sorte de restauration et de perlectionnemcnl. Car dcjà la versification si variée du moyen âge nous offre maint exemple qui s'en approche beaucoup.
278 KACINl': ET VIGTOK IIL'GO.
De la cage césure, et fuit vers la ravine, Et vole dans les cieux, alouette divine.
Ailleurs, il dit :
J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin ',
et, dans la préface de Cromwell, il appelait de ses vœux « un vers libre, franc, loyal... sachant briser à propos et déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille; fidèle à la rime, cette esclave-reine, cette suprême grâce de notre poésie, ce générateur de notre mètre. »
Comme nous l'avons vu tout à l'heure pour le libre usage des mots de la langue, la réforme de Victor Hugo est ici, jusqu'à un certain point, un retour à la tradition des maîtres, à d'excellentes pratiques abandonnées. Notre triste poésie du dix-huitième siècle rimait déplorablement, au lieu de réserver pour la fin du vers les mots importants et sonores de la phrase, elle rejetait presque toujours à la rime les idées faibles et les sons insignifiants, deux adjectifs, par exem-