DANT)IN
Couvrez-vous, vous dis-je.
PETIT-JEAN
Oh ! monsieur ! je sais bien à quoi l'honneur m'oblige.
DANDIN
îse te couvre donc pas.
PETIT- JEAN, se couvrant.
(Au souffleur.) Messieurs... Vous, doucement ; Ce que je sais le mieux, c'est mon commencement.
188 ' RACINE. — CIIAP. IX
Messieurs, quand je regarde avec exactitude L'inconstance du monde et sa vicissitude ; Lorsque je vois, parmi tant d'hommes différents, Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants ; Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune ; Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;
(Babylon'ens) Quand je vois les États des Babyboniens
(Persans) (Macédoniens)
Transférés des Serpents aux Nacédoniens ;
(Romains) (despotique)
Quand je vois les Lorrains, de l'état dépotique,
(démocratique) Passer au démocrite, et puis au monarchique; Quand je vois le Japon...
l'intimé
Quand aura-t-il tout vu?
PETIT-JEAN
Oh ! pourquoi celui-là m'a-t-il interrompu? Je ne dirai plus rien,
DANDIN
Avocat incommode, Que ne lui laissez-vous finir sa période? Je suais sang et eau, pour voir si du Japon H viendrait à bon port au fait de son chapon, Et vous l'interrompez par un discours frivole. Parlez donc, avocat.
PETIT-JEAN
J'ai perdu la parole.
LÉ AND RE
Achève, Petit-Jean : c'est fort bien débuté. Mais que font là tes bras pendants à ton côté? Te voilà sur tes pieds droit comme une statue. Dégourdis-toi. Courage ! allons, qu'on s'évertue !
PETIT-JEAN, remuant les Iras.
Quand... je vois... Quand... je vois...
LÉANDRE
Dis donc ce que tu vois^
PETIT- JEAN
Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.
LE SOUFFLEUR
On lit...
=== LES PLAIDEUUS = 489
PETIT-JEAN
On lit...
LE SOUFFLEUR
Daus la
PETIT-JEAN
Dans la...
LE SOUFFLEUR
MétamorphOîC...
PETIT-JEAN
Comment?
LE SOUFFLEUR
Que la métem...
Que la métem...
LE SOUFFLEUR
Psycose...
PETIT-JEAN
Psycose...
LE SOUFFLEUR
Eh ! le cheval !
PETIT-JEAN
Et le cheval..
LE SOUFFLEUR
Encor !
PETIT-JEAN
Encor...
LE SOUFFLEUR
Le chien I
PETIT-JEAN
Le chien...
LE SOUFFLEUR
Le butor !
PETIT-JEAN
Le butor..,
LE SOUFFLEUR
Peste de l'avocat !
PETIT-JEAN
Ah ! peste de toi-même !
Voyez cet autre avec sa face de carême ! Va-t'en au diable !
DANDIN
Et vou?, venez au fait. Un mot
190 ■ RACINE. — CIIAP. IX ,
Du fait (1).
PETIT-JEAN
Eh ! faut-il tant tmirner autour du pot? Ils me font dire aussi des mots longs d'une toise, De grands mots qui tiendraient dïci jusqu'à Pontoise. Pour moi, je ne sais point tant faire de façon Pour dire qu'un mâtin vient de prendre un chapon. Tant y a qu'il n'est rien que votre chien ne prenne ; Qu'il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ; Que la première fois que je l'y trouverai, Son procès est tout fait, et je l'assommerai.
LÉ AND RE
Belle conclusion, et digne de l'exorde !
PETIT-JEAN
On l'entend bien toujours. Qui voudia mordi'e y morde.
DANDIN
Appelez les témoins.
LÉANDRE
C'est bien dit, s'il le peut :
Les témoins sont fort chers, et n'en a pas qui veut.
PETIT- JEAN
Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche.
DANDIN
Faites-les donc venir.
PETIT- JE AN
Je les ai dans ma poche.
Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon ; Voyez-les, et jugez.
l'intimé Je les récuse.
DANDIN
Bon!
(1) Allusion à une anecdote du temps de Racine. Un avocat, plaidant pour un homme sur le compte duquel on voulait mettre un enfant, se perdait dans des détails absolument étrangers à sa cause, ne sachant trop que dire sur une pareille question. Le juge lui criait sans cesse : Au fait ! au fait ! Enfin l'avocat, poussé à bout, inteiTompit brusquement ses digressions, et dit avec une grande volubihté : Le fait est un enfant de fait; celui qu'on dit l'avoir fait nie le fait. Voilà le fait.
Pourquoi les récuser?
l'intimé
Monsieur, ils sont du Maine.
DAXDIN
H est vrai que du Mans il en vient par douzaine.
L'iXTDrÉ
Messieurs...
DAXDIN
Serez-vous long, avocat? dites-moi (1).
l'intimé Je ne réponds de rien.
DAXDIX
n est de bonne foi.
l'intimé, <f un ion finissant en fausset. Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable (2), Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, Semble s'être assemblé contre nous par hî^ar, Je veux dire la brigue et T éloquence. Car, D'un côté, le crédit du défunt m'épouvante, Et de l'autre côté, l'éloquence éclatante De maître Petit-Jean m'éblouit.
DAXDIX
Avocat,
(1) On assure que le premier président du parlement de Paris fit un jour la même question à un avocat nommé Montauban. L'avocat répondit affirmativement, et le président le loua de sa bonne foi.
(2) Cet exorde est celui de Toraison de Cicéron pro Quintio : Patru, en plaidant pour un pâtissier contre un boulanger, s'était servi du même exorde. Cette éloquence avait été autrefois fort à la mode. Bellièvre demandant à la reine Elisabeth la grâce de Marie Stuart, dans im long discours que rapporte M. de Thou (I, 86), non content de raconter plusieurs traits de Thistoire ancienne, cite des passages d'Homère, de Platon. et de Callimaque. Du temps de notre poète, nos avocats avaient encore coutume de remonter au déluge, de raconter des faits inutiles à leur cause, de remplir leurs discours de longs passages des
■ anciens, et, pour faire voir leur érudition, de rapporter beaucoup de citations : c'est pour cela qu'on voit ici des passages d'Ovide et de Lucain, et qu'on entend citer non seulement le Digeste, mais Aristote, Pausanias, etc. Ce qu'il y a de singulier, c'est que personne ne vit le ridicule de cette manière de plaider. La finesse des plaisanteries de Piacine ne fut pas sentie. Le parterre ne rit point de ce qu'il appelait des termes de chicane, et la pièce tomba aux premières représentations. (L. R.)
De votre ton, vous-même, adoucissez l'éclat. l'ixtimk (D'un ton ordinaire.) (Du l'eau ion.)
Qui-dà, j'en ai plusieurs... Mais quelque défiance Que nous doive donner la susdite éloquence. Et le susdit crédit t ce néanmoins, messieurs, L'ancre de vos l)ontés nous rassure. D'ailleurs Devant le o^rand Dandin l'innocence est hardie ; Oui, devant ce Caton de basse Normandie, Ce soleil d'équité qui n'est jamais terni : Vidrix causa diis plamit, sed vicia Catoni (1).
DANDIN
Vraiment, il plaide bien,
l'intimé Sans craindre aucune chose, Je prends donc la parole, et je viens cà ma cause. Aristote, primo, péri PoUticon, Dit fort bien...
dandin Avocat, il s'agit d'un chapon.
Et non point d' Aristote et de sa Politique.
l'intimé Oui ; mais l'autorité du Péripatétique Prouverait que le bien et le mal...
dandin
Je prétens Qu'Aristote n'a point d'autorité céans. Au fait!
l'intimé Pausanias, en ses Corinthiaques...
dandin Au fait.
l'intimé Eebuffe...
dandin Au fait, vous dis-je.
l'intimé
Le grand Jacques...
H) Les dieux se rangèrent du côté des vainqueurs, mais Caton resta fidèle aux vaincus. (Lucain.) ■*'
LKS PLAIDEURS = 193
DAXDI.X
Au fait, liu fait, au fait !
Oh ! je te vais juger.
LINTISrE
Harraeno Pul, in Prompt.
DAXDIN
L INTIME
Oh ! vous êtes si prompt !
(Vile.) Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine : Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine. Or, celui pour lequel je parle est affamé, Celui contre lequel je parle autem plumé ; Et celui pour lequel je suis prend en cachette Celui contre lequel je parle. L'on décrète : On le prend. Avocat pour et contre appelé ; Jour pris. Je dois parler, je paile, j"ài parlé.
DAXDIX
Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire ! Il dit fort posément ce dont on n'a que faire, Et court le grand galop quand il est à son fait.
l'intimé Mais le premier, monsieur, c'est le beau.
DAXDIX
C'est le laid.
A-t-on jamais plaidé d'une telle méthode? Mais qu'en dit l'assemblée?
LÉAXDRE
n est fort à la mode.
l'ixtimk, d'un ton véhémerU.
Qu'arrive-t-il, messieurs? On \ient. Comment \ient-on? On poursuit ma partie. On force une maison. Quelle maison? maison de notre propre juge ! On brise le ceUier qui nous sert de refuge ! De vol, de brigandage, on nous déclare auteurs 1 On nous traîne, on nous h\T:e à nos accusateurs, A maître Petit-Jean, messieurs. Je vous atteste : Qui ne sait que la loi Si quis canis. Digeste, De vi, paragrapho, messieurs, Caponihui, Est manifestement contraire à cet abus?
Et quand il serait vrai que Citron, ma partie, Aiu-ait mangé, messieurs, le tout, ou bien partie
Dudit chapon : qu'on mette en compensation Ce que nous avons fait avant cette action. Quand ma partie a-t-elle été réprimandée? Par qui votre maison a-t-elle été gardée? Quand avons-nous manqué d'aboyer au laiTon? Témoin trois procureurs, dont icelui Citron A déchiré la robe. On enverra les pièces. Pour nous justifier, voulez-vous d'autres pièces?
PETIT- JEAN
Maître Adam...
l'intimé Laissez-nous.
PETIT-JEAN
L'Intimé...
l'intimé
Laissez-nous.
PETIT-JEAN
S'enroue.
l'intimé Eh, laissez-nous ! Euh, euh !
dandin
Reposez-vous, Et concluez.
l'intimé, d'un ton pesant.
Puis donc, qu'on nous, permet, de prendre, Haleine, et que l'on nous défend, de nous, étendre. Je vais, sans rien omettre, et sans prévariquer, Compendieusement énoncer, expliquer.
Exposer à vos yeux, l'idée universelle De ma cause, et des faits, renfermés, en icelle (1).
dandin Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois. Que de l'abréger une. Homme, ou qui que tu sois. Diable, conclus ; ou bien que le ciel te confonde !
Je finis.
dandin Ah!
(1) La ponctuation de ces six vers n'est pas indifférente aux intentions de l'auteur. — Nous la donnons telle qu'elle est dans les éditions revues par Racine.
LES PLAIDEURS = i95
L INTIME
Avant la naissance du monde...
DANDix, MiUant.
Avocat, ah ! passons au déluge.
l'intimé
Avant donc La naissance du monde, et sa création, Le monde, l'univers, tout, la nature entière Était ensevelie au fond de la matière.
Les éléments, le feu, l'air, et la terre, et l'eau. Enfoncés, entassés, ne faisaient qu'un monceau, LTnc confusion, ime masse sans forme.
Un désordre, un chaos, ime cohue énorme :
UnUS ERAT TOTO NATURiE VULTUS IN ORBE,
QUEM GiLECI DIXERE CHAOS, RUDIS IXDIGESTAQUE MOLES (1).
{Dandin endormi se laisse tomler.)
LÉAXDRE
Quelle chute ! mon père Mon père, éveillez-vous.
Mon père !
Ay, monsieur ! Comme il dort !