TOMBEAU DE RAFFET
dans le Cimetière du Sud (Mont -Parnasse) TF" Division 1'" 'Ligne Sud. i8rju'Se.pulmre pari 'Ouest.
Six hommes de peine enlevèrent la toile et la paille qui recouvraient une caisse provisoire renfermant le lourd cercueil en plomb qu'ils placèrent dans une voiture de transport des pompes funèbres; nous montâmes tous les trois dans le coupé de cette voiture ; elle se dirigea rapidement vers l'église Saint-Eustache, et, à trois heures de l'après-midi, le corps fut placé dans le caveau d'attente de la chapelle Saint- Joseph, où il demeura jusqu'au jour de l'inhumation.
Le prince avait témoigné le désir que Raffet fut déposé dans le tombeau monumental élevé, au cimetière du Père-Lachaise, à Mme Elisabeth Démidoff, sa mère. « Ainsi j disait-il, nous serons un jour réunis! » Mais, sur la respectueuse observation de Mme Raffet que déjà la mère du grand artiste et l'un de ses enfants reposaient clans un même caveau où plusieurs places étaient réservées à sa famille, le prince se résigna; mais ce fut lui qui se chargea des funérailles de son ami !
Le mercredi 29 février, à 11 heures du matin, le cercueil fut placé dans le chœur sous un riche catafalque, et le service funèbre fut célébré.
Le prince, alors en Allemagne et souffrant, s'était fait représenter à cette triste cérémonie par MM. Octave Jaunez, Alexandre Melchior et Pochez.
Toutes les classes de la société avaient leurs représentants : l'armée, MM. le maréchal Niel, le général de division Oudinot deReggio, etc., etc.; les sciences, les lettres, les arts, l'industrie et le commerce y comptaient aussi leurs célébrités.
Arrivé au cimetière Montparnasse, le corps de Raffet fut descendu dans la sépulture sur laquelle il y avait à peine
neuf jours qu'il était vomi prier!... On plaça son cœur
entre le mur du caveau et le haut du cercueil; puis, après les dernières prières de l'Église, j'adressai à mon bon et vieil ami quelques paroles d'adieu, et la tombe se referma sur lui pour toujours!
Le lendemain, je recevais de M. Octave Jauncz, l'un des secrétaires du prince de Démidoff, les quelques lignes suivantes :
« Mon cher monsieur Bry,
« Auriez-vous la complaisance de faire copier par un de « vos fils le discours que vous avez prononcé sur la tombe « de Raffet et de me l'envoyer dans la journée pour le « prince?... »
Je m'empressai de satisfaire à cette demande ; le 9 mars, M. Jaunez m'écrivait :
« Mon cher monsieur Bry,
<c En m'accusant la réception de la copie du discours « que vous avez prononcé sur la tombe du pauvre Raffet, « le prince m'écrit ce qui suit :
« Le discours de Bry est très-bien senti, simple et « digne, veuillez lui en exprimer mes remercîments. »
a Je m'empresse de m' acquitter de cette commission, « ne doutant pas que l'approbation du prince ne vous soit « agréable.
« Ne m'oubliez pas dans la distribution des copies « lithographiées de votre discours, car plusieurs per-
« sonnes m'en ont demandé des exemplaires, et recevez, « mon cher monsieur Bry, l'assurance de mes sentiments « bien distingués et affectueux. »
Quelques jours après, en même temps que nous apprenions la nouvelle marque de munificence que le prince venait de donner à la veuve du grand artiste, en lui assurant une position honorable pour le reste de ses jours, M. Jaunez nous donnait lecture d'une lettre du prince et dans laquelle se trouvait le passage suivant :
a Dites à Bry, qu'en souvenir de son amitié pour Raffet, « je me charge de l'exonération de son fils!... »
Le 14 août 1860, le prince de Démidoff arrivait à Paris; le lendemain, il allait déposer une couronne et prier sur la tombe de celui qui fut pendant vingt-trois ans son ami le plus dévoué, et à qui il prouvait, par cette pieuse visite, que sa mémoire était restée chère à son excellent cœur1 !
Deux jours après, le prince, accompagné de M. de Sainson, daigna nous honorer de sa visite, il me dit : « Mon cher Bry, je suis venu à Paris pour voir mon pauvre Raffet, et serrer la main de ceux qui, comme vous, ont été ses vrais amis !»
Cher prince ! ce souvenir et vos paroles si pleines de bienveillance et de bonté seront toujours présents à notre mémoire !
\ . Pendant l'année qui vient de sJécouler, le prince a fait dire le 46 de chaque mois une messe commémorative pour le repos de l'âme de Raffet, à qui il a conservé une religieuse amitié.
Maintenant que nous avons suivi pour ainsi dire pas à pas, dans sa carrière laborieuse et si bien remplie, le grand artiste dont les chefs-d'œuvre sont dans toutes les mains, il ne nous reste que peu de mots à dire sur son caractère, ses habitudes et ses travaux.
Raffet était doué d'un esprit éclairé, d'un grand sens et d'une âme ("levée; son naturel était gai et sympathique, son cœur bon et généreux. S'il fut parfois satirique , jamais il ne fut méchant; il oubliait facilement les services qu'il avait pu rendre, mais il se souvenait toujours de ceux qu'il avait reçus, et, quelque légers qu'ils fussent, sa reconnaissance était aussi solide que sincère.
Quand il lui arrivait de soutenir une discussion, jamais il ne s'écartait des convenances, et, s'il se trompait, c'était de bonne foi ; aussi vous savait-il gré de certaines petites concessions : une opposition prolongée ou systématique l'eût vivement contrarié, et sa nature était trop bienveillante pour le laisser paraître. A un caractère droit, à une puissance de volonté remarquable, Raffet, jusque dans les dernières années de sa vie, eut le bonheur de joindre une constitution physique énergique. Dans ses nombreux voyages il se montrait insensible à la fatigue , indifférent aux privations; quelques instants de sommeil pris pour ainsi dire à volonté lui suffisaient; c'était la nuit qu'il mettait en ordre, classait et retouchait sa riche moisson de la journée. En un mot, Raffet possédait la plupart des dons qui font les hommes illustres, et, chose qui rendait ses relations charmantes, lui seul avait l'air de ne pas s'en douter.
Jamais un commençant ne s'est adressé à lui sans en avoir reçu d'excellents conseils, et, en les lui donnant, il
y mettait tant de bienveillance et une telle réserve, que souvent on l'eût pris lui-même pour l'obligé.
Personne n'était plus ponctuel que lui lorsqu'il s'agissait d'un rendez-vous; il savait que l'exactitude n'est pas la politesse exclusive des rois, et Raffet était en toutes choses d'une politesse parfaite et naturelle. Mais l'instinct de l'enfant du faubourg Saint-Antoine et l'amour passionné du soldat ne l'abandonnèrent jamais ; aussi, pour peu qu'il lui arrivât de rencontrer sur sa route un détachement de troupes, on pouvait être sûr que Raffet le suivrait jusqu'à se détourner de son chemin et oublier ses affaires. Voici, comme exemple, un fait pris au hasard et dont nous garantissons la plus entière exactitude :
Un matin, il vint à mon atelier pour assister aux essais du portrait en pied du maréchal Saint-Arnaud ; mon travail terminé, il me pria de faire sécher les épreuves qu'il devait venir reprendre dans la matinée. « Quel est donc ce bruit? me demanda-t-il. — Ce sont des feux de peloton et de bataillon qui s'exécutent au Champ de Mars. — Cela n'est pas possible, mon cher, on dirait que c'est à deux pas! — En effet, ce n'est qu'à quelques minutes d'ici, et, quand le vent souffle de l'ouest... — Voulez-vous y venir un instant? Nous ne ferons qu'aller et revenir. — Volontiers. » Arrivés sur le terrain de manœuvres, il suit le mouvement des troupes, observe tout et fait plusieurs délicieux croquis. « Voyez donc, me disait-il, comme ces soldats marchentet exécutent lesmouvements avec ensemble; est-ce joli ! ... et ces tirailleurs qui se déploient. . . tenez, les voici maintenant qui se rallient à leurs pelotons au son du clairon qui les rappelle ! Voyez toutes ces jambes, comme elles courent, et ces pieds, comme ils s'enlacent, comme
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tout cela grouille! » Puis il ajouta : « Voilà a- que je voudrais pouvoir reproduire i — Mais vous aveî parfaitemenl réussi dans le combal d'Oued-AHeg» - Von, mon cher ami, ce n'est pas encore ça ! »
Apres le défilé, nous suivions un régïmenl qui regagnait sa caserne, quand Raffet s'avisa de regarder sa montre. « Midi! s'éeria-L-il... Allons donc, e'est impossible! il n'y a qu'un moment que nous sommes partis de chez vous; et puis, il ne peut pas être midi; j'ai rendezvous à onze heures avec le ministre de la guerre, et il faut encore que j'aille prendre mes épreuves! » Hélas! cette fois comme tant d'autres, il avait oublié l'heure, et le lendemain il s'excusait en racontant sa distraction au maréchal, qui en rit beaucoup.
Raffet, à moins d'y être contraint, n aimait point le changement : ses relations d'affaires le prouvent suffisamment, car, bien qu'il n'eût aucun traité qui l'empêchât de travailler pour d'autres éditeurs, il refusa les propositions qu'on lui fit maintes fois et qu'on lui renouvela en 1856 et 1857, lors de son séjour à Paris; et pourtant on le laissait libre de fixer lui-même le prix de ses planches. Si Raffet eût quelque peu songé à ses intérêts, il eût été l'artiste le plus riche de son époque; mais son désintéressement égalait son talent, et M. Paul d'Ivoi a parfaitement résumé Raffet en disant de lui, dans son excellent article (Figaro du 1er mars 1860) : « Désintéressé jusqu'à l'ab- « surdité, il a gardé jusqu'en 1859 ses prix de 1830, « tandis que les artistes vendent aujourd'hui dix mille « francs ce qu'ils vendaient mille à cette époque. »
On jugera de la vérité de cette assertion par les lignes suivantes.
Lorsqu'en 1826 Raffet commença la collection des uniformes de l'armée française, qui ne fut terminée qu'en 1833, le prix des planches ne subit aucune augmentation; et pourtant, à cette dernière époque, le talent de l'artiste avait acquis une réputation justement méritée. Nous avons sous les yeux un arrêté de compte signé Frérot, qui nous a paru trop curieux pour ne pas trouver ici sa place; il est ainsi conçu :
39 pierres dont : 9 annulées 1 à 6 fr 54
28 pierres à 4 2 fr 336
% pierres à 25 fr 50
39 Total 440
Plus 5 pierres faites plus tard et non comptées.
3 cavaliers à 25 fr 75
2 fantassins à 4 2 fr 24
Total 539
Dans la série de ses albums, où les prix étaient fixés pour des croquis ou des sujets peu compliqués, il dotait les arts des magnifiques planches de Waterloo; Lutzen; Prise du fort Mulgrave; la Dernière charge des lanciers rouges à Waterloo; Vive l'empereur; la Dernière charrette; le Carré enfoncé; Ils grognaient et le suivaient toujours; Retraite du bataillon sacré à Waterloo; Demi-Bataillon de gauche, joue, feu ! ; le Lendemain de la bataille; la Revue nocturne, etc. : toutes créations sublimes et poétiques qui élèvent l'âme ou serrent le cœur, soit qu'elles fassent as-
4. C'est-à-dire transformées; ces planches étaient des uniformes de la garde royale et de la ligne que l'artiste modifiait d'après les changements survenus depuis 1830.
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sister à un draine révolutionnaire ou à une bataille du grand empereur.
Quand plus lard Raffel entrepril de lithographier le
Voyage thaïs la Russie méridionale et la Crimée, le prix en fut établi d'après une livraison-spécimen; mais bientôt, sa main, obéissant au souffle du génie qui la dirigeait, créait, comme par enchantement, les admirables tableaux de la, Foire de Saint - Pierre ; Négociants et marcha mis Israélites à Odessa; Famille la lare en voyage; Tatars suri an l de la mosquée; Habitation de Tsiganes; Bouchers tatars; Ecole de jeunes filles tatares ; Circassiens; Revue de cavalerie; Passage de ligne en avant ; le vieux Bazar; la Flèche d'Arabat; Tatars en prières, etc., etc., et faisait de cette collection un ouvrage digne du prince qui l'avait conçu et de l'artiste qui venait de l'exécuter.
Raffet a été, de tous les artistes modernes, celui dont le talent fut le plus apprécié de ses confrères. Combien de fois même des paysagistes distingués, admirant le terrain crevassé de la Famille tatare en voyage, l'épais feuillage du Cimetière de la vallée de Josaphat, et l'immense perspective de la Flèche d'Arabat, se sont écriés : « Que c'est beau ! quelle vérité ! c'est aussi grand que nature ! il est plus paysagiste que nous ! »
Indépendamment du mérite qui se rattache à ses travaux, on peut consulter tout ce qu'il a produit comme des archives historiques et comme un dictionnaire artistique, tant il joignait à la fécondité d'un rare talent l'exactitude la plus scrupuleuse. Avec Raffet, rien n'est omis ou négligé : le soldat de la république, de l'empire, de la restauration ou de notre jeune armée, ne se reconnaît pas seulement à son uniforme, mais encore à l'équipement et à l'armement
qui ont subi les divers changements réglementaires. Il en est de même de ses types qui étaient pour ce grand artiste des études sérieuses, continuelles et approfondies; aussi, Français, Russes, Espagnols, Anglais, Italiens, Autrichiens, etc., se distinguent autant par la physionomie que par le costume, car rien ne pouvait échapper à son talent consciencieux et à son œil observateur.
Son dernier ouvrage, Y Expédition de Rome, a terminé glorieusement sa carrière artistique. Jamais l'exactitude n'avait été poussée aussi loin; les armes, bastions, gabions, batteries, etc., ont été mesurés sur place et réduits à l'échelle de proportion ; ces détails importants ne sauraient être considérés comme des minuties, c'est l'art poussé à la perfection.
Nous ne répéterons point ici les diverses appréciations, ni les comparaisons qui ont été faites sur tels et tels artistes; tout ce que l'on a pu dire ou écrire ne fera pas que Gharlet, Horace Vernet, H. Bellangé n'aient été et ne soient de grands talents. D'ailleurs, où serait le mérite de Raffet s'il n'eût été fort qu'à côté des faibles?
Il est très-regrettable sans doute que Raifet ait toujours tardé d'aborder la grande peinture, dans laquelle il eût obtenu les plus brillants succès; mais si nos musées ne possèdent pas de tableaux de ce grand maître, en revanche, le cabinet des estampes possède son œuvre, et, grâce aux soins intelligents et éclairés du conservateur actuel, M. le vicomte Henri de Laborde, qui a fait placer chaque lithographie sur de grandes marges, ces volumes pourront être désormais feuilletés sans risque pour les dessins, qui résisteront ainsi à l'action du temps.
MM. J. Janin, Paul d'Ivoi, Tardieu, etc., etc., écrivi-
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rent dans les journaux des articles nécrologiques fort remarquables sur Raffet. Dans la (lazettc des Beau.r-Arl.s (numéro du 1er juillet 18G0), M. Paul Mantz, après avoir très-justement apprécié sou beau talent, termine ainsi :
« Que demander de plus à un artiste qui nous a donné « le Voyage dans la Russie méridionale; le Siège d'An- « vers; la Retraite de Conslantine; la Grande Revue; VJSœ- « pédition de Rome?... »
Nous ajouterons : le Cri de Waterloo; la Nuit du 5 mai; le Défilé nocturne 1 et tant d'autres importants dessins, peintures, aquarelles, etc., qui appartiennent à S. E. le prince de Démidoff.
Nous ne terminerons pas cette notice sans offrir nos sincères remercîments à Mme Raffet, qui a bien voulu nous aider dans nos recherches, en mettant à notre disposition divers papiers de famille et le mémorial des travaux et des voyages de Raffet; et à nos bons amis, MM. de Rudder, A. Maugendre et Mouilleron, pour les portraits et dessins qu'ils nous ont faits avec le plus louable empressement et le plus complet désintéressement.
\. Ces trois projels de tableaux, véritables chefs-d' œuvres, étaient destinés à faire partie d'un album dont le Rêve eut été le frontispice et que notre grand peintre voulait dédier à S. M. l'empereur Napoléon III. Us viennent d'être reproduits en lithographies et fac-similé sur les croquis originaux.