CHAPITRE X
BRITANNICUS
/. La "pièce des connaisseurs. — II. Un tableau cChisbrire. — III. Les personnages de Britannicus. — IV. Le duc de Chevreuse colUiiora-t-il avec Racine?
On croit que c'est à la suite de la représentation des Plaideurs à Saint-Germain que Racine reçut cette gratification de douze cents li\Tes qui lui fut allouée par Colbert, le dernier jour de décembre 1668, « en considération de son application aux Belles-Lettres et des pièces de théâtre qu'il donne au public ».
Profondément sensible à cette nouvelle marque de la faveur royale, le poète voulut la mériter par de nouveaux titres et répondre en même temps aux détracteurs d'Alexandre et d' Andromaque, qui ne perdaient pas une occasion de le renvoyer à l'école du vieux ComeiÙe pour apprendre comment on fait parler les anciens siu: la politique. Boileau a touché quelques mots de cette préoccupation secrète dans ses vers à Racine :
Au Cid persécuté Cmna doit sa naissance
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Bturhus.
202 UACINE. — CHAP. X
Il s'en fallut bien cependant que le poète eût partie gagnée du premier coup. Racine le reconnaît lui-même dans sa première Préface : « De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point, dit-il, qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. » Et, dans sa seconde Préface, il répète :
Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérar.oes. A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté. Les critiques se sont évanouies ; la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le pubhc revoient le plus volontiers ; et si j'ai fait quelque chose de sohde et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Britannicus.
11 n'y a ])eut-ctre pas de tragédie de liacine en effet dont la versification soit plus soignée, lo style plus soutenu ; il n'y en a certainement pas dont le ton soit aussi mâle. Britamiicus est une excc])tion dans l'œuvre profane de Racine : d' Andromaque à Phèdre, c'est la seule pièce virile de ce théâtre féminin, avec certaines parties de Mithridate. Voltaire, reprenant le mot de Racine, rap])elait « la })iècc des connaisseurs ». Et ]Joileau ne pensait pas autrement : « Britannicus, disait-il à Brossottc, est la pièce de Racine dont les vers sont les plus finis. » 11 ne disait ])as « les plus beaux w. Les plus beaux vers de Racine sont sans doute dans Phèdre; mais il s'en faut que la versification de Phèdre ait l'égalité, la perfection continue de celle de Britannicus.
LA piKCi-: j)Ks ( (t\ XAissi: i US i>o;{
Rien n'y fit. Les applaiulisscnionts de Boileaii n'arrivèrent ])oint à convrir, le soir de la première représentation, les niiirinures des cahalenrs et les reaiarqiies désobligeantes du bonhomme ('orneille, marquant de « oh ! » et de « ah ! » les endroits qui lui déplairaient et faisant vraiment, dans la loge qu'il occupait seul et qui attirait tous les regards, l'effet de ce « vieux poète malintentionné » du prologue de VAndrienne, malevoli veteri^. jjoef.œ, auquel son jeune rival allait le comparer dans sa Pn'faiS. Pour atteindre plus sûrement leur ennemi, les cabal }urs avaient adopté une nouvelle tactique : au lieu de se grouper, comme d'habitude, à leur banc réservé, — « le bmc formidable », comme l'appelle Boursault, — ils s'étaie.it disséminés dans la salle, et les protestations qu'ils faisaient entendre, partant de tous côtés, n'avaient point l'air amsi concertées et pouvaient faire croire que la pièce rencontrait une hostilité générale.
Par surcroît de malchance, on donnait ce même jour-là, sur la place de Grève, un spectacle qui ajoutait à l'intérêt tragique l'avantage de la gratuité : un certain marquis de Courboyer, gentilhomme huguenot, condamné à mort « pour une dénonciation calomnieuse de lèse-majesté contre le sieur d'Aunoy », détournait à son profit» tout ce que la rue Saint-Denis a de marchands qui se rendent régulièrement à l'Hôtel de Bourgogne pour avoir la première vue do tous les ou\Tages qu'on y représente » (Boursault) C'est courir un grand risque de livrer bataille devant une salle à moitié garnie. Enfin pour expliquer, sinon l'échec, — car la pièce se maintint pendant plusieurs représentations et, de Boursault à Saint-É\Temond en passant par le gazetier Bobinet, presque tout le monde en trouva les vers « beaux » et « magnifiques », — du moins le succès assez faible qu'elle rencontra, on peut alléguer des raisons tirées du sujet luimême : ce sujet semblait bien lugubre ; Racine, le poète de la passion, n'y accordait presque aucune place à l'amour ; celui de Junie et de Britannicus n'était qu'un épisode et, si délicatement qu'il fût traité, il n'y avait point de quoi reposer des hoiTCurs du reste.
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La pièce se releva sans doute, comme la plupart des autres pièces de Racine, et c'est même une de celles qu'on voit représenter le plus souvent, tant à la ville qu'à la cour, de 1639 à 1763. Mais il fallut encore que Louis XTV s'en mêlât et cassât le verdict de ses sujets.
Intervention d'autant plus méritoire qu'elle était, cette fois, tout à fait désintéressée. Dans la Théhaïde, V Alexandre, et même dans Andromaque, Racine, apologiste du droit divin, ne perdait pas une occasion d'exalter la majesté royale et d'en présenter l'image la plus flatteuse. Il n'ignorait pas, ce faisant, qu'il se rendait agréable au roi. Mais ici rien ne sent la flagornerie, l'allusion courtisan esque. Bien mieux : les seuls vers que Louis XIV pût s'appliquer indirectement avaient le ton d'une critique. Et ceci est encore à l'honneur du monarque qu'il écouta la critique et fit un sage retour sur lui-même. On avait longtemps suspecté le fait et mis en doute les témoignages concordants de Louis Racine dans les JMfmnires sur la vie de son père et de Boileau dans une lettre de 1705 à Monchesnay.
« Lorsque Narcisse rapporte à Néron les discours qu'on tient contre lui, dit Louis Racine, il lui fait entendre qu'on raille son ardeur à briller par les talents qui ne doivent point être les talents d'un empereur :
Il excelle à conduire un char dans la carrière, A disputer des prix indignes de ses mains, A se donner lui-même en spectacle aux Romains, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre...
« Ces vers frappèrent le jeune monarque, qui avait quelquefois dansé dans les ballets ; et quoiqu'il dansât avec beaucoup de noblesse, il ne voulut plus paraître dans aucun ballet, reconnaissant qu'un roi ne doit point se donner en spectacle. «
Comme en 1630, deux mois après la représentation de Britannicus, le ballet des Amants magnifiques, où Louis XIV tenait le rôle de Neptune et d'Apollon, fut donné encore à la cour, il semblait qu'il y eût là une erreur. Mais M. Del-