‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 39 sur 130 · RACINE PEINT DES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

RACINE PEINT DES PERSONNAGES

frénésie amoureuse plus dévastatrice que celle d'une Hermione ou d'un Oreste? Hermione n'est que passion : sa dignité, ses parents, les intérêts de la Grèce, elle lui sacrifiera tout et Pyrrhus lui-même, quand elle verra qu'il lui échappe, et sa propre vie, quand Pyrrhus aura succombé. Oreste lui ressemble sur ce point, mais avec un trait de plus qui s'accuse assez pour le distinguer d'Hermione : esclave de ses sens, il est encore une victime de la fatalité. Kacine, qui avait à peindre, dans la même pièce, trois amouis presque aussi également tyranniques, les a nuancés de la manière la plus savante. Il est bien \Tai, comme l'a dit M. JiUes Lemaître. qu'Oreste est déjà un personnage romantique, un Werther et un Antony d'avant la lettre : il souffre conmie eux d'une hypertrophie du moi et, coimne eux, il croit que le monde entier et les dieux sont conjurés contre lui. Ce monomane ne pouvait finh* que dans la fohe, et c'est eu effet comme il finit. Pyrrhus, le troisième amoureux de la pièce, semble plus ra.«;sis d'abord. C'est qu'il n'a plus affaire à une forcenée comme Hermione, mais à Andromaque, cette Andromaque dont le bon Sarcey disait qu'elle est « une maligne » et que « tout est manège chez elle en vue de protéger son petit », Et Andromaque réagit inévitablement sur Pyrrhus : elle lui en hnpose par sa dignité et elle le déconcerte par sa stratégie. Pour se défendre et défendre avec elle le souvenir d'Hector et la vie d'Astyanax, elle n'a que ses armes de femme : sa beauté, ses larmes et cette coquetterie innocente qu'on lui a bien injustement reprochée et par où, en même temps qu'épouse et mère, elle reste encore femme. Dans la première version d' Andromaque. Racine, par un trait qui aclievait men-eilleusement sa psychologie, lui faisait avouer que Pyrrhus mort semblait (uavou- pris la place » d'Hector ilaiis son cnnir; elle s'éprouvait « deux fois veuve » et, si cette confidence, qu'elle faisait au dénouement de la pièce, était pour affaiblir limpression et détruire quelf|ue peu Tunité du personnage, nécessaire à la scène, combien elle témoignait d'une observation j)rofonde et manifestait chez Racine une connaissance singulière du cœur humiiin !

ANDROMAQUE

[La scène est à Buthrot, ville d'Épire au nom barbare que Racine s'est bien gardé d'introduii'e dans ses vers. Fiancé à Hermione, fille d'Hélène et de Ménélas, Pyrrhus, qui ne peut se résoudre à ce mariage, est relancé jusque dans son palais par Hermione. Et celle-ci, à son tour, y est relancée par Oreste qui l'aime et qui, pour la retrouver, s'est fait confier la direction de l'ambassade chargée de réclamer à Pyrrhus Astyanax, fils d'Hector, qu'il tient captif dans sa cour avec sa mère Andromaque. Ce dernier survivant d'une race exécrée est une menace pour les Grecs, qui craignent en lui un vengeur futur d'Hector : Oreste s'en explique dès la scène ji de l'acte I^r avec Pyrrhus. Ni l'un ni l'autre n'y décou\Tent leurs véritables sentiments et les raisons secrètes de leiu: conduite. Mais Oreste nous a déjà confessé, dès la première scène avec Pylade, sa passion pour Hermione, et Pyrrhus, resté seul avec Phœnix, ne va pas tarder non plus à nous confesser sa passion ])our Andromaquef, qui éclatera presque aussitôt dans la scène avec cette princesse.]

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