LA QUERELLE AVEC PORT-ROYAL
I. Lettre à l'auteur des Hérésies imaginaires et des Deux Visionnaires. //. Les réponses de Port-Royal et la seconde lettre de Racine.
Port-Royal, saus doute, n'avait pas attendu jusque-là poiu: rompre avec le transfuge. Quand il parut que les admonestations ne suffisaient pas, on passa aux excommunications mineures, puis majeures. Racine n'en prenait soucL Les excommunications, qui empruntaient l'entremise de sa tante l'abbesse, restaient sous le manteau et n'arrivaient ])oint jusqu'au public.
Tout changea le jour que Nicole se mêla inconsidérément à cette querelle de famille et, dans une réponse du mois de jamier 1666 aux Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin, s'a\isa d'écrire qu'x un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public ».
Bien que Racine ne fût pas nommément désigné et que ]Slcole en voulût surtout à Desmarets, lequel, avec des dons d'écrivain et même d'homme de théâtre, était une manière d'illuminé qui croyait avoir trouvé la clef de l'Apocalypse et, dans son horreur de l'hérésie et des jansénistes, réclamait la formation d'une mihce sacrée de 144 000 hommes ])our terrasser l'impiété dans une croisade universelle, l'auteur d'Alexandre se sentit touché par
certains passages du factum et moins peut-être, comme 1', très finement remarqué M. Jules Lemaître, par celui oi Nicole ti'aitait les poètes d'empoisonneurs que par celu où il disait que les « qualités » d'un poète de théâtre « n sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens x Racine aurait peut-être supporté que Port-Royal le trouva dangereux, mais non, et dans le temps même où il venai de faire, avec son Alexayidre, un début si brillant à la cour que Port-Royal déclarât peu honorable la profession d'au teur dramatique. « On veut bien être damné, non dédaigné. Et, sans doute, ce n'était pas la première fois que h religion intervenait dans les affaires de MM. les auteurs Mcole ne faisait que reprendre une tradition interrompu» sous Richelieu. Depuis que ce grand ministre avait couver de sa protection les gens de théâtre, leur condition s'étai fort relevée aux yeux du public : non seulement il étai bien porté chez les gentilshommes comme Scudéry, tou prêts à faire blanc de leur épée, ou chez des ecclésiastiquei comme l'abbé Boyer et Richelieu en personne, d'écrir( pour le théâtre et de solliciter les applaudissements du par ten'e ; mais les acteurs eux-mêmes bénéficiaient de C( large esprit de tolérance. On en comptait parmi eux comme Floridor justement, de son vrai nom Josias d( Soûlas, sieur de Primefosse, qui étaient nobles et n'avaieni point ])erdu cette qualité en montant sur les planches Un arrêt de 1668, postérieur à la lettre de Nicole, maintint Floridor dans ses titres et privilèges, conformément à h célèbre déclaration de Louis XIIÏ (1641), citée par les frères Parfait : « Nous voulons que l'exercice des comédiens, qui peut innocemment divertir nos peuples de diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public, etc. » On faisait sans doute une différence entre les acteurs chargés des rôles tragiques et les acteurs de rôles comiques, un peu confondus avec les turlupins. Mais ce préjugé même commençait à s'affaibhr, et un Mohère était admis au lever du roi. qui daignait le compHmentei publiquement et lui indiquer des ridicules à persifler.
LETTKi: A L'AUTEUR DES HÉRÉSIES 81
Que ])esaiont, au rogard de ?i insignes faveurs, les attaques d'un pédant de collège contre les poètes de théâtre? Et le fait est que, de tout autre que de Nicole ou d'un des Solitaires, on peut supposer qu'elles n'eussent pas beaucoup troublé Racine. Mais elles venaient de Port-Royal, contre lequel s'aigrissait en lui lUie vieille rancune, de Port-Royal qui lui avait condamné ses portes et où on avait pris le parti d'oublier jusqu'à son nom. Et ce sont de ces injures qu'une âme susceptible et vaniteuse supporte difficilement. Le pis est qu'il lui fallait lier sa cause à celle d'un toqué comme ce Desmarets, qui était bien encore quelque chose de plus qu'un toqué et qui, à la manière dont il dénonça et fit bnder vif son ami Simon florin, ne devait pas lui être beaucoup plus sympathique qu'un valet de bourreau. Ni cette considération, ni le souvenir des liens de parenté et de reconnaissance qui l'attachaient à Port-Royal n'arrêtèrent Racine, qui, au mois de janvier 1666, lança la première de ses lettres « à l'auteur des Rérésies imaginaires et des Deux Visionnaires m.
On a dit de cette lettre fameuse que c'est une page qu'on voudrait arracher de la vie de Racine et dont la perte serait aussi irréparable pourtant que celle des Lettres provinciales. Les jésuites trouvaient à leur tour, pour les défendre, un Pascal, non point aussi brûlant et d'une aussi acre ironie, mais, avec sa grâce, son persiflage, la légèreté et la rapidité de ses attaques, son absence complète de préjugés, son habUeté à confondre Fadversau'e et à le battre avec ses propres armes, presque aussi terrible que l'autre et capable de faire changer de camp à la fortune.
Voici ce chef-d'œu\Te de malice et de déloyauté :
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