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EDOUARD DETAILLE

Cordial hommage

LE MOT d'ordre, d'après une esquisse à l'aquarelle- (Collection de S. A. R. M>'r le duc d'Aumale.)

RAFFET

M. Auguste Raffet, dans les quelques ligues d'introduction qui précèdent le précieux album où sont pieusement recueillies la plupart des notes de voyage de son illustre père et une très curieuse série de ses dessins et de ses croquis les moins connus, nous apprend que l'immortel auteur du Réveil, de la Revue Nocturne, de la Retraite du bataillon sacré, du Combat d'Oued-Alleg, de l'affiche de Napoléon en Egypte..., et de tant d'autres chefs-d'œuvre, eut dans la vie de très humbles et de très pénibles débuts.

Après avoir reçu une instruction des plus sommaires dans une petite institution de quartier, il fut mis, à l'âge de quinze ans, en apprentissage chez un

RAFFËT.

tourneur en bois du faubourg Saint-Antoine. Il y demeura trois années entières, faisant

virer la gouge et évoluer le rouet à retordre avec une prestigieuse adresse, et donnant aux bâtons de chaises une suprême élégance qui remplissait d'aise l'excellent patron et faisait naître en son âme confiante de grandioses espérances dans les destinées industrielles de son laborieux et habile apprenti.

M. A. Bry, qui fut à la fois un des plus fidèles amis de Raftet et un des meilleurs lithographes de l'œuvre du maître, a publié en 1861 une sorte de biographie anecdotique que nous recommandons au lecteur désireux de connaître dans tous ses détails la vie du grand artiste, depuis l'époque où il tournait des bâtons de chaises, très inconscient de sa célébrité future, jusqu'au jour où son généreux bienfaiteur, le peintre Anatole Demidoff, voulait que la dépouille mortelle de son glorieux ami fût déposée dans le tombeau. monumental élevé au cimetière du Père-Lachaise à la princesse Elisabeth Demidoff, sa mère. Aussi bien, dans cette rapide étude qu'on nous demande et dont le cadre inextensible est impitoyablement limité par les cruelles nécessités de la mise en pages, cette torturante opération où peine dans sa forme trop étroite et souvent disloquée la pensée de l'écrivain, nous ne pouvons qu'effleurer cet immense sujet qui s'appelle Y Œuvre de Rqffet. C'est à grand'peine que M. Giacomelli a pu faire contenir la nomenclature, d'ailleurs très savamment commentée, des divers éléments qui en constituent l'ensemble : eaux-fortes, vignettes, lithographies, peintures, sépias, dessins, croquis,... dans un volumineux ouvrage de plus de 300 pages.

D'après les biographies de Raffet, les premières années de sa vie n'offrent rien de particulier. Toutefois, dès son âge le plus tendre ses goûts militaires se révélèrent dans de belliqueuses manifestations qui avaient pour

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principaux théâtres les places et les carrefours du faubourg Saint-Antoine, et qui remplissaient de terreur les âmes placides des petits bourgeois du quartier, toujours enclins à voir dans ces luttes enfantines, où grenadiers de la garde et hussards de la

mort se cognaient à coups de manches à balais, une peinture symbolique de catastrophes imminentes. Raffet fut donc, pendant les heures de récréation de sa tendre jeunesse, un des gamins batailleurs les plus enragés ! de son vieux faubourg, et les historiens de

ses jeunes années nous apprennent avec . émotion que la rue de Culture-Sainte- Catherine, les environs de la

Votre réception n'est ni polie ni politique. (Expédition de Rome 1849.)

fontaine de Birague et les marches de l'église Saint-Paul étaient les lieux habituels de ses exploits épiques, lorsqu'il menait à l'ennemi la troupe lilliputienne dont le commandement suprême lui était toujours confié en raison du prestige déjà très apparent de ses vertus militaires.

Fait à noter : le tempérament artistique de Raffet ne se manifesta qu'assez tard.

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Quelques écrivains Tout classé, bien à tort, parmi les enfants prodiges et ont fait de lui une sorte de Giotto du soldat, alors que, dans les rapports hebdomadaires que l'institution Ballet adressait à Mme Raffet, rapports dont j'ai en ce moment les fac-similés sous les yeux, l'aptitude et les progrès du jeune élève en dessin étaient mentionnés par un gros

trait noir d'une accentuation désespérée.

C'est seulement à la fin de son apprentissage chez le tourneur de bâtons de chaises que les idées d'art s'éveillèrent chez lui avec une force réelle. Il avait alors dix-huit ans. A la grande surprise et au grand chagrin de son brave patron, il prit subitement en horreur le métier dur et pénible qui lui procurait à peine de quoi vivre et, de plus en plus obsédé par l'amour du soldat, par le culte du drapeau, par le goût des batailles et par le fiévreux désir d'être le peintre de ces sujets dont les glorieuses images le hantaient nuit et jour, il quitta son tour et ses bobines et fut, l'âme en fête, demander à un certain M. Cabanel, peintre doreur et décorateur sur porcelaine, excellent homme qui lui prodigua paternellement de très précieux encouragements, des conseils sur l'art de peindre.

Tout en travaillant à l'atelier Cabanel, où il gagnait environ six francs par jour, prix quotidien d'un bon ouvrier de l'époque, Raffet, grâce à l'obligeante bonté de son maître, ou plutôt de son nouveau patron, pouvait suivre une partie des cours de l'Académie de Suisse, alors très en vogue. Il y apprit à dessiner d'après nature et s'y lia d'amitié avec deux élèves de Charlet : Théodore Le Blanc1 et de Rudder.

De Rudder le présenta bientôt à Charlet qui lui fit le meilleur accueil, le complimenta sur ses dessins, lui offrit une place dans son atelier et ne tarda pas à le prendre en très vive affection. Six mois à peine après son entrée chez Charlet, il était admis à l'Ecole des beaux-arts.

Il ne travailla pas moins de cinq ans sous la direction du peintre de la Retraite de Russie et du Grenadier de Waterloo. Il s'y perfectionna à un tel point dans l'art du dessin qu'aujourd'hui encore de très fins connaisseurs hésitent parfois à se prononcer sur l'authenticité de certaines

1. Théodore Le Blanc périt au siège de Constantine. Il était capitaine du génie. Raffet l'a immortalisé dans une célèbre lithographie où il représente son héroïque ami blessé mortellement, en faisant des efforts pour empêcher les Arabes de sortir d'une maison où ils furent tous faits prisonniers. La reproduction de cette planche superbe figure dans le corps de cet ouvrage.

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planches exécutées, de 1825 à 1830, par l'élève, on du moins prétendent reconnaître la touche de Charlet dans certaines lithographies de Raffet.

Or il est désormais prouvé que Charlet ne retoucha qu'une seule fois, et avec une légèreté de crayon des plus discrètes, une lithographie de son élève : Waterloo, en teintant rapidement de larges hachures quelques lumières laissées un peu trop vives.

Mais Raffet ne se dissimulait pas le danger que courait, sous une aussi impérieuse direction, son talent natif, ce jeune talent qui ne donnait encore que de vagues espérances et dont l'originalité latente se dégageait si péniblement. Et c'est sans doute pour échapper complètement à cette dangereuse influence qu'il quitta l'atelier de Charlet, oh il avait si profondément pénétré tous les mystères de l'art lithographique, pour entrer chez le baron Gros dont les éclatantes peintures de bataille enflammaient sa jeune imagination. N'est-ce pas dans les conseils de l'illustre peintre qu'il puisa les accents de grandeur, le sentiment tragique des épopées guerrières, qui devaient donner bientôt un si surprenant caractère de mélancolie dramatique et poignante à ses planches capitales, à celles qui, malgré leurs modestes dimensions et la simplicité de leur exécution, figureront éternellement parmi les plus purs chefs-d'œuvre de la peinture militaire ?

C'est en 1830, quelques mois après son entrée à l'atelier de Gros, que Raffet fit paraître l'album où se trouvent les deux planches célèbres cataloguées sous ces titres : la Moskowa et Waterloo. A ce sujet, nous ne pouvons résister au désir de citer l'anecdote suivante , mentionnée par M. Auguste Bry dans son livre sur Raffet, et qui témoigne de la haute estime que professait pour le talent du futur auteur de la Revue nocturne, le peintre de la Peste de Jaffa et de la Bataille cl' Amterlitz. Un jour, ce dernier, en se promenant sur les quais, s'arrête devant l'étalage d'un marchand d'estampes : « Combien ce Waterloo ? — Un franc. » Puis, après l'avoir examiné attentivement : « C'est beau, c'est très beau ! s'écria-t-il. De qui est ce dessin? — C'est d'un jeune élève de M. Gros qu'on appelle Raffet. — Vous êtes dans l'erreur, M. Gros n'a pas d'élève de ce nom. — Je vous demande bien des pardons, mais je peux vous certifier que

EAFFET.

f J je vous dis la vérité, car plusieurs de ces messieurs me sont connus, et maintes fois je les ai entendus appeler ainsi un de leurs camarades d'atelier. — Vous n'avez sans doute pas la prétention d'être mieux renseigné que moi : je ne connais pas Raffet, et je suis le baron Gros. » Le marchand s'inclina en ajoutant : « Je n'avais pas l'honneur de vous connaître, monsieur le baron, mais je vous répète que je suis parfaitement certain de ce que j'avance. » Arrivé à son atelier, M. Gros demande s'il y a parmi ses élèves un nommé Raffet. Plusieurs de ses camarades répondent affirmativement, et notre ami se lève en disant à son maître : « C'est moi. — Ah ! c'est vous qui avez fait cela ? lui demanda-t-il en lui présentant la lithographie qu'il venait d'acheter. — Oui, monsieur le baron. — Et d'après qui avez-vous fait cette planche ? — Mais, d'après personne, répondit timidement l'élève; j'ai lu les relations de cette grande bataille, et j'ai composé mon sujet. — Alors, que venez-vous faire ici? — Je viens apprendre ce que j'ignore. — Soyez moins modeste, mon ami, vous n'ignorez pas grand'chose, lui dit le grand artiste en lui frappant familièrement sur l'épaule ; et vous savez qu'en fait de batailles, je m'y connais ! » A partir de ce jour, le maître se rappela le nom de son élève, auquel il prédit les plus grands succès.

Cet album, malgré les quelques planches réellement remarquables qu'il renfermait, ne donnait cependant qu'une idée très imparfaite du talent de Raffet. Le dessin en est souvent timide, la composition insuffisamment établie, et parfois l'influence de Charlet s'y manifeste encore d'une manière trop apparente. Mais ces défauts vont bien vite disparaître sous les efforts incessants du laborieux artiste, qui, tout en travaillant sans relâche dans l'atelier de son illustre maître, trouvait encore le temps de concourir pour le prix de

Rome (épreuve d'où, fort heureusement, il ne sortit pas victorieux), et d'exécuter des commandes de dessins et de vignettes qui lui arrivaient en abondance de tous côtés.

C'est à cette époque qu'il fit paraître coup sur coup ses séries d'illustrations pour

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les Chansons de Béranger, puis ces trente-trois planches pour le musée de la Révolution française, où son talent se révèle cette fois dans toute la plénitude de son originalité, et ou il se montre aussi un aquafortiste de premier ordre. Parmi ces planches, six furent gravées à l'eau-forte par l'artiste lui-môme. Ce sont les suivantes : le Serment du Jeu de Paume, la Séance royale, la Prise de la Bastille, les 5 et 6 octobre à Versailles, la Bataille de Jemmapes, Journée du 13 vendémiaire.

Malheureusement l'éditeur (il s'appelait Perrotin) jugea que les pièces gravées par

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