‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 45 sur 130 · SCENE V PYRRHUS, PHŒNIX · texte numérisé non relu

SCENE V PYRRHUS, PHŒNIX

PYRRHUS

Eh bien, Phœnix, l'amour est-il le m^tre? Tes yeux refusent-ils encor de me connaître?

PHŒ^JIX

Ah ! je vous reconnais ; et ce juste courroux. Ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous. Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile : C'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille, Que la gloire à la fin ramène sous ses lois, Qui triomphe de Troie une seconde fois.

PYRRHUS

Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire : D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire , P]t mon cœur, aussi fier que tu l'as vu soumis, ('roit avoir en l'amour vaincu mille ennemis. Considère, Phœnix, les troubles que j'évite, Quelle foule de maux l'amour traîne à sa suite. Que d'amis, de devoirs, j'allais sacrifier. Quels périls... un regard m'eût tout fait oubher : Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle. Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle.

PHŒNIX

Oui, je bénis, seigneur, l'heureuse cruauté Qui vous rend...

PYRRHUS

Tu l'as vu comme elle m'a traité!

Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée, Que son fils me la dût renvoyer désarmée : J'allais voir le succès de ses embrassements ; Je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements.

Sa niisôie l'aif^rit ; et, toujours plus farouche,

(xMit fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche.

Vainement à son fils fassurais mon secours :

' C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours ;

Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;

(Jest lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse. »

Eh ! quelle est sa pensée? Attend-elle en ce jour

Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour?

PHŒNIX

Sans doute, c'est le prix que vous gardait l'ingrate. Mais laissez-la, seigneur.

PYRRHUS

Je vois ce qui la flatte :

Sa beauté la rassure ; et, malgré mon courroux, L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux. Je la verrais aux miens, Phœnix, d'un œil tranquille. Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Achille : Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.

PHŒMX

Commencez donc, seigneur, à ne m'en parler plus. Allez voir Hermione ; et, content de lui plaire, Oubhez à ses pieds jusqu'à votre colère. Vous-même à cet hymen venez la disposer : Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer? Il ne l'aime que trop.

PYRRHUS

Crois-tu, si je l'épouse, Qu' Andromaque en son cœur n'en sera pas jalouse?

PHŒNIX

Quoi 1 toujours Andromaque occupe votre esprit ! Que vous importe, ô dieux ! sa joie ou son dépit? Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire?

PYRRHUS

Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire :

Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ;

Elle ignore à quel point je suis son ennemi.

Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,

Et donner à ma haine une hbre étendue.

Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.

Allons.

PHŒXIX

Allez,^seigneur, vous^jeter à ses pieds :

118 == RACINE. — CHAP. Vllf

Allez, en lui jiirant que votre âme l'adoro, A (le nouveaux mépris l'encourajnfer encore.

PYRRTIUS

Je le vois bien, tu crois que, prêt à l'excuser, Mon cœur court après elle, et cherche à s'apaiser.

PHŒNIX

Vous aimez : c'est assez.

PYRRHUS

Moi l'aimer? une ingrate Qui me hait d'autant plus que mon amour la llatte? Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi? Je puis perdre son fils, peut-être je le doi ; Etrangère... que dis-Je? esclave dans l'Épire, Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ; Et je ne puis gagner dans son perfide cœur D'autre rang que celui de son persécuteur? Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine; Il faut bien une fois justifier sa haine ; J'abandonne son fils. Que de pleurs vont couler! De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler ! Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose! Elle en mourra, Phœnix, et j'en serai la cause : C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.

PHCENIX

Et pourquoi donc en faire éclater le dessein? Que ne consultiez-vous tantôt votre faiblesse?

PYRRHUS

Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse. Crains-tu pour ma colère un si faible combat? D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat. Allons, A tes conseils, Phœnix, je m'abandonne. Faut-il WvTPT son fils? faut-il voir Hermione?

PHŒNIX

Oui, voyez-la, seigneur ; et, par des vœux soumis, Protestez-lui...

PYRRHUS

Faisons tout ce que j'ai promis.

[On voit à quel point ce revirement est peu sérieux et comme il suffira d'un regard, d'un mot d'Andromaque, pour changer une fois de plus les dispositions de Pyrrhus.

ANblîuMAUUE llû

Mais Oreste n'est pas dans l'âme de son rival ; il croit à la sincérité de ses déclarations et il se désespère, au troisième acte, avec Pylade, d'avoir perdu Hennione dans le moment même qu'il venait de la « gagner «. Lui aussi médite de se venger et d'enlever la volage. Cependant U dissimule et, Hermione paraissant, il se contient devant eUe, qui s'étonne à bon -droit ensuite avec sa confidente d' « un couitoux si modeste ». EUe-même, après s'être interrogée sur les mobiles auxquels a pu obéir Pyrrhus et s'être demandé si ce n'est pas à la crainte qu'il cède plus qu'à l'amour, finit par adopter l'hypothèse la plus flatteuse pour ses intérêts :

Tu crois que Pyrrhus craint?...

Kon, Cléone..,

H veut tout ce qu'il fait et, s'il m'épouse, il m'aimo.

Sa joie éclate en transports lyriques, que glace brusquement l'apparition d'Andi'omaque. EUe veut se dérober à un entretien qui gâterait son plaisir ; la captive l'arrête d'un mot.^

ACTK III

Page 1