‹ RacineChapitre 8 sur 30 · CONVERSION ET RETRAITE · texte numérisé non relu

CONVERSION ET RETRAITE

« Il n'y avait point de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyait au dehors inspirait de la piété. On admirait la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étaient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d'empressement des Religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les atïaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui ne regardait point Dieu. Mais combien les personnes qui connaissaient l'intérieur de ce monastère y trouvaient-elles de nouveaux sujets d'édification ! Quelle paix ! quel silence ! quelle charité ! quel amour pour la pauvreté et pour la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les sœurs, nulle bizarrerie dans les Mères, l'obéissance toujours prompte et le commandement toujours raisonnable. » .;^

Racine fit si bien qu'à la cour il se rendit suspect de jansénisme. H avait rédigé plusieurs épitaphes pour le cimetière des religieuses, oiî l'avaient conduit bien des visites et des retraites : c'est là qu'il voulut être enterré. Par tant de bienfaits il mérita qu'on inscrivît au nécrologe du monastère : « M. Racine^ poète, solitaire de Port-Royal D.

II porta le même dévouement actif, la même conception élevée du devoir, la même grâce sérieuse dans sa vie de famille et dans ses relations d'amitié. Il s'est peint lui-même, sans y songer, dans sa correspondance avec son fils Jean-Baptiste et avec Boileau. A son fils, dont il dirigea l'éducation avec la sévérité émue d'une clairvoyante affection, il donne des conseils pleins de bon sens ; il cherche à lui inspirer le goût des choses sérieuses ; des camps de Flandre on il a suivi le Roi, de Fontainebleau ou de Marly, il corrige ses versions, surveille ses lectures et ses liaisons. II lui écrit un jour de Fontainebleau (4 octobre 1692) :

« Je suis fort content de votre lettre, et vous me rendez un très bon compte de votre étude et de votre conversation

avec M. Despréaux. Il serait bien A souhaiter pour vous que vous pussio/. (Hre souvent en si bonne comp;i};nie, et vous en pourrit'/. r(>lirer un grand avantage, pourvu (iu"avec un honune tel que M. Dcsprcaux vous eussiez plus de soin d'écouler (|ue de parler. Je suis assez satisfait de votre version ; mais je ne puis guère juger si elle est bien fidèle, n'ayant apporté iei qui^ le premier lome des Lrtfrrs à .1 llinis, au lieu du second, que je pt>nsais avoir apporté... Surloutje vous conseille de ne jamais Irailer injurieusement un homme aussi digne d'être respecté de tous les siècles que Cicéron. Il ne vous convient point à votre ftge, ni même à personne, de lui dot)ner ce vilain nom de poltron... Je vous dirai même que, si vous aviez bien lu la vie de Cicéron dans IMulart|ut\ vous verriez qu'il mourut en fort brave homme, et qu'apparemment il n'aurait pas tant fait de lamentations que vous, si M. Carmeline lui eût nettoyé les dents. »

Plus tard, lorsque Jean-Baptiste devient gentilhomme du Roi et est envoyé en Hollande comme attaché à l'ambassade de France, son père le suit par la pensée dans les incidents du voyage, se préoccupe des moindres détails, de ses visites, de sa bourse, de son habit ; il lui donne des nouvelles do la maison, lui raconte les petites joies domestiques, les inquiétudes que lui cause la santé d'un des enfants ou la dévotion exallée de ses filles, leurs idées de couvent. Et quelle solidité de bon sens! que d'attentions délicates dans la correspondance avec lioileau ! Leur amitié datait do loin ; elle avait précédé les grands succès ; elle n'avait pas été effleurée par les jalousies de métier; elle avait consolé les poètes de bien des injustices ; elle avait mùii avec leur talent, et maintenant elle se retrouvait, plus forte encore, plus profonde et plus grave, comme éclairée d'un ravon de foi. Cette belle correspondance commence pour nous en 1687 : Racine est alors au siège de Luxembourg, et il envoie à son ami d'Auleuil, de« nouvelles du camp. Puis Boileau va suivre un traitement aux eaux de Bourbon ; Racine lui écrit du camp, et plus tard de Paris, de Versailles ou de Marly, des lettres charmantes où il l'interroge sur sa santé, avec

l'histoire du eoi 31

une touchante inquiétude, et lui transmet les recommandations des médecins :

« Votre lettre m'aurait fait beaucoup plus de plaisir si les nouvelles de votre santé eussent été un peu meilleures. Je vis M. Dodart comme je venais de la recevoir, et la lui montrai. Il m'assura que vous n'aviez aucun lieu de vous mettre dans l'esprit que votre voix ne reviendra point, et me cita même quantité de gens qui sont sortis fort heureusement d'un semblable accident. Mais, sur toutes choses, il vous recommande de ne point faire d'effort pour parler, et, s'^il se peut, de n'avoir commerce qu'avec des gens d'une oreille fort subtile ou qui vous entendent à demi-mot. Il croit que le sirop d'abricot vous est fort bon, et qu'il en faut prendre quelquefois de pur, et très souvent de mêlé avec de l'eau, en l'avalant lentement et goutte à goutte ; ne point boire trop frais, ni de vin que fort trempé ; du reste, vous tenir l'esprit toujours gai. » (24 mai 1687.)

Pour dérider un peu le malade, il lui conte des aventures ou des intrig-uesde cour. Un peu plus tard, Racine est à Namur ; et les récits de guerre recommencent, entremêlés de jolies anecdotes. Chaque fois que la vie sépare les deux amis, la correspondance reprend, en ce style ferme, vif et enjoué, qui est un rég-al de lettrés, avec cette grâce simple qui égaie une affection vraie.

RETOUR OFFENSIF DE LA LITTÉRATURE ET DU MONDE. — L'hISTOIRE DU ROI. — RACINE A LA COUR ET A L'ACADÉMIE.

Dans cet ami si dévoué et si tendre, dans ce bon père de famille, dans ce chrétien austère, n'y avait-il donc plus rien du poète d'autrefois? Et la rupture avait-elle été aussi complète que Racine l'avait voulu au temps de sa conversion ?

L'homme ne se métamorphose point ainsi, et toujours, et en dépit de tout, la nature reprend ses droits.

Le plus sincèremeni du monde, Racine avail renoncé au tlu'Atre : il tint sa parole; mais insensiblement, et, par divers détours, il fui ramené aux lettres, au nmiide, dont il avait cru pouvoir se passer.

L'année m/^me où liacine rompait avec le théâtre, la volonté du Hoi l'enchaînait plus étroitement à la cour et au métier d'homme de lettres. Kn mai 1677, en mi-'nie temps que son ami Hoileau, il élait nommé historiographe du Roi. Racine accepta sans hésiter: d'abord il ne pouvait guère opposer un refus à Louis XIV; puis, en renonrant à travailler pour la scène, il perd.iit une bonne part de son revenu, au moment oii il allait avoir charge d'âmes, et il devait chercher à se procurer des ressources; enfin il vit sans doute dans celle grave et absorbante profession d'historien un moyen sûr de se défendre lui-même contre toute velléité de retour. 11 accepta ; mais il porta dans son métier nouveau la conscience et le scrupule qu'il mellait en tout. Pour se bien pénétrer de ses devoirs, il commença [)ar étudier de près les historiens de l'antiquité, annota Tite-Live, traduisit des fragments de Denys d"iiali(;arnasse, fil des extraits du traité de Lucien intitulé Coynmmt il faut écrire f histoire. Puis il lut avec soin tout ce qui se rapportait aux événements de son temps. Il mania les pièces d'archives; <H nous possédons encore de sa main tout un dossier de fragments et de notes, les matériaux de son grand ouvrage. Il devint un vrai savant, exact et consciencieux. En t683, il entrait à l'Aradémi»' des Inscriptions, où il conquit vite une grande auloril»''. On voit par les Registres de celte Académie, qu'il y prenait une grand»' pari aux discussions et ;iux Iravaux : il rédigeait des inscriptions pour les monuments ou les portraits de princes ; il apportait des sujets ou des devises pour les médailles historiques ; il eomposait même dns catalogues et des mémoires d'éruflition. On ne saurait demander à un historien de profession une plus solide et plus laborieuse préparation. Mais Racine ne s'en lenail pas là. Autant que oossible, il voulait

l'histoibe du roi 33

voir de ses yeux le pays qu'il aurait à décrire, los événements qu'il aurait à raconter. Dès 1678, avec Boileau, il accompagnait Louis XIV aux sièges de Gand et d'Ypres. En 1683, avec Boileau encore-, il est en Alsace, Puis, comme son ami est retenu par la maladie, Racine se charge seul de continuer l'enquête : en 1687, nous le trouvons à Luxembourg; et dans les campagnes de 1691, de 1692 et de 1693, il suit encore les armées du Roi. Les gens de guerre et de cour raillent bien un peu les historiographes, leur gaucherie, leur maladresse à cheval, leurs étonnements, leurs questions naïves. Mais les deux amis finissent par séduire jusqu'aux rieurs, et les font taire à force d'esprit, de simplicité dans le courage et de bonne humeur. Plus d'une fois Racine prit en dégoût cette vie errante et ces interminables chevauchées. Du camp de Givry, il écrivait à Boileau en 1692 :

« Le Roi fit hier la revue de son armée et de celle de M. de Luxembourg... Je commençai à onze heures du matin à marcher. J'allai toujours au grand pas de mon cheval, et je ne finis qu'à huit heures du soir. . . J'étais si las, si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des timbales, qu'en vérité je me laissais conduire à mon cheval sans plus avoir d'attention à rien, et j'eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens que je voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou dans leur maison, avec leurs femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec ma famille. Vous avez peut-être trouvé dans les poèmes épiques les revues d'armées fort longues et fort ennuyeuses ; mais celle-ci m'a paru tout autrement lon^çue, etmême, pardonnezmoi cette espèce de blasphème, plus lassante que celle de la Pucelle. »

Racine restait pourtant au camp, parce qu'il sentait que son devoir était là. Il ne se contentait pas d'observer et de prendre des notes, il demandait aux gens du métier les renseignements techniques indispensables, aux officiers le récit de leurs campagnes précédentes,

34 RACINB

aux ingi^nioiirs le plan d'attaque des villes fortes. Il interrogeait Louvois sur la guerre de Flandre, le maréchal de Luxembourg sur ses ojxMalions, Vauban sur les sièges de IMiilipsbourg et de Lille. De ces patientes invesligalions,de celle curiosité jamais satisfaite, de ces voyages, de ce travail consciencieux et obstiné', de cette longue collaboration avec Boileau, devait sortir un véritable monument à la gloire du Roi, truvre d'art sans doute et par le talent des auteurs et par le tour un peu oratoire du récit, mais aussi, pour le fond, œuvre de science et de vérité. Dès 1686, Racine et Boileau lisaient au Roi une partie de leur Histoire du roi/aume sous le rèijiie de Louis XIV \ et ils ne cessèrent de poursuivra leur tâche pendant les années qui suivirent. Malheureusement nous ne pouvons juger sûrement du résultat : le manuscrit, nous dit-on, a été brûlé en 1726, dans l'incendie de la maison de Valincourt à Saint-Cloud. Mais nous possédons encore une partie des matériaux qu'avait réunis Racine, entre autres, le Précis des camjjagnes de Louis XIV et la lielotiou du sit'f/e de Xnniur. Ce sont deux morceaux d*; grande valeur, ijui, par la savante simplicité et la clarté du récit, par la précision el la sobriété du style. dmintMit une haute idi-e «lu talent de Racine historien.

Ohligé de paraître régulièrement à Versailles, Racine V devint vite une façon de personnaL^e. Dès 167.", la protection de Colbert l'avait fait nommer Irésorii-r de France en la généralité de Moulins; il était dispensé de la résidence, mais de sa charge il avait les avantagesmatériels et Ih rang : ce qui rajeunissaitson blason et lui conférait un litr(^ de noblesse bien aiitlu'ulKjiie. Comme historien, il eut un appartement à Versailles el fut de tous les Marly, En 1690, il devint gentilhomme ordinaire, et, en IG'.M), il acheta une cliaige de secrétaire du Roi. Il n'avait donc pas seulement le talent et la réputation, il avait le rang : on s'en aperçoit à la façon dont Saint-Simon parle de lui. A Chanlillv, on voyait souvent Racine à la lable du grand Condé, puis

EACINE A LA COUR 35

de M. le Duc. Non seulement le poète était lié avec beaucoup de grands seigneurs et de gens de cour, dont quelques-uns, comme Gavoie et Rose, étaient pour lui de vrais amis ; mais encore il avait la faveur de madame de Montespan, qui l'avait fait nommer historiographe. Plus tard, lorsque Louis XIV s'ennuyait d'un tête à tête trop prolongé avec madame de Maintenon, il envoyait souvent chercher Racine pour causer. C'est que Racine était un charmant causeur. Il connaissait le vrai moyen de plaire dans le monde et de se faire écouter : il ne parlait jamais de lui-même, ni surtout de ses œuvres. C'est ce qu'il expliquait bien à son fils :

« Ne croyez pas que ce soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde ; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens de choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de Fesprit, mais de leur apprendre quïls en ont. » {Mémoires de Louis Racine.)

Aussi les courtisans, les ministres, les princes, le Roi se plaisaient à converser avec Racine. De plus, il lisait à merveille. Louis XIV appréciait fort ce talent : pendant une de ses maladies, il fit coucher Racine dans sa chambre et lui fit lire Plutarque. Souple, vif et spirituel, le poète devint promptement un fin courtisan. Madame de Sévigné et Louis Racine citent plus d'une preuve de sa présence d'esprit, dé sa promptitude à improviser un compliment. Le 3 novembre 1677, madame de Sévigné écrit à son cousin Bussy :

€ Le Roi leur dit (à Racine et à Boileau) : « Je suis fâché que vous ne soyez venus à cette dernière campagne : vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. « — Racine lui répondit : « Sire, nous sommes deux bourgeois qui n'avons que des habits de ville ; nous en commandâmes

3 fi RACINE

do campagne; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits. »

Nous sommes tentés, pcul-èlro, do trouver un peu trop habile et complaisant l'austère ami de Port-Iloyai. Du moins il (il toujours de sa faveur un usa i;e honorable, et il fut sincère jusque dans la llallerie. Il avait conçu pour Louis XIV une admiration sans bornes : il ne pouvait se lasser de le voir, de contempler son visage; il étudiait en lui le modèle de toutes les vertus, il recueillait ses bons mots, notait les traits de sa patience et de sa g^énérosité. En 1098, il (écrivait à madame de Mainlenon :

« Pour la cabale, qui est-ce qui n'en peut point être accusé, si oh on accuse un homme aussi (irvnrié au /{oi f/ueje le suis, un homme qui passe sa vie à penser au Roi, à s'informer des fjrandes actions rlu Hoi, et A inspirer aux autres les sentiments d'amour et d'admiration qu'il a pour le Roi ?... Dans quelque compagnie que je me sois trouvé, Pieu m'a fait la grâce de ne rougir jainais ni du Uoi ni de l'Evangile. »

Et un jour, à l'Académie, comme il recevait Bergeret, secrétaire du Hoi, il dit publiquement au récipiendaire (2 janvier 1685) :

« Heureux ceux qui, comme vous, Monsieur, ont l'honneur d approcher de près ce grand prince, et (jui, après l'avoir contemplé, avec le reste du monde, dans ces importantes occasions où il fait le destin de tout»; la terre, peuvent encore le contempler dans son particulier, et l'étudier dans les moindres actions de sa vie, rjon moins grand, non moins héros, non moins admirald»', plein dé- (juité, plein d'humanité, toujours tramjuilh'. tonjnms maître de lui, sans inégalité, sans faiblesse, et entin le plus sage et le plus parlait de tous les hommes ! »

Evidemment cet éloge hyperbolique nous étonne, nous cho(jue mf'me, si l'on songe surtout que. qnelqiios mois plus tard, ce ilcji, p/ri/i d'equilé, jiltin d'fniuuinité.

RACINE A l'aCADIÉMIE 37

toujours tranquille, toujours maître de lui, allait révoquer l'édit de Nantes et commencer les dragonnades. Arnauld trouva de l'excès dans cet éloge. Louis XIV même, qui pourtant aimait l'encens, déclara la louange un peu forte, et eut le bon sens ou la malice de dire au poète : « Je vous louerais davantage si vous ne m'aviez pas tant loué. » Ce qui peut excuser Racine, c'est dabord l'habitude, la tradition établie, à l'Académie comme ailleurs ; c'est aussi la sincérité absolue de l'éloge. Il avait voué à Louis XIV un véritable culte ; il poussait jusqu'à la dévotion le loyalisme monarchique. Sans doute, nous l'avons vu, Racine se plaisait surtout dans sa retraite studieuse, à Port-Royal, ou chez lui, au milieu de ses enfants, avec ses amis ; mais évidemment, dès qu'il s'en approchait, la cour et le Roi exerçaient sur lui une sorte de fascination. En vrai poète, il aimait tout ce qui brille. Mais, pour une nature aussi sensible et aussi franche, il était dangereux de se trop prêter à ce jeu. Vienne le temps oii le poète sentira un peu de froid autour de lui : il n'en faudra pas plus pour attrister ses derniers jours.

Un si bon courtisan devait mal se défendre contre la fantaisie exigeante des grands. On tenait l'homme de lettres, et l'on entendait bien, à l'occasion, tirer quelque profit de son talent. Racine avait renoncé à la poésie sérieuse : il se laissa arracher des vers de circonstance et différents opuscules. Le 1" janvier 1679, un auteur âgé de sept ans, le duc du Maine, offrait à madame de Montespan un exemplaire de ses œuvres complètes : pour ce recueil Racine avait composé l'Epître dédicatoire, signée par M"® de Mainlenon, et au moins un madrigal. L'année suivante, chose plus grave, pour faire sa cour à M"® de Montespan, il consentit à écrire un livret d'opéra, sur la fable de Phaéton : il y travaillait avec Boileau, tous deux sans enthousiasme, lorsque Quinault les tira d'affaire en réclamant auprès du Roi en faveur de son monopole. Vers le même temps, une sœur de la favorite, l'abbc^sf

de Fontevrault, imposait à Racine une autre corvée (c'est le mot qu'il emploie) : il s'aj;issaitde revoir une traduction faite par elle du Ihmtjurt Ao. Platon (t ). Le poMe trouva plus simple ol plus court de traduire à son tour une partie du dialogue. En I680, Racine r^^digea la harangue qui fut prononcée devant le Roi par l'abbé Colberl au nom de l'assemblée du clergé. Plus tard il collabora aux Factitms destinés à prouver les droits du maréchal de Luxembourg dans son interminable procès de préséance contre seize pairs de France. A toutes ces besogues Racine se prêta sans conviction. Mais il retoucha volontiers une de ses œuvres de jeunesse, sa traduction des Hipnnes du bréviaire romain, qui parut en 1688 dans l'édition de Le Tourneux et qui contient de fort belles strophes comme celles-ci :

L'aurore brillante et vermeille Prépare le chemin au soleil qui la suit; Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille : Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.

Fuyez, songes, troupe menteuse, Dangereux ennemis par la nuit enfantés; Et que fuie avec vous la mémoire honteuse Des objets qu'à nos sens vous avez présentés.

Chantons l'auteur de la lumière, Jusqu'au jour où son ordre a marqué notre fin, Et qu'en le bénissant notre aurore dernière Se perde ea un midi sans soir et sans matin.

(Le samedi, a Laudes.)

Il faut aussi mentionner à part, sinon pour le fond, du moins pour la forme, une ode que Kacitie écrivit à l'occasion d'une fêle donnée à Sceaux, en 168.'î, par le marquis de Seignelay : c'est VIdijllesur h. Paix, sorte de chci'ur lyrique, qu'accompagnait la musique de Lully, et qui par la variété des rythmes annonçait les

(1) Lettre à Boile*u, pour annoncer l'enroi de la traduction du Bangu«(de Platon (édition Meaoard, tome V, p. 451).

LES chefs-d'œuvre chriétiens 39

chœurs à^Esther et à'Athalie. Mais là encore, c'est malgré lui, et par résignation de courtisan, que Racine avait fait œuvre de poète.

A l'Académie française, il se souvenait plus volontiers de son passé. D'abord les règlements l'y obligeaient : nous possédons deux discours qu'il prononça comme directeur de l'Académie, le premier en 1678 à la réception de l'abbé Coibert, le second en 1685, à la réception de Thomas Corneille et de Bergeret. Par son dévouement à ses amis, Racine fut même entraîné à prendre une part assez active aux petites intrigues académiques. Il soutint chaleureusement la candidature de Boileau, puis celle de La Bruyère, et combattit aussi celle de Fontenelle. Quand éclata la querelle des anciens et des modernes, il se rangea naturellement au parti des anciens : aussi devint-il avec Boileau le point de mire des épigrammes et des chansons satiriques. Malgré toutes ses belles résolutions, il perdait quelquefois patience ; il laissait échapper des mois méchants. Comme on lui demandait ce qu'il pensait d'un livre de Perrault : « Je pense, dit-il, que Perrault n'entend pas le latin. » Et ses épigrammes contre Boyer, Pradon ou Fontenelle prouvent qu'il avait un peu de peine et beaucoup de mérite à contenir sa malice d'autrefois.

l'homme de lettres au service du dévot. — LES chefs-d'oeuvre

CHRÉTIENS : tragédies SACRÉES, CANTIQUES SPIRITUELS, HISTOIRE DE PORT-ROYAL.

Par ses fonctions d'historiographe, par la cour, par l'Académie, le monde avait repris peu à peu le chrétien pénitent. Le dévot n'avait pu étouffer entièrement le poète. Un heureux concours de circonstances vint réconcilier ces deux ennemis intimes. En travaillant

pour Saint-Cyr et Port-Royal, Racine put mettre son taltMit au service de sa foi : c'est alors qu'il créa ses plus purs clicfs-d'd'uvre.

Madame de .Maintenon avait toujours protégé Racine. Elle l'avait chargé de revoir avec IJoileaules Constitutions d(^ Saint-Cyr. Elle avait lait jouer Andrumnqne par ses jeunes lilles, et avec tant de succès qu'elle jura de ne pas recommencer. Elle pria donc Racine d'écrire spécialement pour Sainl-Cyrune pièce d'un caractère religieux, d'où l'amour serait exclu, et oii l'on inlruduirait do la musique et des chants. Le poète, malgré son mépris des choses profanes, craignait de compromettre sa renommée, il hésita quelque temps. Mais, en relisant la Bible, il rencontra l'histoire d'Esther, et se décida. Des scènes de l'Ecriture il composa un drame simple, à la Sophocle. Ce fut un trioinpht' éclatant. La pièce avait été représentée d'abord le 26 janvier 1G89, par les jeunes filles de Saint-Cyr, devant le Roi, madame de Maintenon et quelques personnes. Mais tout le monde à la cour voulut voir le chef-d'œuvre. Ksther provoqua un véritable enthousiasme, dont on trouve l'écho dans Xqs Souvenirs de madame de Caylus, dans les lettres de madame de Sévigné et d'Arnauld.

Ce succès avait enhardi Racine. Il entreprit une nouvelle tragédie religieuse. Cette fois, il anima lo cadre et, dans un drame plein de Dieu et de la grandeur biblique, il osa montrer tout lo jeu des passions humaines : ce fut son chef-d'œuvre. Mais les circonstances étaient moins favorables. Madame de Maintenon venait de réformer sa maison d'éducation. Représentée sans costumes, d'abord à Saint-Cyr, puis dans une chambre de Versailles (tG9l), Athalie produisit de l'effet, moins cependant (]u'Esther. Imprimée, la pièce fut à peine lue, ne valut à l'auteur que des épigrammes et des railleries : il crut s'être trompé. Le succès vint plus tard, éclatant, quand on donna la première représentation publique A'Athnlip, en i7l6 : mais Racine était mort depuis longtemps. En travaillant

LES chefs-d'œuvre CHRETIENS 41

pour Saint-Cyr, il n'avait pas cru manquer à ses résolutions de chrétien : malgré toutes les propositions des comédiens, il ne consentit jamais à laisser paraître sur un vrai théâtre ses deux tragédies sacrées.

C'est aussi pour Saint-Cyr que Racine, eh 1694, composa ses quatre Cantiques spirituels. Par l'inspiration, par la magnificence du style et la richesse des rythmes, ces odes pieuses méritent de prendre place à côté des plus beaux chœurs à'Esther. On en jugera par ces strophes :

En vain je parlerais le langage des anges; En vain, mon Dieu, de tes louanges Je remplirais tout l'univers :

Sans amour, ma gloire n'égale Que la gloire de la cymbale Qui d'un vain bruit frappe les airs.

Que sert à mon esprit de percer les abîmes Des mystères les plus sublimes Et de lire dans l'avenir ?

Sans amour, ma science est vaine Comme le songe dont à peine Il reste un léger souvenir.

Que me sert que ma foi transporte les montagnes, Que dans les arides campagnes Les torrents naissent sous mes pas, Ou que, ranimant la poussière, Elle rende aux morts la lumière, Si l'amour ne l'anime pas ?

Oui, mon Dieu, quand mes mains de tout mon héritage Aux pauvres feraient le partage ; Quand même pour le nom chrétien, Bravant les croix les plus infâmes, Je livrerais mon corps aux flammes, Si je n'aime, je ne suis rien. {Cantique J".)

Le dernier chef-d'œuvre de Racine fut en même temps une bonne action. Au moment oii Port-Royal, calomnié, persécuté, battu en brèches de toutes parts,

42 RACINK

déjà monaçait ruine, le poète entreprit de justifier par les faits la sainte abbaye qui avait abrité son enfance et consolé son àgo mûr. Avec la mémo conscience que pour y Histoire du /toi, il étudia de prés les archives du monastère, les mémoires, les lettres, les notes manuscrites des solitaires et des relijjjieuses, tous les documents ofliciels ou privés. En dépit de la maladie, il poussa jusqu'au bout son travail. Kt, deux jours avant sa mort, il put remettre à un ami, le médecin Dodart, le manuscrit de {'Histoire de Port-Royal. C'est d'abord une œuvre très solide, capitale pour qui veut connaître la célèbre abbaye. Racine est le plus ancien historien de Port-Royal ; il a puisé directement aux meilleures sources. Tous ceux qui sont venus ensuite lui doivent beaucoup, plus même qu'ils ne le disent, au xvni» siècle l'abbé Besoigne, dom Clémencet, Guilbert, et, il y a cinquante ans, Sainte-Beuve. Mais V Histoire de Port-Royal a bien d'autres mérites. Pour la vivacité et la sobriété du récit, pour la justesse et l'élégante simplicité du style, pour la convenance de la forme et du fond, c'est proprement une merveille. Boileau disait que c'était le plus parfait morceau d'histoire que nous eussions dans notre langue. Nous dirons seulement qu'encore aujourd'hui, après plusieurs générations de grands historiens, nous pouvons avoir aussi bien, mais nous n'avons pas mieux. Pour n'en citer qu'un exemple, nous ne connaissons rien de plus saisissant et de plus simple à la fois que le récit des derniers jours de la Mère Angélique :

< Elle avait passé tout Thiver à Port-Royal des Champs, avec une santé fort faible cl fort languissante, ne s'étant point bien rétablie d'une grande maladie qu«'lle avait eue lété précédent. Il y avait déjà du temps quelle exhf)rtait ses religieuses à se préparer par beaucoup de prières aux tribulations qu'elle prévoyait qui leur devaient arriver... Elle apprit en chemin que ce jftur-là môme le lieutenant civil était vonu dans la maison de Faris, et les ordres qu'il y avait apportés. Elle se mit aussitôt à réciter le Te Deuin avec

LES en EFS-D 'ŒUVRE CKRETIEKS 43

les sœurs qui l'accompagnaient dans le carrosse, leur disant qu'il fallait remercier Dieu de tout et en tout temps. Elle arriva avec cette tranquillité dans la maison ; et comme elle vit des religieuses qui pleuraient: « Quoi? dit-elle, mes filles, je pense qu on pleure ici. Et où est votre foi?r- Cette grande fermeté néanmoins n'empêcha pas que les jours suivants ses entrailles ne fussent émues lorsqu' elle vit sortir toutes ces pauvres filles qu'on venait enlever les unes après les autres L'heure étant venue qu'il fallait qu'elles sortissent, la Mère Angélique, qui sentit son cœur se déchirer à cette séparation, et que sa fermeté commençait à s'ébranler, tout à coup s'adressa à Dieu pour le prier de la soutenir, et prit la résolution de les mener elle-même à la porte, où leurs parents les attendaient. Elle les. leur remit entre les mains avec tant de marques de constance, que M""" de Chevreuse, qui venait quérir M"" de Luynes, ne put s'empêcher de lui faire compliment sur son grand courage. « Madame, lui dit la Mère d'un ton qui acheva de la remplir d'admiration, tandis que Dieu sera Dieu, j'espérerai en lui, et je ne perdrai point courage. » Ensuite, s'adressant à M"e de Luynes l'aînée qui fondait en larmes: « Allez, ma fille, lui dit-elle, espérez en Dieu, et mettez en lui votre confiance. Nous nous reverrons ailleurs, où il ne sera plus au pouvoir des hommes de nous séparer. »... Son extrême humilité la rendit fort attentive, dans ces derniers jours de sa vie, à ne rien dire et à ne rien faire de trop remarquable, ni qui donnât occasion de parler d'elle avec estime après sa mort... Bientôt après, elle entra dans l'agonie, qui fut d'abord très douloureuse; mais enfin toutes ses souffrances se terminèrent en une espèce de léthargie, pendant laquelle elle s'endormit du sommeil des justes, le soir du sixième d'août, jour de la Transfiguration, âgée de soixante et dix ans moins deux jours. »

L'abbaye janséniste avait inspiré Racine aussi heureusement que la maison de Saint-Cyr : et V Histoire de Port-Royal fait bonne figure à côté àHAthalie et des Cantiques spirituels.

44 RACINB

LES Di:iiMi:ni:s années: racine kntre loiis xiv et port hoyal.

Elrange destin^'e du poète I Depuis plus de vingl années, on dehors dos alToclions do famille et damilié, deux sonliments so partageaient son âme, aussi sincères, aussi profonds l'un que l'autre : le dévouement au Roi, à madame do Maiiitonon, àSaint-Cyr, et le dévouement aux amis d'Arnauld, à la Mère Agnès de Saiiite- Thècle, à Port-Royal. Lo, même homme écrit en même temps rhisloire du Roi et l'histoire du monastère des Arnauld. Or il était bien diflicile de concilier ces deux loyalismes à une époque où Louis XIV maltraitait l'abbaye et disait à la comtesse de Grammonl : a On ne doit point aller à Marly, quand on va à Porl-Royal, » Dans un curieux passage de son Histoire du monastère, Racine cherche en vain à s'expliquer celte cruelle réalité : la maison sainte qu'il aimait tant, persécutée par un roi qu'il admirait en tout :

€ Je ne doute pas que la postérité, qui verra un jour, d'un côté, lesgrandcs choses que le roi a faites pour l'avanconiont de la religion catholifjue, et, de l'autre, les grands services que M. Arnauld a rendus àl'Kglise, et la vorlu extraordinaire qui a éclaté dans la maison dont nous parlons, n'ait pt'ino ii comprendre comment il s'est pu faire que. sous un roi si plein de piété et de justice, une maison si sainte ait été détruite, et que ce mémo M. .\rnauidait été obligt* d'aller Unir sa vie dans les pays étrangers. .Mais ce u'fst pas la pn'mirre fois que Dieu a permis (pie de fort grands saints aient /'té traitas en coupaoles par des princes très vertueux. L'histoire ecclésiastique est pleine de pareils exemples ; et il faut avouer que jamais prévention n'a été fondée sur des raisons ■ plus apparentes que celle du roi contre tout ce qui s'appelle jansénisme. »

Mais les raisonnements ne changeaient rien au fait brutal, dont Racine soutlril beaucoup. A Versailles,

Page 1