‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 28 sur 130 · U.\ HEROS DAMERET · texte numérisé non relu

U.\ HEROS DAMERET

de VAlexaiidre possédait une sensibilité extrêmement vive, qui le rendait on ne peut plus propre à subir l'ascendant d'un homme comme BoUeau,

Ami de la vertu plutôt que vertueux

et qui n'avait rien d'un moraliste intraitable. Boileau concédait à son ami tout ce qu'il pouvait concéder, — et même au delà quelquefois : c'était le seul moyen peut-être d'avoir et de gai'der barres sur cette nature ombrageuse et susceptible. Elle se fût cab ée à une direction trop rigide ou trop intransigeante, comme il arriva pour Port- Royal. La douce et conciliante fermeté de BoUeau, jointe à son goût si sûr dans les choses de l'esprit, lui assura peu à peu sur le cœur de Racine un empire qui finit par devenir presque absolu. Cet empire commençait seulement de s'exercer en 1665, époque où l'on place le mot fameux de Boileau à Racine, qui se vantait de la faciUté surprenante avec laquelle il avait fait les vers de son Alexandre :

<t Je veux vous apprendre, aurait répondu le critique, à faire des vers avec peine; vous avez assez de talent pour If* savoir bientôt. »

La cour d'ailleurs, nous l'avons vu, avait t-è^ favorablement accueilli V Alexandre, bien que l'interprétation de la pièce, jouée pour la première fois le 4 décembre 166ô, au Palais-Royal, par la troupe de Molière, laissât fort à désirer. Des acteurs qui la représentaient : La Grange (Alexandre), La Th rillière (Porus), Hubert (Taxile). Mlle Molière (Cléophile), seule ]illle Dupar^ qui tenait le rôle d'Axiane, trouva grâce aux yeux de Racine, qui, au bout de six repiésentations et sans prévenir Molière, lui enleva la pièce et la porta aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne.

Le procédé, quoiqu'il eût des précédents (entr autres le Sertorius de Corneille, porté par son auteur de l'Hôtel de Bourgogne au Palais-Royal) et qu'à cette époque auteurs et acteurs ne fussent pas liés par des contrats bien rigoureux, parut un peu vif aux contemporains : on estima

généralement que Racine aurait pu mettre plus de forme avec Molière, qui l'avait aidé dans ses débuts. Il courut des bruits plus fâcheux : on prétendit que Racine avait négligé de rendre à Molière les cent louis d'avances qu'il en avait reçus. Si l'anecdote était •\Taie, on aurait peine à s'expliquer que les deux poètes se fussent réconciliés par la suite. A la vérité, cette réconciliation ne les remit point dans les mêmes termes qu'avant. Mais ils cessèrent de s'en vouloir et finirent même par se rendre justice.

On ne songe point ici à excuser Racine : l'ambitieux qu'il était, et que nous soupçonnions depuis longtemps, découvrait pour la première fois le fond de sa nature qui n'était pas précisément la générosité. Ce n'est point l'habitude aux gens de cette sorte de s'embarrasser de scrupules : ils les réservent d'ordinaire pour le temps oij ils sont parvenus à leurs fins. Racine regardait peut-être moins qu'un autre au choix des moyens. Mais il faut ajouter à sa décharge que les chconstances n'étaient point faites pour le disposer à l'indulgence : aux ennuis que lui causait l'interprétation médiocre de sa pièce, dont il voyait le succès compromis, s'ajoutait l'agacement des critiques dont il était l'objet. Peu de poètes, si ce n'est Corneille et seulement au temps du Cid, ont vu se lever contre eux, dès leurs débuts, un bataillon si compact de jaloux et de détracteurs. Le caractère de Racine, son arrogance, son ambition effrénée n'étaient point, il est vrai, pour lui concilier les esprits. Le pis est qu'il était sensible aux moindres piqûres. « Quoique les applaudissements que j'ai reçus m'aient beaucoup flatté, confiait-il un jour à l'aîné de ses fils, la moindre critique, quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne m'ont fait de plaisir. ^) Il ripostait certes ; il

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