‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 61 sur 130 · SCÈNE IV LÉANDRE, DANDIN, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN · texte numérisé non relu

SCÈNE IV LÉANDRE, DANDIN, L'INTIMÉ, PETIT-JEAN

LÉ ANDRE

Vite un flambeau ! j'entends mon père dans la rue. Mon père, si matin qui vous fait déloger? Où courez-vous la nuit?

Je veux iller juger.

= LES PLAIDEURS — — ■ lu3

LÉANDRE

Et qui juger? Tout dort.

PETIT-JEAX

Ma foi, je ne doK guère?.

LÉANDRE

Que de sacs ! il en a jusques aux jarretières.

DANDIX

Je ne veux de trois mois rentrer dans la maison. De sacs et de procès j'îù fait provision,

LÉANDRE

Et qui vous nourrira?

DA^'DIN

Le buvetier, je pense.

LÉANDRE

ilais où dormirez-vous, mon père?

DANDIN

A l'audience.

LÉANDRE

Non, mon père ; il vaut mieux que vous ne sortiez pas. Dormez chez vous ; chez vous faites tous vos repas. SouSrez que la raison enfin vous persuade; Et pour votre santé...

D.VNDIN

Je veux être malade.

LÉANDRE

Vous ne létes que trop. Domiez-vous du repos ; Vous n'avez tantôt plus que la peau sur les os.

DANDIN

Du repos? Ah ! sur toi tu veux régler ton père ! Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, Qu'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans? L'îirgent ne nous %ient pas si vite que Ton pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence. Ma robe vous fait honte : un fils de juge ! Ah ! fi ! Tu fais le gentilhomme : hé, Dandin, mon ami, Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe Les portraits des Dandins : tous ont porté la robe ; Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis : Attends que nous soyons à la fin de décembre. Qu'est-ce qu'un gentilhonmie? Un pilier d'antichambre.

134 === RACINE. — GHAP. IX

Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés, A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche, Enfin, pour se chauffer, venir tom-ner ma broche ! Voilà comme on les traite. Hé ! mon pauvre garçon. De ta défunte mère est-ce là la leçon? La pauvre Babonnette ! Hélas ! lorsque j'y pense. Elle ne manquait pas une seule audience. Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta, Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : Elle eût du buvetier emporté les serviettes. Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes (1). Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va, Tu ne seras qu'un sot.

LÉANDRE

Vous vous morfondez là, Mon piVe. Petit-Jean, remenez votre maître, Couchez-le dans son lit ; fermez porte, fenêtre ; Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud.

PETIT-JEAN

Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut.

DAiNPIN

Quoi ! l'on me mènera coucher sans autre forme? Obtenez un arrêt comme il faut que je dorme.

LÉANDRE

Hé ! par provision, mon père, couchez-vous.

DANDIN

J'irai ; mais je m'en vais vous faire enrager tous : Je ne dormirai point.

LÉANDRE

Eh bien, à la bonne heure!

Qu'on ne le quitte pas. Toi, l'Intimé, demeure.

(1) Hacine, en cet endroit, uaus l'avons dit, avait en vue Mme Taitlieu, femme d'un lieutenant-criminel célèbre par son avarice et i);a le portrait qu'en a fait Boileau dans sa dixième Satire :

L'un et l'autre dès lors vécut à l'aventure Des présents qu'à l'abri de la magistrature l.c mari quelquefois des plaideurs extor(|n;iit, (Ju de ce que sa i'emme aux voisins escroquait.

= LES PLAIDEUHS = ^5o

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