LETTRES CONTRE PORT-ROYAL
blâme de les laisser en repos. Au contraire, si j'ai à vous blâmer de quelque chose, c'est détendre vos inimitiés trop loin, et dintéresser dans le démêlé que vous avez avec M. Desmarêts cent autres personnes dont vous n'avez aucun sujet de vous plaindre.
Et qu'est-ce que les romans et les comédies peuvent avoir de conmiun avec le jansénisme? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honoralDle devant les hommes, et horrible devant Dieu? Faut -il. parce que Desmarêts a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez en aversion tous ceux qui ^se sont mêlés d'en faire? Vous avez assez d'ennemis : pomrquoi en chercher de nouveaux? Oh ! que le provincial était bien plus sage que vous ! Voyez comme il flatte l'Académie, dans le temps même qu'il persécute la Sorbonne. Il n'a pas voulu se mettre tout le monde sur les bras ; il a ménagé les faiseurs de romans ; il s'est fait \iolence pour les louer : car, Dieu merci, vous ne louez jamais que ce que vous faites. Et, croyez-moi, ce sont peut-être les seules gens qui vous étaient favorables.
Mais si vous n'étiez pas content d'eux, il ne fallait pas tout d'un coup les injurier. Vous pou\'iez employer des termes plus doux que ces mots d' mipoisomieiirs publics et de gens horribles parmi les chrétiens. Pensez-vous que l'on vous en croie sur votre parole? Non. non, monsieur : on n'est point accoutumé à vous croire si légèrement. B y a vingt ans que vous dites tous les jours que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, cependant on ne vous croit pas encore.
Mais nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous danmiez les poètes, vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé ! monsieur, contentez-vous de donner les rangs dans l'autre monde : ne réglez point les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps. Laissez-le juger des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le, si vous voulez, d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font ; mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé.
Aussi bien il ne vous sera pas facile de les leur ôter : ils en sont en possession depuis trop de siècles. Sophocle, Eimpidf Térence, Homère et Virgile nous sont encore en vénération, comme ils l'ont été dans Athènes et dans Rome. Le temps, qui a abattu les statues qu'on leur a élevées à tous, et les
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temples mêmes qu'on a élevés à quelques-uns d'eux, n'a pas empêché que leur mémoire ne vînt jusqu'à nous. Notre siècle, qui ne croit pas être obligé de suivre votre jugement en toutes choses, nous donne tous les jours des marques de l'estime qu'il fait de ces sortes d'ouvrages, dont vous parlez avec tant de mépris ; et, malgré toutes les maximes sévères que toujours quelque passion vous inspire, il ose prendre la Hberté de considérer toutes les personnes en qui l'on voit luire quelques étincelles du feu qui échauffa autrefois ces grands génies de l'antiquité.
Vous croyez, sans douté, qu'il est bien plus honorable de faire des Enluminures, des Chamillardes et des Onguents pour la Irûlure (1), etc. Que voulez-vous? tout le monde n'est pas capable de s'occuper à des choses si importantes. Tout le monde ne peut pas écrire contre les jésuites. On peut arriver à la gloire par plus d'une voie.
Mais, direz- vous, il n'y a plus maintenant de gloire à composer des romans et des comédies. Ce que les païens ont honoré est devenu horrible parmi les chrétiens. Je ne suis pas un théologien conmie vous ; je prendrai pomlant la Hberté de vous dire que l'ÉgHse ne nous défend point de lire les poètes ; qu'elle ne nous commande point de les avoir en hon^eur. C'est en partie dans leur lecture que les anciens Pères se sont formés. Saint Grégoire de Nazianze n'a pas fait de difficulté de mettre la Passion de Notre-Seigneur en tragédie. Saint Augustin cite Virgile aussi souvent que vous citez saint Augustin.
Je sais bien qu'il s'accuse de s'être laissé attendrir à la comédie et d'avoir pleuré en lisant Virgile. Qu'est-ce que vous concluez de là? Direz- vous qu'il ne faut plus hre Vhgile, et ne plus aller à la comédie? Mais saint Augustin s'accuse aussi d'avoir Dris trop de plaisir aux chants de l'Eghse. Est-ce à dire qu'il ne f mt plus aller à l'éghse?
Et vous autres, qui avez succédé à ces Pères, de quoi vous êtes-vous avisés de mettre en français les comédies de Térence (2)? Fallait-il interrompre vos saintes occupations pom* devenir des traducteurs de comédies? Euoore, si vous nous les aviez données avec leurs gi'âces, le pubhc vous serait obhgé
(1) UOnijumi pour la brûlure est uu poème burlesque contre les jésuites, attribué à Barbier d'Aucourt.
(2) Le Alaistre de Sacy avait traduit VAndrienne, les Adelphes et le Fliormion.
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de la peine que vous avez prise. Vous direz peut-être que vous en avez retranché quelques libertés. Mais vous dites aussi que le soin qu'on prend de couvrir les passions d'un voile d'honnêteté ne sert qu'à les rendre plus dangereuses. Ainsi, vous voilà vousmêmes au rang des empoisonneurs.
Est-ce que vous êtes maintenant plus saints que vous n'étiez en ce temps-là? Point du tout. Mais, en ce temps-là, Desmarêts n'avait pas écrit contre vous. Le crime du poète vous a irrités contre la poésie. Vous n'avez pas considéré que ni iL d'Urfé, ni Corneille, ni Gomber\-ille, votre ancien ami, n'étaient point responsables de la conduite de Desmarêts. Vous les avez tous enveloppés dans sa disgrâce. Vous avez même oublié que iJlle de Scudéry avait fait une peinture avantageuse du Port-Royal dans sa Clélie. Cependant j'avais ouï dire que vous a%iez souffert patiemment qu'on vous efit loués dans ce H\Te horrible. L'on fit venir au désert le volume qui parlait de vous. Il y courut de main en main, et tous les soUtaires voiUurent voir l'endroit oîi ils étaient traités (Tillustres. Xe lui a-t-on pas même rendu ses louanges dans l'une des Provinciales, et n'est-ce pas elle que l'auteur entend, lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connaître?
Mais, monsieiu", si je m'en souviens, on a loué même Desmarêts dans ces lettres. D'abord l'auteur en avait parlé avec mépris, sur le bruit qui courait qu'il travaillait aux apologies des jésuites. Il vous fit savoir qu'il n'y avait point de part. Aussitôt il fut loué comme un homme d'honneur et comme un homme d'esprit.
Tout de bon, monsieur, ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait faire sur ce procédé les mêmes réflexions que vous avez faites tant de fois siu- le procédé des jésuites? Vous les accusez de n'envisager dans les personnes que la haine ou l'amour qu'on avait pour leiu- compagnie. Vous deviez éviter de leur ressembler. Cependant on vous a vu de tout temps louer et blâmer le même homme, selon que vous étiez content ou mal satisfait de lui. .Sur quoi je vous ferai souvenir d'une petite histoire que m'a contée autrefois un de vos amis. Elle marque assez bien votre caractère.
H disait qu'im jour deux capucins arrivèrent à Port-Royal et y demandèrent l'hospitaUté. On les reçut d'abord a^sez froidement, comme tous les rehgieux y étaient reçus. Mais enfin il était tard, et l'on ne put pas se dispenser de les recevoir. On les mit tous deux dans une chambre, et on leur porta à
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soupor. Comme ils ('taient à tal)1o, le dialilo, f|iii no voulait pas que ces bons j)ères soupjissent à leur aise, mit dans la tête de quelqu'un de vos messieurs que l'un de ces capucins était un certain père Maillard, qui s'était de})uis peu signalé à Eome en sollicitant la bulle du pape contre Jansénius. Ce bruit vint aux oreilles de la mère Angélique (1). Elle accourt au parloir avec précipitation, et demande qu'est-ce qu'on a servi aux capucins, quel pain et quel \in on leur a donnés? La tourière lui répond qu'on leur a donné du pain blanc et du vin des messieurs. Cette supérieure zélée commande qu'on le leur ôte, et que l'on mette devant eux du pain des valets et du cidre. L'ordre s'exécute. Ces bons pères, qui avaient bu chacun un coup, sont bien étonnés de ce changement. Ils prennent pourtant la chose en patieuce, et se couchent, non sans admirer le soin qu'on prenait de leur faire faire pénitence. Le lendemain ils demandèrent à dire la messe, ce qu'on ne put pas leur refuser. Comme ils la disaient, M. de Bagnols entra dans l'égUse, et fut bien surpris de trouver le visage d'un capucin de ses parents dans celui que l'on prenait pour le père Maillard. M. de Bagnols avertit la mère Angélique de son erreur, et l'assura que ce Père était un fort bon religieux, et même dans le cœur a^sez ami de la vérité. Que fit la mère Angéhque? Elle donna des ordres tout contraires à ceux du jour de devant. Les capucins furent conduits avec honneur de l'église dans le réfectoire, où ils trouvèrent un bon déjeuner qui les attendait, et qu'ils mangèrent de fort bon cœur, bénissant Dieu qui ne leur avait point fait manger leur pain blanc le premier.
Voilà, monsieur, comme vous avez traité Desmarêts, et comme vous avez toujours traité tout le monde : qu'une femme fût dans le désordre, qu'un homme fût dans la débauche, s'ils se disaient de vos amis, vous espériez toujours de leur salut ; s'ils vous étaient peu favorables, quelque vertueux qu'ils fussent, vous appréhendiez toujours le jugement de Dieu pour eux. La science était traitée comme la vertu : ce n'était pas assez, pour être savant, d'avoir étudié toute sa vie, d'avoir lu tous les auteurs ; il fallait avoir lu Jansénirs, et n'y avoir point lu les propositions.
Je ne doute point que voiis ne vous justifiiez par l'exemple de quelque Père : car qu'est-ce que vous ne trouvez point
(1) Angélique Amauld, abbesse de Port-Royal, et sœur du grand Arnauld et de M. d'Andillv.
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dans les Pères? Vous nous direz que saint Jérôme a loué Rufin comme le plus savant homme de son siècle, tant qu'il a été son aini; et quïl traita le même Rufin comme le plus ignorant honmie de son siècle, depuis qu'il se fut jeté dans le parti d'Origène. Mais vous m'avouerez que ce n'est pas cette inégalité de^ sentiment qui l'a mis au rang des saints et des docteui-s de l'Église.
Et, sans sortir encore de l'exemple de Desmarêts, quelles exclamations ne faites-vous point sur ce qu'un homme qui a fait autrefois des romans, et qui confesse, à ce que vous dites, qu'il a mené ime ^^e déréglée, a la hardiesse d'écrire sur les matières de la religion ! Dites-moi, monsieur, que faisait dans le monde M. le Maistre? H plaidait, il faisait des vers ; tout cela est également profane, selon vos maximes. Il avoue aussi dans une lettre qu'il a été dans le dérèglement, et qu'il s'est retiré chez vous pour pleurer ses crimes. Comment donc avez-vous souffert qu'il ait tant fait de traductions, tant de hvres sur les matières de la grâce? Ho ! ho ! direz-vous, il a fait auparavant une longue et sérieuse pénitence. Il a été deux ans entiers à bêcher le jardin, à faucher les prés, à laver les vaisselles. Voilà ce qui l'a rendu digne de la doctrine de saint Augustin, Mais, monsieur, vous ne savez pas quelle a été la pénitence de Desmarêts. Peut-être a-t-il fait plus que tout cela. Croyez-moi, vous n'y regarderiez point de si près s'il avait écrit en votre faveur. C'était là le seul moyen de sanctifier une plume profanée par des romans et des comédies.
Enfin, je vous demanderais volontiers ce qu'il faut que nous hsions, si ces sortes d'ouvrages nous sont défendus. Encore faut-il que l'esprit se délasse (jnelquefois. Nous ne pouvons pa.s toujours hre vos livres. Et puis, à vous dire la vérité, vos hvres ne se font plus hre comme ils faisaient. Il y a longtemps que vous ne dites plus rien de nouveau. En combien de façons avezvous conté l'histoire du i)ape Honorius? Que l'on regarde ce que vous avez fait depuis dix ans, vos Disquisitions, vos Dissertations, vos Rétioxions, vos Considérations, vos Observations, on n'y trouvera aucune chose, sinon (pie les propositions ne sont pas dans Jansénius. Hé ! Messieurs, demeurez-en là. Ne le dites plus. Aussi bien, à vous parler franchement, nous sommes résolus d'eu croire plutôt le pape et le clergé de Fance que
v'OUS.
Pour vous, monsieur, qui entrez maintenant en lice contre Desmarêts, nous ne refusons point de Hre vos lettres. Poussez
votre ennemi à toute rigueur. Examinez chrétiennement ses mœm-s et ses livres. Feuilletez les registres du Châtelet. Employez l'autorité de saini Augustin et de saini Bernard pour le déclarer visionnaire. Établissez de bonnes règles pour nous aider à reconnaître les fous : nous nous en servirons en temps et lieu. Mais ne lui portez point de coups qui puissent retomber sur les autres ; surtout, je vous le répète, gardez-vous bien de croire vos lettres aussi bonnes que les Lettres 'provinciales : ce serait une étrange vision que celle-là. Je vois bien que vous voulez attraper ce genre d'écrire : Tenjouement de M. Pascal a plus servi à votre parti que tout le sérieux de M. Arnauld. Mais cet enjouement n'est point du tout votre caractère, vous retombez dans les froides plaisanteries des Enluminures; vos bons mots ne sont d'ordinaire que de basses allusions. Vous croyez dire, par exemple, quelque chose de fort agréable quand vous dites, sur une exclamation que fait M. Chamillard, que son grand 0 n'est qu'un 0 en chiffre; et quand vous l'avertissez de ne pas suivre le grand nombre, de peur d'être un docteur à la douzaine, on voit bien que vous vous efforcez d'être plaisant ; mais ce n'est pas le moyen de l'être.
Retranchez-vous donc sur le sérieux, remplissez vos lettres de longues et doctes périodes, citez les Pères, jetez-vous souvent sur les injures, et presque toujours sur les antithèses : vous êtes appelé à ce style, il faut que chacun suive sa vocation.
Je suis, etc.
La lettre, bien entendu, ne resta pas sans réponse. Mais les Solitaires n'y mirent point leur nom. Ce furent deux de leurs amis, Du Bois et Barbier d'Aucourt, qui répliquèrent à Racine.
La réponse de Barbier, qui vise à l'esprit, est assez faible. Celle de Du Bois vaut mieux, quoique un peu lourde. Du Bois y reproche justement à Racine ses attaques contre des personnes qu'il avait plus de raisons que quiconque de respecter, comme cet Antoine Lemaître qu'il appelait autrefois « son cher papa » et cette mère Ange-
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lique, sœur du grand Arnauld. à qui, pour être une sainte, il n'a manqué que de ne pas croire aux quatre propositions :
Vous pensez, dit-il, qu'en nommant seulement les livres de Poit- Royal, vous les avez entièrement détruits ; et vous croyez avoir suffisamment répondu cà tous les anciens conciles en disant seulement qu'ils ne sont pas nouveaux. Désabusez-vous, monsieur, et ne vous imaginez point que le monde soit assez injuste poiu- juger selon votre passion ; il n'y a persoime, au contraii-e, qui n'ait hon-eiu: de voir que votre haine va déteiTer les morts, et outrager lâchement la mémoire de M. Le Maistre et de la mère Angéhque par des railleries méprisantes et des calomnies ridicules.
Le coup était assez bien porté, concédons-le, d'autant qu'il touchait l'adversaire au point faible et que les relations antérieures du poète avec Port-Royal n'étaient un mystère pour personne. Racine ne voidut point rester sur cette semi-défaite et riposta par une seconde lettre, aussi spirituelle et aussi injuste que la première, et qu'il se disposait à publier, quand Boileau, à qui il l'avait montrée, « lui représenta, dit Louis Racine, que cet oiuTage ferait honneur à son esprit, mais n'en ferait pas à son cœur, parce qu'il attaquait des hommes fort estimés et le plus doux de tous (Mcole, qui venait de faire paraître à Liège ime nouvelle édition de ses Imaginaires avec les deux réponses de Du Bois et de Barbier d'Aucourt), auquel il avait lui-même comme aux autres de grandes obligations ». Racine écouta Boileau et fit bien. Il arrêta les hostilités et ne li\Ta pas sa lettre à l'impression. On lui en a su gré, mais en exprimant le regret cpi'il ne se soit pas montié magnanime jusqu'au bout et n'ait point détruit la lettre, qui parut après sa mort. Racine, au temps de sa conversion, avait ])ourtant consenti des sacrifices plus pénibles, notaimnent celui du Phaéton et de VAkeste inachevés dont il sera parlé plus loin. Et, d'autre part, Louis Racme nous dit que la seconde lettre à Port-Royal fut trouvée par hasard, non dans les papiers de son père, mais dans ceux
de M. l'abbé Dupin. En outre, au moment où nous sommes, onze années séparent Eacine du temps de sa conversion. Il ne faut donc pas trop se hâter de conclure : « Ah ! il est bien homme de lettres, celui-là ! » Racine pouvait ignorer qu'un double existât de sa réponse, et il suffit pour sa justification que ce ne soit point de ses propres tirohs qu'on l'ait exhumé.