‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 19 sur 130 · LES DÉBUTS DE RACINE AU THEATRE · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DE RACINE AU THEATRE

/. La Renommée aux Muses. — //. Molière et Racine. — ///. La Thébaïde. — IV. Nouveauté du théâtre racinien.

Ou ne Ty a point oiil)lié. Ce jeune homme qui rentre dans la capitale, des comédiennes de vingt-quatre ans l'attendent et attendent de lui un rôle. Il a dans la tête sa Renommée aux Muses, qui lui acquerra Famitié de Boileau et la protection du comte de Saint-Aignan. Il franchira, un de ces matins, le guichet du Lou^Te et, au lever du roi, il causera librement avec Molière ; il sera de ce tout petit Paris, si fermé, sur lequel la France entière tient ses yeux et où les . poètes ne sont pas reçus seulement à titre de vivante parure, mais avec sympathie vraiment et sur le iiicd d'égalité.

La société du dix-septième siècle, la cour comptent un Lulbert qui ne se contente pas de pensionner les gens de lettres et qui les reçoit dans son intimité, un Vivonne, un Xantouillet, un Valincourt qui se font camarades de Racine vt de Boileau. Tel jour on lit Alexandre chez Mme du Plessis-duénégand, devant La Rochefoucauld, Mme de Lafayette, ^Ime de Sévigné, et tel autre Andromaque à I hôtel de Soissous, devant Henriette d'Orléans. Il y a des cabales aux « premières ». Les comédiennes sont belles et

50 UACINE. — ClIAl' V

les grandes dames passionnées. Chez des hommes et des femmes dont l'existence est tramée de loisirs glorieux, la grande affaire, avec la politique, est Tamom' ; et, sous tant de splendeurs souriantes, une tragédie couve éternellement. Racine va rencontrer un Condé, brigand et héros ; il va disputer la gloire à un vieux poète grandiloquent; la Duparc à Molière, la Champmeslé à de puissants seigneurs. Son âme ardente, sensible, tendre, amie de la volupté et des larmes, est assez déliée pour th-er la matière de son art de ce monde où un condottiere comme Retz a promené son intelligence aiguë et son ambition héroïque ; où une Mancini crie au roi Louis XIV, en lui déchkant de colère sa manchette de dentelle : « Vous êtes roi, vous pleurez et je pars !.., » Ses amis l'appellent Acante, nom charmant qui leur fut peut-être inspiré, dit Mesnard, par « la plante élégante et flexible, mollis acanthus, dont les formes sont les plus déhcates et les plus ornées que la sculpture ait choisies pour modèle ». Et le nom lui convient sans doute comme celui de Polyphile à La Fontaine, d' Ariste à Boileau et de Gélaste à Chapelle (ou à Mohère). C'est sous ces pseudonymes transparents que les quatre amis figurent dans les Amours de Psyché, qui ne parurent qu'en 1669, mais qui furent écrites bien plus tôt. « Acante, y lit-on, aimait extrêmement les jardins, les fleurs et les ombrages... » Polyphile et lui « pencliaient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu' Acante avait quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri k La Fontaine connaissait aussi bien Racine qu'il se connaissait lui-même. Mais il parlait surtout du poète, et Acante ne nous donne pas le Racine complet : il y a encore chez lui, dès cette époque, un autre homme, celui qu'Alphonse Daudet eût appelé le « struggle-for-Ufer » et qui est bien décidé à profiter des leçons qu'il a sous les yeux et à fahe coûte que coûte son chemin dans le monde. Et comment? Par la voie la plus courte pour un poète, qui est aussi la plus brillante : par le théâtre.

Nous le savons : il a démêlé de très bonne heure les avantages de la carrière di'amatique ; avant son. Amasie (1660),

Page 1