‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 38 sur 130 · HACINE PEINT DES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

HACINE PEINT DES PERSONNAGES

une action dans laquelle ces deux amours seront menacés et entreront en conflit l'un avec l'autre. Virgile lui fournira tout à point les éléments de cette action aux vers 292-332 du troisième livre de VEnéide :

Litloroque Epeirî legimus, porluqur suh'mus, etc.

Nous côtoyons le rivage d'Épire et nous entrons dans un port de la Chaonie, d'où nous montons jusqu'à la haute ville de Buthrot... Dans ce moment même. Andromaque offrait à la cendre d'Hector les libations solennelles et les tristes offrandes ; elle appelait ses mânes, près du tombeau verdoyant et vide qu'elle lui avait consacré entre deux autels arrosés de ses larmes... Elle baissa la tête et, d'une voix laniiuissante, parla ainsi : « Oh ! heureuse, avant toutes les autres, la vierge fille de Priam condamnée à mourir sur la tombe d'un ennemi, au pied des hautes murailles de Troie ; qui n'eut point à subir le partage ordonné par le sort ; qui ne toucha point, captive, le lit d'un maître victorieux! Nous, après l'incendie de notre patrie, on nous traîna de mers en mers, et il nous fallut, enfantant dans l'esclavage, souffrir l'insolence du sang d'Achille. L'orgueilleux jeune homme s'attacha peu après à Hermione, race de Léda, et contracta avec elle l'hymen Spartiate. Mais Oreste, enflammé d'un violent amour pour l'épouse qui lui a été ravie et ^tée par les Furies vengeresses des crimes, fond sur son rival surpris et l'égorgé au pied des autels paternels.

« Voilà en peu de vers, dit Racine dans sa première Préface, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l'action qui s'y passe, les quatre principaux acteurs et même leurs caractères. Excepté celui d'Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans r Andromaque d'Euripide. C'est presque la seule chose que j'emprunte ici de cet auteur. «Et il ajoute un peu plus loin : « Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité que, pour peu qu'on la connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. »

Or, c'est précisément ce que contestaient Saint-É\Temont, Condé et quelques autres, et le reproche, qui ne visait que P.yrrhus, n'atteint pas que lui. Il suffit de relire attentivement VEnéide. Andromaque, chez Virgile non

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])liis que choz Eiiri])ido, n'a pu se soustrahe aux ordres (lu vaiu(iueur : elle est entrée en esclave dans sa coucli<\ d'où il Fa chassée pour épouser Herinione. Ce sont les niauirs du temps, sans la moindre analogie avec celles qu'on observe dans V Amlromaque de Racine et qui sup- ])Osent dix-sept siècles de christianisme et un état de civilisation particulièrement raffiné. Chateaubriand fait remarquer avec raison que l'antiquité a ignoré cette délicieuse pureté de sentiment, qui est le grand charme de l'héroïne racinienne, et elle n'a pu lui suggérer davantage, comme le remarque à son tour Saint-Marc Girardin, l'idée toute moderne de son indépendance. Encore n'est-ce pas assez du'e : l'esclave, la prisonnière de guen'e soumise à tous les caprices d'un maître féroce, elle est traitée, chez Racine, avec une déférence, des égards comme on n'en rendait que sous Louis XIV aux majestés déchues, à une Henriette d'Angleterre ou à un Jacques II ; elle garde son rang, ses ])rivilèges ; elle a une suivante, qui est sa confidente, et Pyrrhus peut se dne son maître : il le dit d'un air et avec des formes qui sont ceux d'un héros de ZcCidc ou de la Princesse de Clèves. En un mot, cette Andromaque, comme V Alexandre, c'est encore l'antiquité adaptée au ton et au goût de la cour du grand siècle. L'observation de Taine à cet égard reste parfaitement juste et s'applique non pas seulement à Andromaque et à Pyrrhus, mais à tous les personnages de la pièce, Pylade compris, qui, de l'ami d'Or este, « est devenu soii menin ».

Reste à savoir s'il en faut blâmer Racine et, sous un costume antique, d'avoir peint des hommes de son temps qui sont aussi des hommes de tous les temps. Certaines nuances de sentiments peuvent changer : ce qui ne change point, sous le raffinement du langage et des mœurs, c'est le fond de la nature humaine, ce sont les vieux instincts de jalousie, de haine et de meurtre toujours vivaces en nous, comme chez nos pères de l'âge des cavernes, et le plus terrible de tous si la volonté ou la grâce ne le dompte : l'instinct sexuel, l'amour. Mais qui oserait dire que Racine a transigé dans la peintm*e de cet amour? Et se peut-il

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