‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 89 sur 130 · UN TABLEAU D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

UN TABLEAU D'HISTOIRE

tour a découvert chez Eobinet un passage qui concilie tout : il y est dit qu'à ce ballet le roi « fit danser et ne dansa point ». La leçon du poète avait donc porté, et c'est que Louis XIV y avait vu la leçon même de l'histoire.

Il avait raison, et c'est bien ce qu'est au premier chef Britannicus : un tableau d'histoire.

Racine avait surtout étudié la Rome impériale dans Tacite, qu'il appelle « le plus grand peintre de l'antiquité ». Et il ajoute, dans sa seconde Préface : « J'étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée. » A Tacite il faut pourtant ajouter Sénèque et Pline, qui lui fournirent quelques traits absents des Annales et dont il avait besoin pour achever sa peinture de la cour romaine.

Cette peinture, il allait s'y appliquer avec un souci, un scrupule de la vérité historique dont il n'avait pas encore donné d'exemple, et qu'il ne s'imposera plus qu'une fois dans Athalie. Saint-Évremont n'aurait pu reprendre ici, sans injustice, ses critiques habituelles sur le dédahi de Racine pour « le costume ». Il y a dans Britannicus une coulciu: d'antiquité, distribuée sans doute avec sobriété et mesure, mais qui fait qu'à la différence des autres tragédies du poète, qui, sauf Athalie, pourraient se passer nïmporte où et même à la coiu: de Louis XIV, cette pièce ne peut se passer \Taiment qu'à Rome et au temps de Xéron. Eu d'autres termes, on voit très bien Alexandre, Pyrrhus, Titus, Bérénice, Atalide, etc., avec les feutres à plumes, les rhingraves, les jupes de taffetas cramoisi et les coiffures à la babiche oii Taine se les représentait : il est difficile d'imaginer sous cet accoutrement Agrippine, Xérou et iiurrhus.

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Eacine sans doute n'était pas fâché de montrer que lui aussi, à l'occasion, savait « faire des Romains ». H parlait à des gens avertis et qui, assez méchants « grecs » pour la plupart, vivaient, en raison de leur forte éducation latine, dans la familiarité des choses romaines ; les mœurs de Rome leur étaient présentes autant que ses institutions politiques, et l'on peut même dire qu'Us en avaient une idée beaucoup plus exacte que des mœurs et des institutions de l'ancienne France. Rome, en un mot. était poui' eux une seconde patrie. Et c'est ])ourquoi Racine, qui n'avait point voulu mettre d'éléphants dans son Alexandre. et dont le bon goût répugnait à y parler de ])halanges et d'hopHtes, n'éprouva plus les mêmes scrupules à se servir dans Britamiicus des termes propres à la vie romaine. En veut-on des exemples? C'est Albinc disant :

Néron devant sa mère a permis le premier Qu'on portât les faisceaux couronnés de lauriers.

C'est Agrippine peignant en trois vers ces séances extraordinaires du Sénat, dont elle surveillait et dirigeait les débats dans l'ombre :

Le temps n'est plus...

Que mon ordre au palais assemblait le Sénat Et que derrière un voile, invisible et présente, J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante.

C'est elle encore disant à Burrhus :

Vous dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

C'est Burrhus lui-même disant :

Ainsi (jue par César on jure par sa mère...

Le peuple au chauij) de Mars nomme ses magistrats...

Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs,

Ne sont plus habités que pai- leurs délateurs...

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