‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 27 sur 130 · UN HEROS DAMERET · texte numérisé non relu

UN HEROS DAMERET

la bataille. » Et tout cela est absent de V Alexandre. Comme on ne sait point les prodiges qu'Alexandre a dû faire pour vaincre Ponis, on n'éprouve qu'ime admiration médiocre pour le geste de pardon qu "Û étend à la fin sur Porus, et cette magnanimité, inspirée, quoique liistorique, de la clémence d'Auguste chez Corneille, nous touche beaucoup moins chez Racine, parce qu'au lieu d'être l'effet d'un retour d'Alexandre sur lui-même, en même temps qu'une habile démardie ])olitique, elle n'est ici que le mouvement presque irréfléchi d'un cœur heureux, couronné par la gloire et l'amour et qui ne peut supporter que des heureux autour de lui. Louis Racine l'a très bien senti en somme et que le grand défaut de la pièce « est un amour qui en paraît faire tout le nœud, tandis qu'im des plus glorieux exploits d'Alexandre n'en paraît que l'épisode ■». 11 fallait toute l'amitié de Boileau pour s'abuser sur ce point et faire dire au campagnard du Repas ridicule :

Je ne ^r.i^ ^ja^ pourquoi l'on vante V Alexandre : Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre. Les héros chez Qiiinault parlent bien autrement.,.

Autrera3nt? Oui, si Boileau voulait dire plus froidement. Mais, le ton ôté, c'est chez l'un et chez l'autre la même galanterie « pestilente » dont il s'est moqué dans son Dialogue des héros de romans. Pardonnons-lui ce petit accès de complaisance, ciu'il devait racheter par tant d'excellents conseils et une probité littéraire à toute épreuve.

Boileau avait trois ans de plus que Racine. Et il est très convenable, poiu* ce rôle de tuteur qu'il allait assumer près de l'auteiu" d'Alexandre, qu'il ait été son aîné, mais de quelques années seulement, pour qu'il lui fût un ami en même temps qu'im tuteur. M. Jules Lemaître s'est demandé si Racine, réduit au seid commerce de La Fontaine, de Chapelle, de Furetière, de M. d'Houy et autres biberons émérites, n'eût pas « donné tout à fait dans le désordre »? Il se peut bien. Mais Boileau à \ingt-sept ans — l'âge où il connut Racine — ne montrait aucune répugnance pour

le plaisir et c'était le contraire exactement du « censeur sourcilleux » que nous nous peignons : il prenait volontiers sa part des « beuveries » d« la Pomme de Pin et de la Croix de Lorraine; il était plein de verve et d'esprit et ne détestait point les farces, même un peu vives, comme ce jour où, en compagnie de Racine et sous le nom de bailli de Chevreuse, il alla présenter ses compliments à Chapelain et lui joua une pièce de sa façon. Plusieurs années après, au temps des « diableries » chez la Champmeslé, il est parmi les diables de cette joyeuse demeure et n'en fait point mystère. Comment ne pas croire cependant que celui qui s'est peint

Libre dans ses discours, mais poiui:ant toujours sage,

n'ait pas apporté quelque modération jusque dans ^es diableries? 11 y avait d'autant moins de peine que l'amour n'était point son fort, 't Très peu voluptueux », comme il l'avoue lui-même, c'était l'amitié qui le faisait s'asseoù* en tiers dans ces banquets épicuriens. Les caractères aussi ont leur sexe. Il n'est pas difficile de distinguer ce qu'il y avait de féminin dans celui de Racine et de virU dans celui de Boileau. C'est par là qu'ils se prirent l'un et l'autre : chacun trouvait chez son ami ce qui lui manquait et, s'il est \Tai que Boileau fut la conscience de Racine, on peut dii-e que Racine fut en quelque sorte le cœur de Boileau. Il en put résulter chez Boileau quelque aveuglement. L'admh-ation qu'il professait pour le }>oète l'empêcha peutêtre de sentir assez ^dvement les défauts de l'homme, cette ambition effrénée, cette absence de scrupules, cet esprit jaloux et vindicatif qui éclataient dans le Racine des premières années et qui ne s'effacèrent pas complètement dans le Racine de la conversion. Mais Racine n'était pas fait que d'ambition et d'orgueil, et la remarque de Bersot sur ces biographes imprudents qui veulent à toute force chercher de l'unité dans les caractères, lesquels n'en ont point le plus souvent, trouve fort exactement ici son application : avec tous ses défauts, l'auteur

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