JULES JANIN
Il est à chaque page, et pour ainsi dire à chaque ligne de ce grand
livre intitulé ; Voyage dans la Russie méridionale. On voit pointer son crayon dans le paysage et dans les haltes, dans l’accident, dans la fatigue
et dans le repos. Tout ce qu’il voit, il le dessine obstinément : cités, villages, fleuves, torrents, chapelles, peuple et seigneurs, matelots, paysans, forgerons, artisans, princesses, danseuses, le prêtre et l’autel, l’armure et le soldat qui la porte. Il a tout vu, tout décrit ; postillons, courriers, Juifs, musiciens, brigands. Arméniens, mollahs, caravanes du Kouban, fantassins du sultan. Il a tout vu ; Inkermann , Balaclava , même le camp de Vosnessensk, ce chef-lieu d’une colonie militaire où cette grande armée apparaissait brillante et superbe aux yeux éblouis de l’empereur Nicolas P’’. Et Raffet vit passer devant lui, dans une revue immense, l’armée entière : état-major, cuirassiers , lanciers, artillerie, cavalerie, réserve. Il vit toute cette Russie en armes qui menaçait le monde entier; les armes, les habits, les chevaux, les capitaines, les majors, les princes, les soldats bulgares, moldaves, cosaques, vieux soldats, jeunes recrues; il vit l’Empereur lui-même, reconnaissable à ce regard plein de génie, et l’Empereur lui parla, et, le voyant qui dessinait la Tempête à cheval^ , il lui demanda comment il trouvait son armée
De cette contemplation, de ce voyage et de ces souvenirs, Raffet a composé non-seulement trente vignettes encadrées dans le Voyage de la Russie méridionale^ mais un Album de cent planches lithographiées, superbes, vivantes, de vrais chefs-d’œuvre , à savoir : Tatars sortant de la mosquée ^ Arméniens, Recrues turques^ École de jeunes filles, Bazars, etc. On s'arrête, on regarde, on admire. Eh ! que j’ai vu de grands peintres qui ne pouvaient se lasser d’étudier ces compositions vivantes à l’usage de l’homme de guerre et de l’ingénieur, du capitaine et des simples curieux tels que nous !
[Journal des Débats du Tl février 1860.)