Raffet: son oeuvre lithographique et ses eaux, fortes suivi de la bibliographie complète des ouvrages illustrés de vignettes d'après ses dessins
Vous m'avez demandé plus dune fois, mon ami, où et quand j’ai trouvé ma première lithographie de Rafîet. Je n’osais vous entretenir d’un si petit détail. Vous insistez, il faut donc que je m’exécute et que je vous dise encore à quel temps remonte ma profonde admiration pour le talent de ce grand artiste. Vous-même collectionnez son œuvre et l’appréciez en homme de goût, c’est là l’excuse de cette longue lettre.
Vers 1837, M. Perrotin occupait, sur la place de la Bourse , une boutique grande comme la main ; dans les vitrines, à droite et à gauche, étaient disposés deux cadres de sapin , contenant quarante ou cinquante vignettes de Raffet. C’était là mon Louvre ! Aux carreaux étaient collées — imprimées sur papier jaune — les affiches de la Némésis et de Napoléon en Égypte, Ce dernier dessin exerçait sur moi une sorte de fascination , je restais là cloué sur place , oubliant tout et rêvant. Un jour, un Monsieur qui m’observait de la porte, me dit en riant: — Vous aimez donc bien ce dessin, mon petit ami? — Ai-je besoin de dire ma réponse? Le Monsieur disparaît au fond de la boutique, revient bientôt en roulant un grand papier jaune,
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voyage y etc., ornaient avec quelques croquis de Raffet mon modeste salon. Madame O’Gonnell, qui arrivait de la Belgique, ne connaissait presque rien encore de cet artiste , avec lequel une commande du prince de DémidofF venait de la mettre en rapport ^ Yous savez combien cette charmante femme est impressionnable, ses yeux noirs pétillaient! Je vous laisse à penser quelle bonne soirée pour nous ! Le lendemain, à sa prière, je me rends chez elle, chargé de cartons , et j’inonde le parquet de son atelier de lithographies et de vignettes. Nous étions comme ivres, courant d’une pièce à l’autre et nous extasiant à qui mieux mieux. On frappe, elle court , abaisse sur elle une portière, la porte s’ouvre, j’entends ce cri: Monsieur Raffet! Et elle reparaît tenant Raffet par la main.
Vous dire mon émotion , c’est impossible ; mais la sienne, à lui ! Il s’avançait jetant à droite, à gauche, de timides regards sur ces feuilles éparses qui l’obligeaient à faire vingt détours. Il était pourpre et tout abasourdi. Madame O’Connell me présenta à lui. Il me tendit la main et m’invita à le venir voir. «Vous avez de bonnes épreuves, me dit-il, peut-être en ai-je de meilleures et d’autres que vous ne connaissez pas. Je serai content de vous les offrir. » Nous voulûmes , malgré sa présence , continuer à regarder ses œuvres, et le féliciter d’avoir fait ceci ou cela.... Je m’aperçus bien vite que rien ne mettait Raffet plus mal à l’aise que d’entendre parler de son talent; tremblant
^ Raffet avait demandé à madame O’Connell, de la part du prince de Démidoff, les portraits de Marie-Thérèse et de Frédéric le Grand, pour faire pendants aux portraits de Catherine II et de Pierre le Grand , qui avaient été exposés au Salon de 1852, et acquis par le prince à la suite de l’exposition.
donc que du premier coup le maître ne me prît en grippe , je refermai mes cartons.
Quelque temps après, devenu pour moi un ami et presque de la famille , Raffet revenait sans cesse sur cette première rencontre. « J’étais sorti de chez moi pour aller voir mon camarade Isabey, disait-il. — Arrivé place Saint- Georges, je me sentis comme entraîné par je ne sais quel pressentiment vers l’avenue Frochot, et revenant encore sur mes pas, je changeai involontairement de direction. J^étais comme mystérieusement attiré vers un ami que je devais connaître. »
Je vois encore Raffet dans son atelier de la rue du Rouloy, assis à son chevalet, peignant à l’aquarelle, ou dessinant sur la pierre quelque planche du Siège de Rome, Je lui ai vu terminer les Catalans sur la Ramhla de Rarcelone ; devant lui, aux montants de son chevalet, étaient fixées avec des épingles des études faites sur le nu , qu’il consultait sans cesse du regard.
Chez Raffet , le sentiment du réel s’alliait toujours à la distinction du style ; la préoccupation du vrai, à cette part d’idéal qui seule donne aux choses d’art le sentiment et l’émotion.
Un de ses anciens camarades de l’atelier de Gros , le peintre Brossard , rencontre Raffet dans la plaine de Montrouge , affairé , haletant , un album à la main ; il court à lui : « Comment, c’est vous ! Raffet, que diable faites-vous par ici? — J’ai besoin d’un petit premier plan, pour un dessin, et et je le cherche, adieu! »
Un jour, j’admirais devant Raffet la Fuite des Arabes
de Constantine ; lui, qui regardait aussi, me montrant ces beaux rochers plongeant à pic jusqu’au lit du Rummel , me dit de cette voix un peu voilée que je crois toujours entendre : « Ce ne sont pas là les rochers de l’Afrique, je ne les connaissais pas alors; depuis, je les ai entrevus, de bien loin il est vrai, mais assez pour savoir que ce n’est pas ça. )) La pensée seule de n’avoir pas toujours été absolument exact le rendait tout soucieux !
RafFet savait que les choses vraiment belles ne s’improvisent pas. Et n’est-ce pas pour avoir toujours obéi à sa conscience, que Raffet est devenu le maître que nous connaissons. Chez lui, l’inspiration, venue d’un seul jet, se traduisait sur le papier par un croquis dans lequel il ne cherchait que l’accent pittoresque ou dramatique du sujet; puis, reprenant ses figures une à une, il savait, sans jamais altérer la vigueur ou l’harmonie de l’ensemble, les amener à ce degré de beauté achevée qui est le caractère saillant des œuvres durables. Les moindres détails des costumes, des armes, des accessoires, sont rendus par lui avec la même scrupuleuse fidélité, que les accents intimes qui impriment à une figure ou à un individu le type particulier d’une race. Les études qui ont paru à sa vente, celles qu’il a généreusement distribuées, celles qui sont restées dans les mains de sa famille , sont en quelque sorte innombrables.
Charlet semble avoir taillé dans un bloc de pierre sa statue du soldat de l’Empire. Son grognard a la vigueur du corps et la sérénité de famé; je le trouve superbe, et c’est à peine si j’ose reprocher parfois à Charlet la
' négligence du dessin. Mais il ne m est jamais venu à l’idée que la face de ce héros , immobilisé par le peintre dans une attitude sculpturale , pouvait s’animer et son bras se lever pour frapper.
Quelle différence avec le soldat de Raffet ! Regardons ensemble les grenadiers du 33^ de ligne : Prêts à partir pour la ville éternelle. L’artiste a représenté l’angle d’un peloton, trois soldats sont en vue,.... c’est toute notre jeune armée ! Quelle énergique volonté empreinte sur ces visages aux pommettes saillantes , quelle intelligence dans le regard , quelle vérité dans l’attitude de ces corps souples et durs comme des lames d’acier !... et leurs pieds, voyez leurs pieds 1 La statue est vivante, et non pas scellée au socle, un roulement de tambour, en avant! marche! et les voilà partis de ce pas régulier, rapide, si victorieusement rendu dans le Drapeau du il ^ léger.
Et le Combat d'Oued-Alleg ! Les tambours résonnent, les clairons retentissent, les chasseurs s’élancent au pas de course , traversent la plaine immense , et culbutent les masses de l’infanterie arabe, qui n’apparaissent au loin qu’à travers une mêlée confuse de crosses en l’air et de baïonnettes étincelantes. C’est là tout le sujet, aucun épisode ne vient distraire l’attention , la pensée tout entière se concentre sur l’énergique action que l’artiste a voulu représenter ; mais combien est irrésistible l’élan qui précipite ces soldats , et ne croît-on pas sentir au milieu d’eux comme la présence de la victoire ! (( Nous plaçons hardiment le Combat d’Oued-Alleg à côté des plus belles peintures de bataille qui se soient jamais faites en France.*»
‘ Gnzeffe des Jieaiu-Arls , livraison du U’*’ juillet 1800.
a dit M. Paul Mantz.. Qu il me soit permis d'ajouter que cette peinture est la traduction fidèle du génie guerrier de notre génération , et que cette expression d’impétuosité ardente et disciplinée se retrouve au même degré de netteté dans la plupart des dessins que Raffet a consacrés à la gloire des armes de la France.
J’ai revu pièce à pièce la première partie de l’œuvre de RafFet, et je vais, mon ami, essayer de résumer mes impressions f
Les premières lithographies de Raffet, exécutées de 1825 à 1826, sont au nombre de ces planches desquelles on a pu dire, avec raison « quelles appartenaient bien moins à l’art qu’à la plus naïve imagerie. » Des sujets et des costumes militaires publiés à cette époque, de Jocko, de Robin des bois, de Marmont à la frise de Malte, etc., que pourrais-je vous dire, sinon que dans ces dessins rien ne rappelle Charlet. Pour produire même des pastiches affaiblis d’un maître tel que celui-là , il fallait du talent ; Raffet n’en avait pas et le savait bien. Il ne songe donc point à imiter , il cherche une voie , il tâtonne , mais tout en produisant sans cesse. Il n’a pas de temps à donner aux études improductives , car le crayon doit dès lors dans ses mains , comme naguère l’outil du tourneur, ou le pinceau du décorateur sur porcelaine, rapporter un salaire qui les fasse vivre, sa mère et lui. Ce n’est que plus tard, devenu presque habile, et désespérant de trouver une forme aux inspirations de sa pensée , que , poussé par les
^ Nous renvoyons dès ce moment, pour les détails biographiques, à l’excellent livre de M. Auguste Bry, Raffet, sa vie et ses œuvres, Paris,
Dentu, 1861.
éditeurs dans une voie qui pouvait devenir fatale à une organisation moins heureuse que la sienne , Raffet imitera Charlet. Par cela seul qu'il l’imitera , il ne parviendra pas à l’égaler; mais il le serrera quelquefois d’assez près, pour que, dans la mémoire du public, plusieurs des productions de sa jeunesse restent attribuées à Charlet.
Au début, Raffet marche donc mal, mais seul, et soutenu seulement par deux forces qu’il trouvait en lui : l’amour du travail et l’ambition de parvenir. Même en copiant Géricault dans derux grandes lithographies , il essaiera d’être lui-même ; Le Convoi du général Foy^ le Napoléon à Bar-sur- Aube , témoignent du même parti pris d’indépendance. Quel effort de bonne volonté dans cette composition : Communion des Grecs à Missolonghi ! Quelle émotion dut éprouver le pauvre garçon, en abordant un sujet si en dehors des habitudes de son école ! à coup sûr, il en comprenait la beauté. Rien là-dedans n’est réussi ; cependant quel désir de bien faire accuse chaque figure, chaque détail , et jusqu’à ces fragments de basreliefs antiques dont le sol est jonché! Évidemment, Raffet est en progrès ; constatons aussi que le crayon est tenu d’une main qui devient chaque jour moins timide.
L’une des planches de l’Histoire de Jean-Jean, intitulée Il est enfoncé , ne renferme-t-elle pas une excellente figure : celle du sergent qui ouvre au conscrit la porte de la salle de police ? Ce vieux troupier, bien habillé et d’aplomb sur ses jambes, est la première réminiscence de Charlet, que j’aie rencontrée dans l’œuvre de Raffet. Viennent ensuite la Bataille de Fleuras, la première partie de la Vie de Napoléon, etc. Ces planches, comme celles
dit Paul d’Ivoi ^ ; comme ces chevaux volent , comme ces cavaliers fantômes se penchent sur les crinières, comme les burnous et les draperies se mêlent aux crins flottants ! C est une furie échevelée qui se communique à la nature , et semble entraîner les nuages et les collines. »
Tant d'efforts ont sauvé une armée en pleine retraite : Nous reprendrons ça au printemps ^ gronde le soldat en montrant du poing Gonstantine. Ils ont tenu parole, dit fièrement Raffet en commençant la seconde série de son Album ; et comme il fa fait du revers , il crayonne la victoire en douze dessins superbes , qui tous ont , comme les premiers, ce quelque chose de vibrant et d'ému qui doit être l'âme même de la guerre, et que je n'ai vu à ce degré chez aucun autre peintre de batailles.
Marche. sur Constantine : De longues files d'hommes et de chariots s'allongent et se déroulent dans cette même plaine de Mansourah, où, l'année précédente, le 62e de ligne avait laissé sur son bivouac cinquante cadavres gelés, et bientôt V Armée prend position devant Constantine, Je ne connais rien de plus dramatique que cette composition. A l'extrémité d'une croupe de terrains à doubles versants, sur un îlot de rocs profondément déchaussés et dont les flancs et les pieds sont à nu , s'élève la ville. Déjà les généraux en examinent les approches ; la division, parvenue au sommet du plateau, se masse en colonnes épaisses , et les canons , hissés à grand effort d’hommes et de chevaux, vont prendre place sous la pluie qui tombe à torrents. Alors commencent les travaux du siège. Raffet, devançant nos soldats, nous
I Figaro, mars 1860.
montre nne Batterie servie par les Arabes. Vous connaissez ce beau dessin : n est-ce pas là du Decamps châtié ? Puis, cest la Mort du général Damrémont , puis Y Assaut, Gonstantine pris rue à rue, maison par maison, et enfin c'est la Fuite des Arabes , cette effroyable cascade humaine.
Voilà Raffet bien loin des réminiscences de lecole. Il semble arrivé à l'apogée de son talent; mais il va grandir encore. Nous avions un grand peintre de soldats, les voyages vont nous révéler un nouvel artiste.
Vous le savez, mon ami, c'est dans l’intervalle qui sépare la publication des deux séries de l’expédition de Gonstantine, que Raffet partit en compagnie du prince A. de Démidoff, pour explorer la Russie méridionale et la Crimée. Gette circonstance, bonne fortune trop longtemps méconnue de la vie de l'artiste, le mit en présence de types d’une beauté plus sereine que celle des modèles qu'il avait rencontrés jusqu'alors. . Quelle joie dut envahir son âme lorsque, emporté à travers les steppes de la Hongrie, au galop de ces petits chevaux échevelés dont son crayon devait si bien rendre l’aspect nerveux et la farouche allure, il se sentit libre enfin des exigences de ce public qui, en échange d’une popularité que son cœur élevé n’ambitionna jamais , consume le génie de ses plüs grands artistes en d'éternelles redites! Avec quelle ardeur attentive et délicate il étudia ces peuplades , ces contrées alors presque inconnues ! Aussi, grâce exquise , noblesse souveraine, toutes les qualités qui font les œuvres durables, abondent-elles dans les dessins splendides qu’il publia au
retour. Les premières planches parues n accusent rien ou presque rien encore des trésors amassés; à partir seulement du No 12, La Foire de Saint-Pierre, on peut se rendre compte de la transformation imprévue qui s’est opérée chez l’heureux artiste. Yiennent ensuite de précieux croquis, pleins de mouvement et d’éclat : Infanterie valaque défilant au fas de course, Passage du Bouzéo, Halte d’une caravane moldave. Puis , ce sont des paysages d’une merveilleuse finesse, d’une inconcevable profondeur : Château du comte Woronzoff, Vue de la ville et de la baie de Yalta , et enfin , presque coup sur coup, toute une suite de planches admirables : Marchands Israélites à Odessa, Famille tatare en voyage. Jeune femme kardime. Le Sculpteur de tombeaux. Habitation de Tsiganes dans la montagne, Tatars sortant de la mosquée, etc.
Elles passent une à une sous mes yeux, ces pages heureuses du plus beau des livres ! Comment ne vous rien dire des Femmes au Bdidar, des Arméniens dans un café, du Betour de la fontaine, des poétiques splendeurs du Camp de Vosnessensk, et de ces compositions que Constantinople et Smijrne , à peine entrevues au retour, inspirèrent à Raffet ! Il me faudrait les citer toutes , car il n’est pas un seul de ces dessins dont chacune des parties ne soit rendue avec une égale perfection. L’effort cependant ne se révèle nulle part : tous les personnages qui doivent concourir à l’expression de la pensée du peintre, semblent être venus se grouper d’eux -mêmes en lignes harmonieuses , sous ce crayon tour à tour élégant, énergique , et qui jamais ne se dispensa d’être correct. La précision du geste et des attitudes , le choix exquis des types , l’en-
tente significative du groupe, la souplesse des ajustements sous lesquels on sent palpiter la forme, la fidélité des accessoires, le charme des paysages, l’intimité des intérieurs, l’art et la science réunis et combinés dans l’observation des différentes races, l’exactitude des rapports de celles-ci avec les milieux dans lesquels elles se meuvent, tout concourt à faire de cet Album une œuvre achevée, la plus belle peut-être entre toutes celles qu’il nous a laissées.
Il nous faut, mon ami , revenir en arrière. Cette grande publication du Voyage en Russie ne fut pas achevée sans désemparer, et Raffet devait prouver bientôt qu’aucun type comme aucune contrée ne s’était incarné en lui à l’exclusion des autres. C’est dans les premiers mois de l’année 1838, qu’il dessine, ou plutôt improvise prise de Constantine. En 1839, à la prière de son ami l’éditeur Fume , il entreprend et achève la composition et la mise sur bois de trois cent quarante - huit vignettes , destinées à illustrer V Histoire de Napoléon^ par de Norvins; bientôt après, paraissent Le drapeau du 17^ Léger, Le colonel du 17^ Léger, le Combat d’Oued-AUeg. Trois chefs - d’œuvre 1 La librairie , prélevant sa part des productions de ce génie toujours inspiré, s’enrichit de ces livres dont chaque page est un tableau, et qu’on feuillette plus souvent peut-être qu’on ne les lit: V Algérie, V Expédition des Portes-de-Fer, etc.
Comment suivre l’infatigable artiste en ce temps de laborieuse fécondité? Chaque année voit se terminer dix, quelquefois vingt planches du Voyage en Russie; pas un
livre ne paraît qui ne contienne des compositions de Raffet : c'est la Sainte-Bihle , c’est V Histoire de la Révolution, V Histoire de la Marine, Le Consulat et V Empire, Les Girondins^ etc., etc. En 1847, il accompagne le prince de DémidofF dans une excursion sur le littoral de l’Espagne: est-ce le repos que va chercher Raffet après tant de travaux? Relisez dans le livre de M. Auguste Rryle dénombrement des richesses qu’il rapporta de ce nouveau voyage ! Au retour, en 1848, reprenant cette idée qui le dominait en 1837 et n’avait jamais cessé de le préoccuper, Raffet revint encore à cette ballade du poète Sedlitz : La Revue nocturne^ et nous donne Le Réveil, un des morceaux les plus élevés de son œuvre. C’est alors que furent crayonnées ces esquisses saisissantes : La nuit du 5 mai , Le Défilé nocturne et le Cri de Waterloo ^ « Une croix de bois, chargée d’une couronne de lauriers, se dresse sur une butte funèbre. Devant elle, du sol qui s’entr’ouvre , une légion pressée de soldats de la nouvelle armée s’élève dans l’air de la nuit comme la fumée d’un holocauste vengeur. Ils saisissent leurs fusils, agitent leurs sabres; les officiers , tête nue , crient : En avant ! et les fronts plissés, les bouches indignées, les gestes éloquents, l’élan confus de ces morts aux haillons dévorés par la tombe, menacent le monticule sinistre qui ferme à l’horizon la plaine de Waterloo. »
Mais Rome , après une défense héroïque, est tombée au pouvoir des Français, et c’est au théâtre même de la
^ Nous empruntons cette description à une note publiée par M. Philippe Burty dans la Gazette des Beaux-Arts du 1^^ juin 1861, sur les fac-similés de M. Emile Dry.
lutte, que Raffet va demander les inspirations du grand ouvrage qu’il devait, hélas ! laisser inachevé. Depuis lors, d’incessants voyages interrompirent forcément le cours de ses travaux, et ce ne fut plus qu’à de longs intervalles que parurent ces planches du Siège de Rome , dans lesquelles le maître, s’égalant à lui-même, a su empreindre la physionomie militaire des temps modernes de tant de poésie et de sévérité. Si le succès quelles obtinrent, fut moindre que ^ celui des émouvants tableaux inspirés par nos victoires d’Afrique, ce n’est pas à moi, qui ne dois vous parler que de leur valeur au point de vue de l’art , qu il appartient d’en rechercher les causes.
Ici finit, mon ami, la tâche que je me suis imposée en commen(iant cette rapide analyse des travaux les plus importants de Raffet ; les derniers temps de sa carrière appartiennent plus encore à la biographie de l’homme qu’à l’histoire de son œuvre. Il ne m’a été donné de connaître Raffet que pendant les trop rares séjours qu’il fit en France en ses dernières années; et si je dois me souvenir toujours de ces relations commencées avec tant de joie, quittées avec tant de regret, comme de l’une des époques les plus charmantes de ma vie; si elles suffirent à m’inspirer pour ce ferme esprit , pour ce cœur dévoué , autant d’estime et d’affection que j’avais toujours eu d’ardente admiration pour son génie, elles ne sauraient m’autoriser à rien vous raconter de sa vie privée. Je ne puis donc que vous renvoyer de nouveau à ces pages émues , sincères et simples , consacrées par M. Auguste Rry à la mémoire
C’est là, la grande revue Qu'aux Champs-Élysées,
A l’heure de minuit Tient César décédé.
Ce que cet éparpillement de chaque jour a dissipé de richesses, la postérité le saura: les contemporains n’y sont pas sensibles; on ne sait aucun gré à ces rudes travailleurs de leur œuvre immense; car en peinture comme en littérature , on ne fait cas que des tragédies , et tel qui cite avec estime le nom de l’auteur d’une grande galette historique, ignore peut-être le nom de Raffet.
Le tableau qu’il a exposé, grand à peine comme une vignette, représente, une batterie de tambours de l’armée d’Italie en H96. Ils s’avancent faisant face au spectateur, le tambour-major en tête , battant sur leur peau d’àne des fia et des ra d'une énergie sans pareille. Le tambour-maître est magnifique de tournure et de fatuité militaire satisfaite ; jamais paon ne ' s’admira plus dans sa roue. Si plus tard, il est devenu portier, c’est lui sans doute qui a fait dire par Henri Heine à un jeune allemand : Sois respectueux envers ce vieil homme, c’est peut-être ton père.
Dans toutes ces têtes de tambours, il n’y en a pas une qui se ressemble ; chacune a son caractère, sa physionomie, son tempérament, ses mœurs pour ainsi dire; on y discerne le parisien du gascon, le provençal du breton; on devine les bons enfants et les casseurs d’assiettes, et cela sur une échelle de quelques lignes, dans une proportion beaucoup plus restreinte que celle d’un portrait en miniature qu’on veut porter en épingle ou en
chaton de bague C’est incroyable de rendu microscopique, de détail
poussé jusqu’à l’impossible; aucune minutie de l’uniforme n’est omise ; on distingue chaque bouton, chaque passe-poil : les mains ont leurs phalanges et leurs ongles, et cela sans nuire à la crânerie de tournure, à l’imperturbabilité d’aplomb, au chic républicain de ces héroïques tambours qui rythmaient et couvraient le bruit du canon avec le bruit de leur caisse.
La Presse (Salon de 1852.)