LES DEUX BÉRÉNICE
do rinfortiuie avait encore resserré leurs liens. Elles se voyaient fréquemment chez une autre victime, mal résignée, de la raison d'État, Olympe Mancini, dans cet hôtel de Soissons où fréquentait assidûment Racine et oii il pouvait saisir de singulières confidences entre les trois amoureuses. Mais le plus raisonnable encore n'est-il point de croire qu'Henriette étant morte avant la représentation de Bérénice, Racine se soit cru dégagé envers elle et n'ait plus hésité à se sers^ir d'un mot admirable qui avait l'avantage d'éclairer les auditeiu^ sur le~îîens caché de sa pièce?...
Le bonhomme Corneille, lui, n'y apportait pas tant de subtilité. S'il avouait qu'il avait voulu « cepier son Tite sur notre invincible monarque », il ne poussait pas plus loin le rapprochement et, soit qu'il ne fût pas averti,' comme le suppose Mesnard, soit que de telles complaisances fussent au-dessous de son caractère, il ne songea point, comme son rival, à « mettre ouvertement sur la scène le roman des amours du grand roi ».
Poiu- me faire admirer je ne fais point de ligues : J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigues ; Et mon ambition, pour faire plus de bruit, Ne les va point quêter de réduit en réduit... Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée...
Bref, le bonhomme était d'un temps où l'on n'avait point encore la superstition de la royauté, si l'on en avait déjà le culte. Il « datait », comme on dit aujourd'hui. Il ne fréquentait que peu la cour ; il n'avait ni la mine, ni le costume d'un courtisan ; il s'aigrissait en outre et le laissait voir, disant qu'on faisait des conjiu-ations contre lui et qu'on souhaitait sa fin. H restait encore le poète de la ville : au Louvre et à Saint-Germain, sa place était prise. La personne royale, si effacée et si discrète avec Louis XIII, s'était enflée démesurément avec Louis XIV et, dans l'éblouissement où elle les jetait, l'idolâtrie des coiui;isans ne distinguait plus entre « ses rayons et ses ombres » ; la muse d'un Benserade pouvait sans offusquer personne donner
une sorte de consécrntion publique aux amours naissantes du monarque avec La Vallière, puisque, sous les voûtes de Saint-Denis, dans la chaire de Vérité, la grande voix de Bossuet, s'attendrissant soudain, osait rappeler les amours de ce même monarque et de la Mancini. Et il est bien vrai, comme on l'a dit, que tout le sujet de Bérénice se trouvait là, déroulé en quelques phrases magnifiques, devant un auditoire de chrétiens :
« Cessez, s'écriait l'orateur en parlant du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse, cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède luimême. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes, et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques et qui donnent des espérances aux insensés ; mais il y a des âmes d'un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. »
Ce fut aussi, sans doute, l'avis du public et de la cour, qui, pour une fois, se trouvèrent d'accord au sujet do Bérénice,
Chose curieuse, tandis que la plupart des autres pièces de Eacine, mal accueillies au début, se sont relevées par la suite, Bérénice, qui séduisit tout de suite les spectateurs et courut une carrière ininterrompue de trente représentations, n'a plus retrouvé l'oreille du public. Kachel même ne put l'imposer aux spectateurs de 1844. Il faut donc qu'il y ait dans cette pièce un je ne sais quoi qui, malgré ses qualités, ne lui permet point d'aller jusqu'à la foule, ou tout au moins de la retenir.
Serait-ce le goût des Français qui a changé et que, comme on l'a supposé, « nous ne sachions plus guère nous con-
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tenter d'un intérêt aussi simple que celui de cette douce cléo^ie »? Ou bien l'indifférence du public ne résiUteraitt-ellc pas d'un malentendu? S'il était exact, par exemple, que Racine, dans Bérénice, eût créé une passion nouvelle : la passion de la dignité et que Bérénice personnifiât « à merveille » cette passion, le désaccord se comprendrait assez bien.
« Bérénice, fait-on dire à Edouard Rod, veut un titr?, — un titre et non un homme. Si elle ne voulait que rhomme, elle le pousserait à s'aller cacher dans quelque doux asile écarté. Elle veut une couronne. Elle vit d'ailleurs parmi des gens qui ne pensent à rien qu'à mesurer leurs fiertés sur les variations de leur fortune. »
Nous voyons bien d'oii a pu naître cette fausse interprétation du caractère de l'héroïne racinienne : c'est de la scène du premier acte, entre Bérénice et Antiochus, où Bérénice, toute à la joie et un peu aussi à l'orgueil si naturel d'avoir été choisie par Titus pour s'asseoir à côté de lui sur le trône impérial, ne sait pas résister à son enivrement et accable de sa dignité nouvelle le soupirant assez mal inspiré pour venir lui parler d'amour
... dans une journée Qui doit avec César unir sa destinée.
Mais, en vérité, ce mouvement d'orgueil, pour si légitime soit-il, est bien passager, et tant s'en faut qu'en Bérénice la femme ambitieuse l'emporte sur l'amoureuse, que c'est au contraire l'amoureuse qui est seule en scène dans tout le reste de la pièce et qui foule aux pieds comme à plaisir les considérations de fortune et de rang :
[touche?] Depuis quand [dit-elle à Titus] croyez-vous que ma grandeur me Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un cœur eomme le mien. Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.
Et i»lus loin, quand elle est seule avec Phénice et qu'elle s'ackcssc encore à Titus qui n'est plus là pour l'entendre
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(et nous avons donc bien, cette fois, sa pensée de derrière la tête) :
Titus, ah ! plût au ciel...
Que ton amour n'eût rien à donner que ton âme!
C'est alors, cher Titus, qu'aimé, victorieux,
Tu verrais de quel prix ton cœur est à mes yeux :
Enfin, dans la scène finale de l'acte V, où son cœur achève de se découvrir, que dit-elle toujours à Titus?
Mon cœur vous est connu. Seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'Empire. La grandeur des Komains, la pourpre des Césars N'a point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, Seigneur, j'aimais : je voulais être aimée...
Après cela, peut-on encore soutenir que Bérénice .' veut un titre et non un homme »? C'est se moquer de le prétendre. Et il faut donc chercher ailleurs la raison de l'indifférence du public.
En définitive, peut-être cette indifférence vient-elle de ce que, sur la foi du titre, s'attendant à une tragédie, le public ne trouve rien ici de ce qui est l'élément ordinaire des tragédies : la violence et la mort. N'appelons donc point, si vous voulez, Bérénice une tragédie ; ne l'appelons point non plus une élégie, comme Voltah'e nous y invitait, parce que le mot prête à confusion, 3t arrêtons-nous au moyen terme que proposait M. Jules Lemaître de « comédie dramatique », qui accommoderait tout le monde : il reste que Bérmice, faite ou non pour le public et les succès de la rampe, est une des pièces où la sensibilité de Racine, tout le côté tendre et douloureux de son génie se sont exprimés avec le plus de bonheur. On ne jouera plus Bérénice qu'on la lira encore. Combien de pièces, qui font toujours leur effet à la scène, pomTaient supporter cette épreuve?
Depuis Andromaque, Racine n'avait pas porté l'amour au théâtre; il n'est qu'un épisode dans Britannicus; il n'était qu'une convention dans les Plaideurs. Et l'on ne
A-T-IL CllÉÉ LA PASSIdX DE LA DIGMTK? 281
peut s'empêcher de remarquer qu'entre Andromaque et Bérénice il y a aussi, du moins en l'état de nos connaissances, comme un \ide dans le cœur de Eacine : la Duparc est morte; la Champmeslé n'a pas eu son heure encore. Et la voici soudain dans Bérénice; c'est elle qui tenait le rôle de l'héroïne, ce rôle tout en soupirs et qui semblait fait pour cette voix charmante dont parle La Fontaine et dont il dit qu'elle allait « droit au cœur ».
Louis Racine proteste vivement, dans les Mémoires, contre un passage des Lettres de Mme de Sé^^gné où elle « fait entendre que Racine était très amoureux de la Chammelay » et réglait ses tragédies sur le débit de cette actrice.
a Dans sa vie imprimée à la tête de la dernière édition de ses Œuvres, dit-il, on lit qu'il en avait un fils naturel, et que l'infidélité de cette comédienne, qui lui préféra le comte de Tonnerre, fut cause qu'il renonça à cette actrice et aux pièces de théâtre. Puisque de pareils discours, faussement répandus dans le temps, subsistent encore aujourd'hui à la tête de ses Œuvres, c'est à moi à les détruire ; mais quoique certain de leur fausseté, c'est à regret que je parle de choses dont je voudrais que la mémoke fût effacée. Ce prétendu fils naturel n'a jamais existé ; et même, selon toutes les apparences, mon père n'a jamais eu pour la Chammelay cette passion qu'on a conjecturée de ses assiduités près d'elle... Cette femme n'était point née actrice. La nature ne lui avait donné que la beauté, la voix et la mémoire : du reste, elle avait si peu d'esprit, qu'il fallait lui faire entendre les vers qu'elle avait à dire, et lui en donner le ton. »
Qu'y a-t-il à prendre dans ces lignes, dictées par un scrupule filial trop respectable poiu' que nous en fassions grief à Louis Racine? Simplement ceci : que Racine n'eut
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point de fils de la Charapmeslé. Mais ils furent amants, cela ne fait aucun doute. •
La Champmeslé était fort séduisante à la scène, « adorable », dit Mme de Sévigné, qui, en vraie « belle-mère », s'empressait d'ajouter : « Elle est laide de près. » Elle ne devait point l'être tant que le dit la marquise et elle gardait au moins dans le privé cette voix si « touchante » et « allant si droit au cœur » que célébrait La Fontaine. Cependant, voici V Histoire du Théâtre François' qui vient à l'appui d^ Mme de Sévigné et qui nous dit que « sa peau n'était pas blanche et qu'elle avait les yeux extrêmement petits et ronds ». Cette impression fâcheuse est un peu corrigée par ce qui suit, où l'on nous vante l'ensemble des traits de son vâsage, sa taille bien prise et noble, enfin sa voix, sur laquelle tout le monde semble avoir été d'accord et qu'on eût qualifiée déjà de voix d'or, si le siècle où elle se faisait entendre n'avait généralement répudié l'hyperbole. Mais son esprit? Était-il d'une qualité aussi vulgaire que le prétend Louis Eacine? Des anecdotes un peu suspectes iraient même plus loin et feraient de la Champmeslé le type achevé de ce que nous appelons la « grue de théâtre r. Telle l'anecdote rapportée par Le Mazurier, la Champmeslé demandant à Racine d'où il avait tiré Athnlie?
— De l'Ancien Testament, répondit le poète.
— De l'Ancien Testament? Eh mais ! n'avais-je pas ouï dh'e qu'il y en avait un nouveau?
La femme qui parlait ainsi ne pouvait être la même qui écrivait à Charles de Sévdgné des lettres dont sa mère disait — et elle s'y connaissait — qu'elle n'en avait « jamaivu de si chaudes ni de si passionnées ». L'amour peui donner de l'esprit aux plus sottes : il ne leur en donn > point tout le long d'une correspondance.
Cette flamme naturelle de la Champmeslé et, comAie dit Mme de Sévigné, cette chaleur et cette passion qu'elle apportait à l'expression de ses sentiments, c'est par quoi sans doute fut séduit Racine, qui, après l'avoir vue jouer le rôle d'Hermione, devina tout de suite le parti qu'il pourrait tirer d'une semblable interprète et quels sons
A TH. I nÉK l.A PASSION DE LA DIGNITE? 283
merveilleux elle rendrait sous son archet. Nouvelle venue à THôtel de Bourgogne, la Cluimpnieslé y avait fait d'excellents débuts ; mais il n'en était pas de même de son mari, comédien médiocre qu'on s'attendait à voii- remercier d'un jour à l'autre, ce qui eût forcé sa femme h quitter la troupe avec lui, quand Racine intervint et sauva tout par son crédit. On peut bien mépriser l'insinuation de l'abbé de Villars écrivant, dans sa Critique de Bérénice, que le personnage d'Antiochus .( ne fut introduit [par Racine] que pour donner un rôle ennuyeux et vide au mari de la Champmeslé w : c'est pour des raisons plus profondes et par un admirable instinct dramatique que le poète imagina ce personnage qui, renvoyé de Titus à Bérénice et de Bérénice à Titus, recevait le choc de leurs deux cœurs et en prolongeait le retentissement. Mais il n'est pas défendu de croire que, le personnage une fois composé. Racine ait jugé expédient de le confier à Champmeslé et de faire passer ses intérêts d'amoureux avant ses intérêts d'auteur : Champmeslé, mari complaisant déjà, à qui le poète donnait un rôle et dont il rétablissait la situation dans la troupe, n'en pouvait devenir qu'un peu plus complaisant. Et de là le quatrain qui courut tout Paris :
Champmeslé, cet heureux mortel, Ne quittera jamais l'Hôtel :
Sa femme a pris Racine là.
AUeluia !
Ce qui prouve au reste, d'une façon décisive, que la Champmeslé n'était point la sotte qu'on prétend, c'est que, quand Racine et de fort bonne heure, on le verra, eut abandonné le théâtre et rompu avec sa maîtresse, celle-ci continua de remporter les plus vifs succès à la scène. Tel était même son crédit qu'en 1679, son mari et elle ayant quitté l'Hôtel de Bourgogne pour le théâtre Guénegaud, l'Hôtel fut sur le point de fermer ses portes et le roi dut intervenir pour fondre les deux troupes en une seule. Déjà éveillés au moment où. Racine en prit la direction, ses talents de comédienne ne cédèrent ni au temps ni aux
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excès d'une vie dont le dérèglement avait passé en proverbe, et, à plus de cinquante-deux ans, elle restait encore la coqueluche du public. Elle n'est presque jamais désignée, dans les papiers de l'époque, sous son prénom de Marie ; les contemporains hésitent même sur l'orthographe de son nom de guerre qui tantôt s'écrit Champmeslé . et tantôt Chammelay (comme on prononçait), et personne ne nous a révélé par suite de quelles aventures singulières cette petite-fille d'un président au parlement de Normandie, des Mares, bien née, jeune et jolie, en vint à embrasser l'état de comédienne. On sait seulement qu'elle naquit à Rouen en 1642 (ou 1644), ce qui lui donnait entre vingt-six et vingt-huit ans au moment de Bérénice. Elle arrivait de province avec son mari qu'elle avait épousé en 1666 et qui s'appelait au registre de sa paroisse Charles Chevillet. Tous deux avaient trouvé à s'enrôler dans la troupe du Marais (1669). Us durent s'y faire assez remai'quer, puisqu'ils n'y restèrent que quelques mois et entrèrent presque tout de suite à l'Hôtel de Bourgogne, « ce qui constituait, dit Despois, un honneur fort recherché )>.
Racine cependant, plein de préventions contre la Champmeslé et fort marri qu'on lui eût confié le rôle d'Hermione, n'assista qu'à contre-cœur à ses débuts dans Andromague, où elle succédait à la des Œillets, qui y avait été admirable. Mais elle trouva le moyen, surtout dans les deux derniers actes, d'y être plus admirable encore. Vraie surprise pour le poète, qui, dans son ravissement, « courut, disent les frères Parfait, à la loge de Mlle Champmeslé et lui fit, à genoux, des compliments pour elle et des remerciements pour lui y>.
Avant Racine comme après Racine, il demeure donc que la Champmeslé était une actrice très bien douée, qui ne put que gagner sans doute dans le commerce du poète, lequel, avec son goût si sûr, cultiva et développa en elle et poussa sans doute à leur point de perfection tant de qualités naturelles, mais qui enfin, quand elle n'aurait pas rencontré Racine sur son chemin, eût été encore une très bonne actrice, même s'il est vrai, comme l'insinue Vol-
LA Cil A M F -Mi: su: EMUE E .\ SCENE l'So
uiiie, qu'elle garda jusqu'au bout sa déclamation chantante et <f ses sons affétés «.
Cette déclamation chantante, souvenir peut-être des airs litiu-giques sur lesquels se déclamaient les anciens mystères, ne choquait point, quoi qu'il en soit, les contemporains : elle était une caresse pour l'oreille et, si elle contrevenait à la vérité, elle avait au moins l'avantage de respecter et de faire sentir le rythme des vers, de quoi se soucient peu les acteurs d'aujourd'hui.
Rapidement distribuée et apprise, Bérénice fut prête en quelques jours à « voir les chandelles ». En face de la Champmeslé, Floridor, qui jouait Titus, était un gage de la noblesse avec laquelle serait représenté le personnage, et il ne paraît point en effet que Floridor, comme dans Britannicus, ait démenti l'espoir que le poète plaçait en lui. Racine, en faisant à Titus sacrifier son amour aux intérêts de l'État, est resté dans les données de l'histoire romaine, qid avaient l'avantage de s'accommoder à une histoire plus récente. On ne failHt pomt à le lui reprocher et l'abbé de Villars le premier, dans un libelle que Mme de Sévigné déclarait « fort plaisant et fort spirituel », sans parler de l'inévitable Saint-É\Temond, qui prisait que Titus montrait « du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la douleur », et de ce prétentieux Bussy-Rabutin, qui estimait, lui, que « Titus n'aime pas tant qu'il le dit ^Bérénice', puisqu'il ne fait aucun effort en sa faveur à l'égard du sénat et du peuple romain ».
Par parenthèses, il est curieux de retrouver la même critique, cent ans plus tard, sous la plume de Jean-Jacques, qui en voidait à Rachie d'avoir concentré tout l'intérêt sur Bérénice, de telle sorte, dit-il, que chacun souliaite (pie Titus se laisse vaincre, « même au risque de Yim moins
estimer » et que « la reine part sans le congé du parterre ; l'empereur la renvoie invitus invitam; on peut ajouter invito spedatore. Titus a beau rester aux mains, il est seul de son parti, tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » Et voilà, conclut Jean-Jacques, une belle façon d'apprendre aux spectateurs à surmonter les faiblesses de l'amour !
H est vrai que ce n'est peut-être point là l'unique fin ni la plus essentielle que s'était proposée Kacine, qui ne nous a point caché pourtant combien il en coûtait à Titus de renoncer à Bérénice et tout le prix de la difficile victoire que son héros remportait sur lui-même. Mais il est exact que ce côté cornélien du sujet — le sacrifice de la passion au devoir — n'est point le plus apparent de la Bérénice racinienne. La peinture même de cette passion intéressait bien davantage le poète, et peut-être n'était-ce point à Jean-Jacques d'en faii'c un grief à Racine et d'avoir avant lui, suivant le mot de M. Anatole France, « révélé au monde la poésie des passions, le romantisme des sentiments ».
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BERENICE
Au rapport de l'abbé du Bos, Kacine» donnait à entendre qu'il aimait mieux JBéréwi'ceque ses autres tragédies ». C'était, en tout cas, la plus conforme à son génie, celle où il a été le plus personnel, où, suivant son expression, il a su « faire quelque chose de rien » et « attacher durant cinq actes les' spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté dos sentiments et de l'élégance de l'expression >i. Aussi cette action, qui se déroule en quelques heures à Rome, « dans un cabinet entre l'appartement de Titus et celui de Bérénice », peutelle se résumer en peu de mots.
Antiochus, roi de Comagône, qui aime Bérénice et qui sait que Titus va Tépouser, vient lui dire « un éternel adieu >\]