‹ Racine. Textes choisis et commentésChapitre 92 sur 130 · LE DUC DE CHEVREUSE AVEC RACLNE 2H · texte numérisé non relu

LE DUC DE CHEVREUSE AVEC RACLNE 2H

tèrc, sans personnalité, créés uniquement pour fournir leur maître l'occasion d'une tirade ». (Paul Albert.) La définition peut convenir jusqu'à un certain point aux confidents de la Th-^haide et d'Alexandre, voire au Pylade d' Andromaque : elle ne trouve point son application chez Narcisse, qui est pourtant tout à la fois le confident de Britannicus et le confident de Xéron. Mais, justement et grâce à ce rôle à double fin, il sort de la neutralité imposée aux confidents ordinaires; H est, dans cette pièce, où ciiaque figure est étudiée avec tant de soin, un personnage aussi bien caractérisé que les autres, aussi souple, aussi nuancé, aussi vivant, le type par excellence de ces affranchis que Tacite a stigmatisés et qui furent une « spécialité » de la Rome impériale.

On s'expliquerait encore la froideur du public devant des personnages aussi ])rofondément humains et tirés des entrailles mêmes de l'histoire, si leur présentation n'avait J>as été ce qu'elle devait être et si les acteurs avaient mal défendu la pièce. Mais Boursault, peu suspect, leur décerne fdcs éloges à tous, à la des Œillets, qui jouait le rôle d'Agrippine, comme à la d'Ennebaut, qui jouait celui de Junie, à Brécoiui; (Britannicus), à Hauteroclie (Narcisse), à Floridor surtout, particulièrement admirable dans le rôle de Néron.

C<îpendant, pour ce dernier, Ihésitation est permise. On sait en effet, par Monchesnay, quïl abandonna au bout de quelque temps le rôle de Néron, et la raison qu'en donne Monchesnay est assez singidière : « Comme c'était lui acteur aimé du public, dit-il, tout le monde souffrait de lui voir- représenter Néron et d'être obligé de lui vouloir du nuil. » C'est faire le public de cette épocpie bien naïf et, si Floridor résigna son rôle, tout donne à i)ensor qu'il obéit à des considérations plus sérieuses. Peut-être a'y brilla-t-il point autant que le dit Boursault : habitué

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aux rôles d'apparat, il ne devait point se sentir très à l'aise dans celui de Néron, tout concentré, tout en dedans, avec des détentes brusques, des bonds soudains de tigre vers sa proie. Et qui sait, en définitive, si l'échec personnel de Floridor n'entraîna pas celui de la pièce?

Britannicus parut en 1670, avec privilège du « 7^ janvier », chez le fameux Claude Barbin, immortahsé par Boileau. L'auteur l'avait fait précéder d'une dédicace à « Mgr le duc de Chevreuse ». Toute pièce qui se respectait s'ornait alors d'une dédicace à quelque grand personnage : Racine avait dédié la Théhaïde au duc de Saint- Aignan ; Alexandre « au roi » ; Andromaque « à Madame m (Henriette d'Angleterre). Quant aux Plaideurs, en ne les dédiant à personne, notre poète montrait assez le peu de cas qu'il en faisait.

Charles-Houoré d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, appartenait à cette illustre famille de Luynes, dans la maison de laquelle Racine avait trouvé un petit emploi à sa sortie du collège. C'est le même qui est désigné dans les lettres de 1661 sous le nom de « Monsieur le marquis ». Le duc de Chevreuse était fort jeune à cette époque. Il avait sept ans de moins que Racine, étant né en 1646 ; mais il avait passé comme lui par les mains des Solitakes et eu Lancelot pour préceptem*. Lié plus tard, de la façon la plus étroite, avec le duc de Beauvilliers et Fénelon, il devait travailler avec eux à l'éducation du duc de Bourgogne. Saint-Simon, d'accord avec Racine, a loué « sa douceur, sa mesure, sa modestie » ; il ajoute que le duc do Chevi'eusc avait « beaucoup d'esprit naturel, d'agrément dans l'esprit,... de facilité pour le travail et pour toutes sortes de sciences ». Le duc protégea Racine, cela n'est point douteux et suffirait en somme pour expliquer l'hommage du j)oète. Mais ne fut-il pour lui qu'un protecteur? « Ce serait être en quelque sorte ingrat, écrit Racine dans sa Dédicace, que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m'avez toujours honoré... 11 m'est trop tivantageux que l'on sache que... vous prenez part à mes ouvrages. » Simple façon

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de parler, se dit-on d'abord. Et le fait est qu'on ne s'y fût pas arrêté, si un contemporain, de Visé; dans le Mercure galant de 1672, n'avait écrit, à propos de Bajazet : (( Ses amis (les amis de Racine) le placent entre Sophocle et Euripide, aux pièces duquel il semble que Diogène Laerce veuille nous faire entendre que Socrate avait la meilleure part des plus beaux endroits. » Voilà qui donne une tout autre tournure à la phrase de Raeine, et qui tendrait à faire croire que, dans la pensée de l'auteiu", prendre part ne signifiait pas seulement, comme le veut Mesnard, prendre intérêt, mais avait un sens plus étendu.

11 n'est point question de supposer, comme pour Shakespeare, un Bacon ou un Rutland dont Racine n'aurait été que l'endosseur. Mais on peut admettre, sans porter atteinte à son génie, que le poète ne dédaignait pas de communiquer ses pièces à des hommes de quahté, qui étaient en même temps hommes de goût, de solliciter leurs lumières et de suivre peut-être certains de leurs conseils. C'est à des avis de cette sorte que se borna vraisemblablement la collaboration du duc de Chevreuse avec l'auteur de Britamiieics. Il n'est pas inutile, en outre, de faire remarquer qu'au moment où parut la pièce le duc avait A-ingt-quatre ans, qui est un âge un peu tendre pour jouer les Socrate, mais non, quand on appartient à une illustre famille comme les de Luynes, pour remplir le rôle d'un Mécène. Déjà le duc s'était employé près de Colbert, dont il avait épousé la fille aînée en 1667, pour procurer à Racine « l'honneur de lire » Britannicus devant ce grand ministre. Et c'est bien la preuve que, malgré le jansénisme de la famille de Luynes, celle-ci n'avait pas cessé de couviir de sa protection le poète qui avait rompu avec Port- Royal et si rudement traité ses anciens maîtres.

L'habile homme décidément que ce Racine et à qui tout réussissait, même les cabales de ses adversaires, dont la grâce royale faisait des triomphes, et les excommunications des SoUtaires, dont l'élève le plus illustre supportait qu'on lui attribuât publiquement une part dans les pièces du réprouvé !

BRITANNIGUS

TRAGÉniE (1669)

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