‹ Raffet, sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 15 · Son fils · texte numérisé non relu

Son fils

Raffet séjourna à Vienne jusqu'au 10 janvier, où il prit congé du prince de Démidoff, son protecteur et son ami. Le 11 je recevais la lettre suivante :

« Vienne, le 7 janvier 1860.

« Mon cher Bry,

« Je vais bientôt partir pour Florence, reprendre la fin « de mon Siège; mais je passerai par Paris pour voir ma « femme et mes enfants et les amis

« Je partirai le 10 au soir et prendrai la ligne de Strasce bourg »

Le vendredi 13 janvier, Raffet rentrait à Paris après vingt-sept mois d'absence, et le soir même de son arrivée je recevais sa visite. Je le revis le surlendemain et presque tous les jours; il me fit part de divers projets et me communiqua l'intention qu'il avait d'exécuter deux grandes lithographies dont il me traça le cadre et me développa le sujet, lithographies qui étaient appelées à un immense succès; puis il me pria d'être à l'avenir le seul dépositaire des dessins, aquarelles et tableaux qu'il se proposait de faire. « Je vous dirai , mon cher Bry, le prix que j'en veux; vous les exposerez et je vous donnerai une bonne commission. » Sur mon observation que je voulais bien me charger de tout ce qui pourrait lui être agréable, mais que je ne voulais pour cela aucun intérêt : « Quoi! c'est parce que nous sommes amis que vous ne devez pas gagner d'argent? Cela n'aurait pas le sens commun. Laissez-moi arranger cela comme je l'entends, et nous y trouverons tous les deux notre compte. »

Le jeudi 19 janvier, j'essayais la planche du Rêve que

Raffet avait commencée ei ïme temps que celle du

Réveil, c'est-à-dire vers la fin de 1840; et, bien qu'elle lui terminée depuis 1854, il v travailla encore avanl d'en faire tirer les premières épreuves. Ce sujet, plein d'une mélancolique poésie, el qui devait être le frontispice d'un cahier fantastique inspiré à notre grand artiste par son ardente imagination et par la ballade du poëte hongrois Sedlitz, représente un ancien soldat devenu cultivateur; il s'est endormi dans le champ qu'il laboure en pensant à ses vieux souvenirs de gloire, et son rêve l'a transporté au milieu de la nuit dans un cimetière où les tombeaux de ses chefs morts au champ d'honneur se dressent autour de lui !

Le samedi 21, nous arrêtions les bases d'un traité pour la publication du Voyage sur les côtes d'Espagne, que Rafle t dédiait au prince A. de Démidoif. M. Gihaut ayant à peu près quitté les affaires, c'était M. Leconte, son parent et son ancien commis, qui devait en être l'éditeur. Raffet avait ainsi formulé ses conditions : « L'ouvrage aura en- « viron trente planches; je vais m'occuper d'en faire une a livraison que j'enverrai au prince; alors, il vous fera « connaître le nombre d'exemplaires auquel il veut sous- « crire, mais je ne veux pas qu'il soit tenu d'en prendre un « minimum, autrement l'affaire n'a pas lieu; depuis long- « temps je cherche l'occasion de faire quelque chose qui lui « soit agréable, et je n'atteindrais pas ce but, si on lui « imposait certaines conditions. » On tomba d'accord sur tous les points et, aussitôt de retour à San-Donato, Raffet devait s'en occuper immédiatement après avoir terminé le Siège de Rome, dont il préparait la dernière livraison.

Le dimanche 29 janvier, il dessina sur papier lithographique deux portraits de son fils Auguste, l'un de profil,

l'autre de face et coiffé d'un petit chapeau bas de forme; puis il fit une esquisse de profil de Mme Raffet. Il n'a été tiré que quelques épreuves de ces trois croquis.

Le 1er février, il m'envoyait deux pierres ébauchées depuis 185/j., représentant : l'une, des travailleurs à la tranchée (siège de Rome) ; l'autre, un sujet pour le Voyage d'Espagne: j'en tirai cinq épreuves, puis les pierres furent effacées. Il remit au porteur la dernière pierre qui restait dans son atelier, avec le petit billet suivant :

« 4 février 1860.

« Mon cher Bry,

- « Si je puis, demain matin, aller chez vous, j'y ferai le « petit croquis d'après Eugène; préparez une feuille de >« papier à report.

« Je vous remercie pour les essais que vous m'envoyez ; « je vous en parlerai. Voici un portrait de Louis Blanc, qui « est fait depuis I8/1.8; voulez-vous m'en faire quelques « essais à deux papiers ou à un seul, comme vous voudrez? « Le cadre ne doit pas être plus grand que les lignes que « j'ai tracées »

Il retravailla ce portrait pendant toute une matinée.

Le 6, Raffet vint faire le croquis de mon fils Eugène. Hélas ! j'étais loin de penser qu'il touchait pour la dernière fois ce crayon qui fut sa passion et sa gloire !

Pendant ce petit travail, qui lui prit juste une heure un quart, il nous sembla, durant quelques instants, subir une sorte d'accablement; mais bientôt sa gaieté habituelle reprit le dessus, et rien sur son visage n'accusait la souf-

France. Cependant il avait ressenti chez lui à deux reprises de vives atteintes du mal inconnu qui menaçai! sa vie; on l'avait entendu, vaincu par la douleur, s'écrier: « El les docteurs qui me disent que cela n'est rien!... »

Je fis plusieurs épreuves du portrait d'Eugène. Raffel en fut très-content; puis il me donna l'ordre de faire effacer :

Le commandant Sainte-Marie ;

Les capitaines F. Douay, Manèque, Tiersonnier;

Le commandant Castelnau ;

Les deux portraits du pape ;

Le cardinal Antonelli ;

Le général Oudinot ;

Le plant de tabac ;

Les deux planches des drapeaux.

Déjà les croquis de zouaves, le paysage et le portrait du colonel Bouat portant la date du 19 septembre avaient été effacés après les essais.

J'essayais, mais en vain, de lui faire révoquer cette fatale sentence, a Non, mon cher Bry, je veux refaire les

drapeaux d'une autre manière, j'y ajouterai

et vous en verrez la différence ; quant à ces quelques portraits, je les tiendrai tous très-blonds, comme des mines de plomb ; songez donc que, par ce procédé, je peux en faire quatre ou cinq par jour. » Je dus me résigner et ces dessins furent détruits; ils n'avaient fourni comme les précédents que quelques épreuves. Les deux portraits du colonel Bouat et son cheval de bataille furent seuls imprimés à un petit nombre d'exemplaires pour sa famille.

Le reste cle cette journée fut employé à des visites d'adieu, dans lesquelles il me pria de l'accompagner.

Le mardi 7, Raffet vint me prendre pour aller au cimetière du Sud (Montparnasse); il acheta trois couronnes, en déposa deux au tombeau de sa mère et de l'un de ses enfants mort en 184/j.. Après quelques minutes de recueillement, il alla placer la troisième couronne sur la tombe de Charlet. Là, il me parla beaucoup du passé, me rappela sa vieille mère, le temps où je l'avais connu, rue de la Verrerie, ce temps qu'il regrettait! puis, au moment de sortir du cimetière, il s'arrêta brusquement : « Ah ! mon cher, me dit-il, j'allais oublier Furne! comprenez-vous cela? » Sur mon observation que Furne était au Père- Lachaise. «Cela n'est pas possible! — Cela est, et je vous en parle avec certitude, puisque je l'ai accompagné à sa dernière demeure. — J'en suis bien fâché, ajouta-t-il d'un air très-pénétré ; je pars demain et je ne pourrai pas aller le voir ! — Tranquillisez-vous, mon cher ami, lui dis-je, en le voyant tout attristé ; Furne vous tiendra compte de votre bonne et pieuse intention ! » Il devint rêveur pendant quelques instants, me prit le bras, en disant, comme pour achever sa pensée ; « Allons ! » puis il s'éloigna.

Nous allâmes au ministère des affaires étrangères faire viser son passe-port. Je l'accompagnai ensuite au quai de l'Horloge où, d'après les conseils de son médecin, qui le traitait pour des douleurs rhumatismales, il fit l'acquisition d'une montre solaire avec boussole, afin de lui écrire à quelle heure et par quel temps il ressentait ses malaises dans la poitrine; il acheta chez le même opticien plusieurs vues stéréoscopiques d'Italie et d'Espagne : Milan, Florence, l'Alhambra, le Généralité, etc.; puis, il fit encore quelques emplettes dans le quartier Saint-Denis, et nous nous quittâmes vers huit heures, après nous être as-

signé rendez-vous pour le lendemain; il devail me faire savoir l'heure de son départ et me donner ses dernières instructions.

Le lendemain, il ne partit pas; dans l'après-midi, je trouvai chez un marchand , et par le plus grand des hasards, une figure d'académie peinte par RafFetde 1828 à 1829. Sachant combien il tenait à toutes ses études d'après nature, je la lui envoyai en le priant de l'accepter. Il me lit la réponse suivante1 :

« 9 février 1800.

« Mon cher Bry,

« Je vous remercie bien pour votre figure peinte, mais « vous permettrez que ce ne soit qu'un échange.

« Je pars décidément aujourd'hui, vous le savez, j'ai « beaucoup de choses à faire, et plus je tarderai, moins a vite j'arriverai.

« Comme j'aurai à causer avec vous, venez donc sans « façon dîner avec nous, avec Eugène, à cinq heures, et « de là nous irons au chemin de fer de Lyon, boulevard « Mazas.

« Embrassez bien toute votre famille pour moi. « Tout à vous,

« Raffet. »

Pendant le dîner, Raffet fut d'une gaieté charmante et paraissait en très-bonne santé ; puis il me parla de l'académie que je lui avais envoyée. « J'ai fait cette étude chez Suisse, nous dit-il ; c'est Cadamour. » Et il ajouta : « C'est

1. Cette lettre, dont nous donnons le fac-similé, est la dernière qu'il écrivit de Paris.

Suisse qui, sans s'en douter, m'a inspiré mes premiers sujets sur la Révolution ; oui, lors des massacres de septembre,, en 1792, il demeurait rue Sainte -Marguerite, dans la maison du boulanger, juste en face la petite porte

de la prison de l'Abbaye, et, de sa fenêtre, il fut témoin

de cette affreuse boucherie humaine qu'il nous racontait

souvent avec des détails qui nous faisaient frissonner

d'horreur. »

A sept heures, on fit les préparatifs du départ, et bientôt nous montâmes en voiture. Arrivés à la rue Saint-Antoine, il nous désigna plusieurs rues adjacentes et quelques maisons comme autant de vieilles connaissances que l'on revoit avec plaisir. En passant devant l'église Saint- Paul, Raffet nous rappela, avec les expressions les plus comiques , les souvenirs stratégiques de son enfance ; c'était un feu roulant de spirituelles plaisanteries comme il savait les faire. Nous arrivâmes à l'embarcadère de Lyon une demi -heure à l'avance; il me reparla de ses projets et me fit diverses recommandations. Lorsque la cloche vint nous avertir qu'il était temps de nous séparer, il embrassa sa femme, mon fils et moi, et, contrairement à ses habitudes de voyage, il revint à plusieurs reprises nous serrer dans ses bras, puis il s'éloigna gaiement en nous disant : « Au revoir! » Quelques secondes après, le sifflet de la locomotive annonçait le départ de l'ami que nous ne devions plus revoir en ce monde !

Raffet avait choisi la voie du Mont-Cenis ; il arriva le 11 au soir à Gênes, où il descendit à l'hôtel Feder ; il se fit servir à souper, et se coucha dans la chambre n° 21. Pendant la nuit, il se réveilla en proie à de vives souffrances qu'il attribua à une mauvaise digestion et au froid

IllK RAFFET.

qu'il avait enduré en voyage. Le docteur Caneva fut appelé aussitôl el reconnut, au premier examen, nue maladie du cœur très-carattérisée, ne laissaril malheureusement aucun doute sur une prompte et fatale issue! Une dépêche fui adressée à Mme Raflet qui, après être allée prendre conseil de son médecin, fit à la hâte ses préparatifs de départ; le 17 février elle arrivait à Gênes; Raflet était mort la veille à cinq heures du soir, loin de sa famille, et n'ayant pas une main amie pour lui fermer les yeux !

Le 18, son corps fut embaumé pour être ramené en France; deux jours après on l'embarqua sur YAmalfi; ce paquebot napolitain arrivait le 21 à Marseille. Là, diverses formalités empêchèrent que le corps ne partît de suite pour Paris. M. Alexandre Melchior, que 8. E. le prince de Démidoff avait délégué pour accompagner le cercueil jusqu'à sa dernière demeure, dut rester jusqu'au lendemain pour faire lever ces obstacles; Mme Raffet revint seule à Paris.

Le 24, nous allâmes (son fils aîné, M. Melchior et moi) à la gare du chemin de fer de Lyon, réclamer le corps arrivé de la veille au soir. On fit avancer un wagon de marchandises d'où nous vîmes extraire un colis recouvert par une toile d'emballage portant cette marque en lettres noires :

Très-fragile

Dessus

Le capitaine de YAmalfi n'avait voulu prendre le cercueil à son bord que sous la forme d'un colis, afin de ne pas effrayer ses passagers.

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ïrap par Auguste 3ry à Paris .

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