LA RENOMMÉE AUX MUSES
on croit qu'il avait composé un Théogène et Char idée; il coniniença tout de suite après VAmasie sa pièce des Amoursd'Ovide, à laquelle il travaillait peut-être encore chez son oncle Sconin, tant sa correspondance d'Uzès est pleine d'aUusions à l'auteur des Tristes et à son séjoui* chez les Scythes. « Je suis confiné, écrit-il, dans un pays qui a Cjuelque chose de moins sociable que le Pont-Euxin. » Et il n'a même point la consolation d'avoii- près de lui une Cypassis. Ailleurs il trouve qu'Ovide, obligé à parler scythe chez les barbares, était moins à plaindi'e que lui, parce qu'il « possédait si bien toute l'élégance romaine qu'il ne la pouvait jamais oubher ». Que d'autres passages on pourrait invoquer qui le montrent soucieux d'établir une communauté d'infortune entre son auteur favori et lui ! Pour riiistoire même de son esprit, il n'est pas sans intérêt de noter cette longue complaisance de Racine adolescent pour Ovide, dont la préciosité s'accordait si bien avec le ton qui régnait alors dans les deux grands théâtres à la mode, au Marais et à l'hôtel de Bom-gogne.
C'est Virgile qui le ramènera, avec Andromaque, à la simphcité et à la sincérité. Mais il y faudra un peu de temps et l'expérience de la Théhdide et àAlexandre.
Une tradition veut quïl ait composé cette Théhaïde à Uzès, dans le fameux pavillon Maitine. Rien, dans la correspondance, n'appuie cette tradition, et tous les passages que nous avons cités semblent aller à l'encontre, sauf celui d'une lettre à Le Vasseur (4 juillet 1662), où. il dit : « Je cherche quelque sujet de théâtre, et je serais assez disposé à y travailler. » ^lieux vaut en croire Brossette, qui tient pour assuré que c'est Molière qui engagea Racine à choisir ce sujet. Entre temps, le jeune poète s'était rappelé à l'attention du monarque et de la cour par son Ode sur la convalescence du roi (1663), qui lui valut une nouvelle gratification de six cents livres, munificence dont il remercia Majesté par une seconde ode, la Renommée aux Muses :
On allait oublier les filles de Mémoire Et, parmi les mortels,
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L'Ignorance et FErieur allaient ternir leur gloire Et briser leurs autels.
Il fallait qu'un héros, de qui la terre entière
Admire les exploits, Leur offrît un asile et fournît de matière
A leurs divines voix...
Boileau, à qui l'abbé Le Vasseur avait communiqué la pièce, fit à son sujet des observations qui frappèrent beaucoup Racine. Il lui tarda de connaître l'auteur. Et ainsi se noua entre les deux hommes cette amitié qui ne se démentit point un seul instant jusqu'à leur mort et qui fut, en tant de circonstances, d'un si ])uissant réconfort pour Racine. Quelques mois auparavant, Marie des Moulins, grand'mère du poète, s'était éteinte à Port-Royal (12 août 1663). Elle n'était plus qu'une ombre depuis longtemps. Sa mort paraît avoir affecté vivement Racine, qui écrivit à cette occasion une lettre fort touchante à sa sœur, 011 il lui mandait qu'ils eussent à s'aimer davantage l'un l'autre, « puisqu'ils n'avaient tantôt plus personne ». Et c'était faire assez bon marché sans doute du grand-père Sconin qui vivait toujours, mais que la tendresse n'étouffait point et à qui Racine, malgré « toute l'obéissance et toute l'affection » dont il protestait à sort endroit dans la même lettre, ne portait qu'une affection modérée.
Ce qui a pu faire croire (juc Molière resta étranger au sujet de la Théhaïde, c'est que Racine, qui avait achevé cette ])ièce à la fin de 1663, la destinait à l'hôtel de Bouigogne. La Beauchâteau, (|u'il appelU^ plaisamment dans S(^s lettres à Le Vasseur la « débauchée » (ou « la déhanchée »), devait joue]- le personnage d'Antigone. La pièce fut môme annoncée. Cependant c'est la troupe de Monsieur, autre-
MOLIÈRE ET RACINE o9
ment dit celle de Molière, qui la représenta pour la première J'ois le 20 juin 16G4.
Il est possible que c'ait été à la sollicitation de Molière que Racine ait retiré sa pièce de Thôtel de Bourgogne pour la ])oii:er au Palais-Royal. Le répertoire de ce théâtre était assez pauvre, surtout en tragédies. On y avêiit donné quelques œuvres de Corneille, mais c'étaient des reprises. Aussi bien, nous dit Eugène Despois, depuis l'arrivée de ]\Iolière à Paris jusqu'à 'sa mort (1659-1673) et en dehors du répertoire de son directeur, la troupe du Palais-Royal ne joua guère plus d'une quinzaine de pièces nouvelles, alors qu'à l'hôtel de Bourgogne les pièces nouvelles jouées pendant la même période sont au nombre de plus de cent. Ajoutez que, tant par droit d'ancienneté que par la composition de sa troupe et par le choix de ses auteurs, l'hôtel de Bourgogne avait le pas sur tous les autres théâtres. Il était en somme au Palais-Royal ce qu'est de nos jours la Comédie-Française par rapport à une scène de genre, et il fallait donc, pour que Racine renonçât à l'honneur d'y être représenté, ou qu'il fût bien pressé de se faire jouer, ou que Molière lui fît des conditions qui n'étaient point celles qu'on faisait au commun des débutants. « Pour une première pièce et un auteur dont le nom n'est pas connu, dit Chappuzeau, [les comédiens] ne donnent point d'argent ou n'en donnent que fort peu, ne le considérant que comme un apprenti qui se doit contenter de l'honneur qu'on lui fait de ])roduii-e son ouvrage. » Or, Racine, par exception, reçut de Molière deux parts sur la recette de la Thébaïde. Il y avait, à vrai dire, dans une troupe, autant de parts que dacteurs jouant dans la « chambrée » (représentation ou recette du jour) : la part d'un auteur n'était donc que le double de celle d'un acteur, et nous savons, par ailleurs, que les recettes de la Thébaïde furent assez maigres. Celle de la première représentation ne s'éleva qu'à trois cent soixante-dix li\Tes dix sous.
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La pièce pourtant n'était pas sans mérite. Le sujet en est la rivalité et la lutte fratricide d'Étéocle et de Polynice, compliquée par les menées souterraines de Cléon, qui aspire à la main d'Antigone et au trône de Thèbes. Racine n'y apparaît pas encore dégagé de ses lisières ; U est à l'âge où l'on se cherche sans toujours se trouver, et l'habitude est qu'avant de s'adresser à soi-même, on se chei'che d'abord chez les autres et de préférence chez ses contemporains.
C'est ce qui explique que Racine, qui eût si bien pu recourir directement aux sources grecques et qui dit bien dans sa Préface l'avoir fait et avoir <( dressé son plan sur les Phéniciennes d'Euripide », ait surtout demandé des modèles à Rotrou et à Pierre Corneille. L'imitation de Rotrou est flagrante dai^s plusieurs scènes, sans aller ])ourtant jusqu'au plagiat, comme le prétendait Barbier d'Aucourt ; celle de Corneille l'est surtout dans la rigidité donnée aux personnages, dont les caractères sont tout d'une pièce et n'ont aucune nuance, particulièrement celui de Créon. Ce sont encore des entités habillées à la grecque, au lieu de l'être à la romaine. Il y a même, çà et là, des décalques reconnaissables de certaines formules cornéliennes, comme dans la scène, où Antigone dit à Polynice :
Je ne vois point mon frère en voyant Poh'nice. En vain il se présente à mes yeux éperdus. Je ne le connais point, il ne me connaît plus.
et où Polynice lui répond :
Je vous connais toujours et suis toujours le même.
Enfin il n'est pas que le méchant goût de quelques scènes, les pointes, les madrigaux, une galanterie assez peu de