AVANT-PROPOS
11 n'y a qu'une voix pour louer le poète chez Racine : son astre, un long temps obscurci, a repris tout son éclat, et Ton peut croire qu'il ne subira plus d'éclipsé. Nous n'aimons peut-être pas Racine comme l'aimaient ses contemj)orains et comme on l'aiftia chez nous jusqu'au romantisme : le culte qu'on lui rendait alors et qui ne comptait point un athée avait la délicieuse simplicité des cultes que rendent à la divinité les âges de foi absolue, et, à la vérité, si l'on aimait Racine, on eût peut-être été embarrassé de dire pourquoi, sinon justement parce qu'il était Racme et que la poésie française avait atteint chez lui son point de perfection. Cela suffisait à La Harpe comme à La Bruyère, et cela était très suffisant en somme, puisque aucun nuage n'avait encore troublé l'horizon littéraire et qu'on n'imaginait pas qu'il pût venir un temps où la raison et les grâces seraient proscrites de nos foyers. Au lendemain d'une si prodigieuse catastrophe et dont nous commençons à voir les effets désastreux, il apparaît bien que, dans notre levenez-y de tendresse pour l'auteur d'Androiimque, la conscience de nos égarements passés a pour le moins autant de part que le véritable attachement ; nous n'aimons plus Racine de cet amour sans mélange qui est le privilège des cœurs stables et des âges affermis dans la tradition, mais, à la façon des cœurs coupables et trop tard repentants, avec toute la réflexion, la lucidité, l'amertume secrète et l'impuissance ordinaire de l'expélience.