CHAPITRE XI
BERENICE
/. Les deux Bérénice. — II. Un concours de tragédies. — III. Racine a-t-il créé la passion de la dignité? — IV. La Champmeslé entre en scène.
Moins d'un an sépare la représentation de Britannieus (13 décembre 1669) de celle de Bérénice, qui fut donnée à l'Hôtel de Bourgogne le vendredi 21 novembre 1670, huit jours avant la représentation du Tite de Corneille par la troupe de Molière. C'est le plus court inten-alle qui existe entre les représentations de deux pièces de Racine. Les autres pièces du poète sont toutes séparées par des intervalles de plus d'un an ; il y a même près de deux ans entre Alexandre et Andromaque et il y en a deux et demi entre Iphigénie et Phèdre. Racine composait lentement à l'ordinaire. C^tte fois il s'est « pressé » et il a « pressé » les comédiens. Cela suffit-il pour qu'on se range à l'opinion de. M. Michaut. qui, rejetant tous les témoignages contemporains, ceux de l'abbé du Bos et de Louis Racine comme ceux de FonteneUe et, plus tard, de Voltaire, veut que Racine, averti par une indiscrétion que le vieux Corneille travaillait à une Bérénice, lui ait joué le mauvais tour de lui emprunter son sujet, afin de le battre sur son propre terrain?
Qu'il ait connu l'entreprise de Corneille, la chose n'est point douteuse. Et ce fut assez pour l'engager à ne point
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attendre et même, s'il était possible, à prévenir une comparaison, dont il n'était pas autrement sûr qu'elle tournerait à son avantage. Eacine jusque-là -r- exception faite pour Andromaque — n'avait guère été goûté du premier coup à la ville; le public et les auteurs (sauf Boileau, Chapelle, La Fontaine et quelquefois Molière) lui avaient presque toujours résisté et préféré Corneille ou même des rivaux tout à fait indignes. Ainsi l'empressement de Eacine à devancer l'auteur de Tite et Bérénice pourrait n'avoir été inspiré que par un sentiment de crainte salutaire, et il ne serait pas nécessaire de charger sa mémoire d'un nouveau méfait, même s'il était prouvé, comme le pense M. Gazier et comme M. Michaut croit l'avoir démontré, que l'anecdote du concours secret établi entre Corneille et Racine par la duchesse d'Orléans est une pure invention et ne doit point arrêter plus longtemps la critique.
De ce concours, dit-on, s'il avait existé, nous trouverions trace dans les préfaces des deux auteurs : or, Corneille n'en a point mis à son Tiie, et Racine ne souffle mot de la duchesse dans la sienne. Henriette était morte sans doute entre temps et avant d'avoir vu représenter aucune des deux pièces. De plus, Bérénice est dédiée à« Mgr Colbert )\ qui était le beau-père du duc de Chevreuse et qui avait consenti, on" se le rappelle, sur la prière de celui-ci, à entendre la lecture de Britannicus. Racine ajoute dans sa préface que ce qui lui plut particulièrement dans son sujet, c'est qu'il était extrêmement simple. « Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une tragédie avec cette simplicité d'action qui a été si fort au goût des anciens. » On ne parlerait point ainsi d'un sujet imposé. Et cependant Louis Racine, dans les Mérnoires sm- la vie de son père, ne dément point Fontenelle. Voici le passage :
M. de Fontenelle, dans la Vie de Corneille, nous dit que Bérénice fut un duel. En effet, ce vers de Virgile :
Infelix puer alque impar œngressus Achilli,