LES DERNIÈRES ANNÉES
il eut le courage de ne jamais renier Port-Royal. Par cette fidélité à des amis malheureux, il se rendit suspect de jansénisme, un crime que Louis XIV ne pardonnait guère.
Dans les dernières années de sa vie, le poète sentit de la froideur dans le regard du roi. Quoique sa situation officielle fût la même, quelque chose pour lui était changea la cour. Il s'en aperçut bien en deux circonstances que nous connaissons surtout par les Mémmres de Louis Racine. Pour soutenir la guerre contre TEurope coalisée, on faisait argent de tout; on frappa d'une taxe spéciale les secrétaires du roi. Racine, qui venait justement d'acheter une de ces charges, voulut se faire exempter de cet impôt. Il rédigea donc un mémoire que madame de Maintenon devait présenter au roi. Comme la réponse tardait, des amis du poète tentèrent de nouvelles démarches : Louis XIV fut choqué de cette insistance, et refusa net, avec un mouvement d'impatience qui, pour des yeux exercés, en disait long. Voici qui fut plus grave encore. Un jour, le roi surprit entre les mains de madame de Maintenon un mémoire sur les misères du peuple. Il voulut en connaître l'auteur. Madame de Maintenon se défendit longtemps : ce mémoire, disait-elle, avait été composé pour elle seule, et sur sa demande. Mais Louis XIV exigea, elle dut parler relie nomma Racine. « Croit-il tout savoir? dit le roi. Et parce qu'il est poète, veutil être ministre ?» A quelque temps de là, dans une allée de Versailles, madame de Maintenon causait avec Racine et cherchait à le rassurer sur les dispositions du maître, quand on entendit le bruit d'une calèche. « C'est le roi qui se promène », s'écria madame de Maintenon. « Cachez-vous. > Et le poète dut se cacher dans un bosquet. Pendant cette minute-là, s'il se souvint de ses longues causeries dans la chambre royale, il dut faire d'amères réflexions sur le métier de courtisan. Il n'y a pas de raison sérieuse pour ne pas accepter ces récits de Louis Racine. Mais les scènes qu'il décrit ne
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sont que dos circonstances particulières, où se trahirent les nouvelles dispositions du roi. Le vrai grief contre Racine, au moins le seul durable, fut la fidélité à Port-Hoyal: c'est de cela qu'il parle surtout dans la longue lettre que, le 4 mars 1G98, il écrivit pour se justifier à madame de Maintcnon, et où il cherchait à prouver qu'on pouvait aimer le monastère janséniste sans être pour cela janséniste.
«... Voilà, Madame, tout nalurellemonl. comme je me suis conduit dans celle an'aire. Mais j'apprends que j'en ai une autre bien plus terrible sur les bras, ol qu'on m'a lait passer pour janséniste dans l'esprit du roi. Je vous avoue que lorsque je taisais tant chanter dans Esthcr:
Bois, chassez la calomnie,
je ne m'attendais guère que je serais moi-même un jour attaqué par la calomnie. Je sais que, dans l'idée du roi, un janséniste est tout ensemble un homme de cabale et un homme rebelle à TEglise. Ayez la bonté de vous souvenir, Madame, combien de l'ois vous avez dit que la meilleure qualité que vous trouviez en moi, c'était une soumission d'enfant pour tout ce que l'Eglise croit et ordonne, même dans les plus petites choses. J'ai fait, par votre ordre, près de trois mille vers sur des sujets de piété, j'y ai parlé assurément de l'abondance de mon co'ur, et j'y ai mis tous les sentiments dont j'étais le plus rempli. Vous est-il jamais revenu qu'on y ait trouvé un seul endroit rpii approchât de Terreur et de tout ce qui s'appelle jansénisme?... »
On ne peut dire que Pacine ait été véritablement en disgrâce : jusqu'au bout il fut des voyages de Marly et de Fontainebleau ; en août 1698, c'est seulement l'état de sa santé qui l'emitêcha d'aller au camj) de Clompiègne ; au commencement de 1099, il devait encore suivre la cour à Marly ; et, pendant sa dernière maladie, Louis XIV fit souvent prendre de ses nouvelles. Hien ou presque rien n'était donc changé dans les apparences. Pourtant, à cent détails, Hacine comprenait qu'il n'était plus, comme autrefois, le bienvenu auprès