PC X
« Mon Dieu, mon cher Monsieur, me disait un soir dans un vieux château une charmante jeune femme, mon Dieu, mon cher Monsieur, que vous êtes donc monotone avec le bouquin poudreux dans lequel vous êtes enterré depuis une heure? Est-ce que vous ne vous mêlerez pas bientôt à la conversation ?
— Je De demande pas mieux ; de quoi parle-t-on?
— Je vais vous le dire. Nous sommes en grande discussion : M. Gédéon me soutient, en admirant ces jolies vues de Naples et de Venise , que le Lazaroni est Têtre le plus heureux du monde, parce que seul dans la nature il sait goûter les douceurs du far niente.
— Et vous n'êtes pas de Tavis de Gédéon?
— Non certes» car je ne comprends en aucune faj^on, quel agrément on peut trouver dans un repos qui
consiste à se coucher des heures entières au soleil, dans la position du lézard sur le bord d'un fossé , et à dormir ainsi, sans s'inquiéter de ce qui adviendra au réveil. Qu'en pensez-vous?
— Je pense exactement comme vous ; et de plus, je soutiens, moi, qu'il est un genre de farniente fashionable, infiniment plus délicieux : c'est le repos actif de la vie de château, que nous pratiquons si bien chez vous?
— A la bonne heure, voilà un homme aimable, il ne s'agit que de l'arracher à ses livres.
— Mon Dieu, je dis ce que je pense. Est-il un plus grand bonheur, quand arrive l'automne avec ses courtes et belles journées, que de se trouver, comme ici,
au milieu d'un cercle d'amis véritables, dans le vaste et confortable salon d'un antique manoir? Voyez plutôt la vie que nous meuons? D'abord, le matin paisiblement couché dans une vieille chambre en ogive, d'où Ton entrevoit les créneaux et les mâchicoulis des tours et du donjon, comme chacun de nous peut savourer à son aise les romans de Walter-Scoot, ou les naïves chroniques de Froissart et Monstrelet? Puis, quand la cloche fait entendre le signal du déjeuner, avec quel charme nous nous réunissons tous autour de la châtelaine au riant visage. Les journaux, Ips lettres arrivent ; à l'extérieur les chiens font entendre leurs joyeux aboiements; le déjeuner n'est jamais triste. En sortant de table, chacun va où il veut. Charfeg et Raom , lorsqu'ils ne sont pas trop paresseux, partent pour la chasse, d'où ils sont sensé rapporter une foule de perdreaux que nous voyons très rarement. Alberre t Léon montent à cheval, et n'oublient pas de nous dire qu'ils ont dompté leurs coursiers rebelles. Gédéon barbouille vos albums, sous le prétexte de vous dessiner des vues dont la première ressemble à la seconde, qui ressemble à la troisième, et ainsi de suite/ James "^ous fait tout haut la lecture de quelque
drame atroce, et se fâche lorsque nous rioos. Sous vos jolis doigts le piano résonne, ^uis il faut aller faire sa toilette du soir, six heures arrivent si vite ? »
Tout cela n'est-il pas vrai î. . . .
Le dtner est aussi gai que le repas du matin, c'est tout simple, ce sont les mêmes personnes, et chacun a le cœur content. On rentre au salon, la fraîcheur du soir s'est fait sentir, chacun cherche à attraper un petit coin de la vaste cheminéCi dont un feu vif et pétillant éclaire l'écusson armoriai. Notre bon curé se présente, c'est à qui lui serrera la main ; la châtelaine s'informe tout bas avec bonté, des pauvres dont elle l'aide à soulager les infortunes. Mon Dieu, il ne faut pas rougir pour cela, nous savons tous à quoi nous en tenir là-dessus. Chacun va, vient, cause, nous autres jeunes gens, de chasse, de chevaux, de chiens et d'une foule d'autres choses, que souvent vous avez bien envie de savoir, et que vous ne devez pas entendre. Les vieillards parlent de leurs exploits du temps jadis ; les homme mûrs, de politique, d'agriculture. Ensuite notre fameux viol^ accompagne le piano de Tune de vous, mesdames ; ou notre premier talent, notre su-
perbe basse-taille attaque avec une autre, le duo de la FaMorite, celui de la Lucia. Quelquefois aussi un amateur que je ne nommerai pas, et à qui la nature a donné en partage beaucoup de bonne volonté^ avec une Toix passablement fausse et criarde, commence le moins mal possible, une chansonnette d'Achard ou de Levassor, et ne tarde pas» selon l'expression favorite du grand Arnal, à désopiler la rate de ses auditeurs. Il faut voir alors comme les bons papas, les bonnes grand'mèresy dont le rôle est de regretter à perpétuité la musique d'autre fois, suspendent un instant le wisht sérieux, ou le triste boston, pour prendre part aux rires de la société... Et quant à tout cela se mêle 1%^ comédie?... lorsqu'il s'agit de choisir une pièce? de . dii^ibuer les rôles, de les apprendre, de songer aux costumes, de répéter, de décorer le théâtre, etc., etc.?
Oh! alors c'est un bruit, un mouvement Voilà,
voilà, selon moi, madame, le véritable et adorable farniente ^
« Bravo ! bravo ! vous avez été superbe d'éloquence.
— Le fait est que j'ai été 1res beau ; mais on ap-
porte le thé^ laissez-moi une minute encore avec mon vieux livre
— Du tout, du tout, et je finirai par ôter la clef de la bibliothèque.
— Vous auriez tort, madame, car si vous saviez à quoi je m'occupe en ce moment, je suis sûr que contre vos habitudes, vous m'encourageriez à la méditation.
— Oh ! c'est impossible.
— Je vous fais juge.
— Voyons.
— Je lis Monstrelet, vieux chroniqueur....
— Très peu amusant, je le sais.
— C'est une erreur, et la preuve, c'^st qu'il parle à chaque page de votre magnifique château.
— Uah ! vraiment ! comme j'étais ingrate ; je lui rends mon estime.
— Et moi je veux qu'il devienne tout-à-fait cher à votre cœyr ; pour cela, je songe à profiter de ses naïfs récits, pour en composer un roman, un vrai roman, dont le titre sera le nom du vieux castel.
— Oh ! c'est délicieux.
— Et je veux en outre , que la majeure partie de
ceux qui sont ici, y figurent sous des noms anciens... Qui veut un rôle?
— Moi... moi... moi!...
— Il y en aura pour tout le monde. Mais donnezmoi un peu de tranquillité.
— Eh bien! soit! nous vous abandonnons à vos bouquins, mais nous critiquerons le roman
— Tant que vous voudrez ! c'est convenu... »
Se tous les moBuments, de toutes les conslructions puissantes éleyés par les mains ée bos pères , il n'eu est pas peut-être qtui parlent phis éloquemment à f ima^nation et aift cœur de nous autres Français^ que les tieux châteaux forts répandus de loin en loin sur le so) antique de notre belle patrie.
Le voyageur, s'il n'est pas artiste, passera souvent froid et insensible à côté des colonnades élégantes d'un temple ancien, ou devant les flèches gothiques et les sombres voûtes d'une catl^édrale aux proportions grandioses; oaais artiste, agriculteur, soldat ou commerçant, il s'arrêtera long-temps sur le seuil d'un vieux castel, ou au pied de ses ruines. Il cherchera par la pensée et en rappelant ses souvenirs d'histoire, à le reconstruire s'il est abattu, à le peupler de ses habitants d'autrefois s'il est encore debout. Il lui semblera voir les ponts-levis s'abaissant pour donner passage aux chevaliers, pages et varlets ; il croira entendre le hennissement des chevaux, le cliquetis des armes, les &n&res de guerre. Il interrogera une à une les pierres des murailles, afin de se rendre compte des attaques qui les auront ébranlées; et lorsque, forcé de s'éloigner, il quittera ces vieilles tours au pied desquelles il était venu rêver, il ne le fera pas sans en emporter un souvenir qui restera toujours gravé dans son cœur.
Que de hameaux , de villages , dont un vieux château , une belle ruine font toute la fortune 1
Pourquoi cette prédilection si grande pour tout ce qui se rattache aux redoutables castels de nos pères? pourquoi? C'est que le peuple de France , industriel ou agricole, a toujours été avant tout et de tout temps poète et guerrier; c'est que pour lui , aucune gloire ne vaut la gloire des armes ; aucun bruit ne lui va au cœur comme le bruit des combats; aucun souvenir ne saurait l'émouvoir comme les souvenirs de guerre.
Le peuple de France, avec ses idées et ses instincts ac-
tuels, déteste la tyraDDÎe des temps féodaux ; mais il De se rappelle pas sans bonheur et fierté, ces preux qui abandonnaient leurs manoirs pour voler en Palestine , ces chevaliers qui, du haut de leurs vieux donjons, luttaient contre les Anglais, défendant pied à pied l'indépendance du territoire et les prérogatives de leur roi.
Voilà pourquoi aujourd'hui et toujours, les vieilles tours, les vieux châteaux forts, sont et seront pour nous des objets de respect et de vénération.
C'est la figure antique du plus ancien peut-être de ces manoirs seigneuriaux, encore debout sur le sol de la France, dont nous allons essayer d'analyser les proportions colossales. •
La France, en 1430, voyait avec douleur ses plus belles provinces sillonnées par les armées anglaises et bourguignonnes. Paris obéissait encore à nos voisins d'outre- mer, et tout indiquait la continuation d'une guerre désastreuse pour le royaume. Quelques résultats avantageux étaient venus néanmoins depuis peu» relever les espérances des
Français. L'année précédente , Jeanne d'Arc , la Jeune fille inspirée, forçant le roi Charles YII à sortir de son inconcevable apathie, l'avait pour ainsi dire contraint à se &ire sacrer à Rheims, et cette démonstration hardie avait mis la joie au cœur de ses nombreux partisans. Philippe, duc de Bourgogne, un des ennemis les plus redoutables du monarque français, avait conclu une trêve pour les provinces de Picardie, d'Artois et de Champagne, ce qui permettait à Charles de lutter avec plus d'avantages contre les troupes anglaises du duc de Bedfort. Mais cette circonstance heureuse pour une partie de la France, ne fit que rendre la guerre plus terrible dans les provinces dont nous venons de parler, car les Anglais, voyant qu'elles cherchaient à se soustraire à leur domination, ne négligèrent rien pour les y retenir.
> A cette époque existait aux confins de la Normandie et de la Picardie, sur le plateau du Vimeu, à 6 lieues de la mer, et à une demi-lieue de la délicieuse vallée de la Bresie, entre Abbeville et Blangy, le magnifique et fort castel des sires de Rambures dont il portait le nom. Construit au X" siècle pour s'opposer aux excursions des Normands, il formait avec la petite ville de Gamaches et le fort de Mouchas k l'ouest, les châteaux de Sénarpont et d'Aumale à l'est, une ligne de défense dont il est &eile de comprendre rimporlaQce raiUtaire, kNrsqu'on réfléchit au rôle que jonftknt à cette cpai|ae les châteaux forts.
En éSki, dans ces teiBps de droits féodaux, par qui, et contment se &isait la guerre? Par tes barons, ducs, comtes et ehevaUers banuerels, tenant pour tel ou tel souverain
et tratoant à leur suite leurs gens d'armes, soudoyers ou Tassaux. Les forteresses d'où ces pheTaliers partaient pour battre la campagne, où ils rentraient après leurs excursions, où ils se renfermaient en cas de revers, et d'où ils pouvaient impunément braver leurs ennemis, leur assuraient seuls la domination du pays environnant. On conçoit donc d'après cela; que les seigneurs qui possédaient une ligne de défense semblable à celle dont nous venons d'expliquer la force, étaient de tait maîtres des lieux qu'elle protégeait, et que la prise des chftteaux qui la formaient, devait être le but de la plupart des opérations militaires de leurs ennemis. Cest aussi ce qui explique pourquoi la guerre de siège avait alors une importance si grande ; importance qu'elle conserva jusqu'au milieu du régne de Louis XIV, où le maréchal de Turenne commença à montrer le parti que l'on pouvait tirer de troupes marchant, campant et manceuvrant pour joindre l'ennemi, sans s'astreindre à s'emparer de villes, forts ou citadelles.
Le château de Rambures était donc au commencement du XV« siècle, une des places les plus importantes du nord du royaume, et par sa position aux confins de deux provinces puissantes, et par sa construction imposante et hardie. Maintenant* encore, du reste, il est facile de juger de sa force, car presque seul en France,, ses murs épais ont su résister à la main formidable du temps, et aux coups plus destructeurs peut-être des révolutions. Son extérieur a subi peu de changement depuis le jour de sa fondation. Ses quatre grosses tours, reliées par des demi-tours, et plongées dans des fossés larges et profonds, n'ont pas laissé
échapper de leurs flancs, une seule des briques qui ont servi à leur construction. L'œil étonné du voyageur y chercherait vainement la moindre fissure. Deux ponts-levis> situés Tun au nord, l'autre au sud, permettent seuls l'entrée du château. A environ quarante pieds du sol, et à quatre-vingts du fond des fossés, règne sur tout le pourtour du vieux manoir, une vaste galerie couverte qui formait une de ses principales défenses. Assez large pour permettre aux défenseurs d'y circuler à Taise, à Fabri des coups du dehors, les créneaux dont elle est percée du côté de la campagne, donnaient aux archers toute facilité pour décocher leurs flèches, tandis que les ouvertures larges, régulières et bien ménagées des mâchicoulis, offraient aux assiégés le moyen de renverser les échelles des assiégeants, et de jeter jusqu'au pied des tours, la poix, l'huile bouillante, des matériaux enflammés, ou d'énormes pierres.
Çà et là, on voit encore à l'intérieur de cette galerie, et creusées dans la brique, les cavités où l'on entassait ces terribles agents de destruction.
De larges plates-formes surmontent les demi-tours. Au moment du danger, elles se couvraient de chevaliers bardés de fer qui, en attendant l'assaut, venaient braver l'ennemi assez imprudent pour oser s'aventurer à portée de l'arbalète. Quatre charpentes de formes coniques, recouvertes par des ardoises, et tellement belles qu'elles ont pu résister aux injures de dix siècles, terminent les quatre tours.
A cette description du vieux castel, ajoutez les sombres voûtes de trois rangées de souterrains, les mille passages secrets, les innombrables cachettes creusés dans des murs
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dont Tépaisseur, en beaucoup d'endroits, dépasse dix-huit pieds; les escaliers de pierre s'élançant en spirales hardies du fond des caveaux au sommet des tours, puis au-dessus de toute cette masse imposante qu'il domine, le donjon pentagonal terminé par la chambre étroite du Nain faisant le guet pour donner Falarme, et vous aurez une idée du château de Rambures.
Du reste, le récit que nous allons entreprendre, le fera connaître mieux encore que les descriptions qu'on en pourrait lire.
Grâce au ciel, les propriétaires actuels de ce magnifique témoin des actions de nos pères, loin de chercher à lui ôter son aspect imposant, et sa vieille figure des temps anciens, ont au contraire tout fait pour lui conserver, en l'appropriant à leurs besoins, son sublime cachet féodal. Chacun peut le voir encore debout, dans toute sa splendeur, et l'interroger par la pensée sur les grandes choses dont il a été le témoin, auxquelles bien souvent il a donné lieu luimême.
C'est un de ces souvenirs que nous allons évoquer aujourd'hui.
On était à la fin du mois de novembre^ la neige tombait à gros flocons. Chassée par le vent d'ouest, elle fouettait aux vitraux des fenêtres rares et étroites, ménagées dans l'épaisseur des tours du vieux château de Rambures. Sept heures venaient de sonner à l'horloge. C'était le moment du repas du soir pour les châtelains, leurs hôtes et leurs vassaux.
Réunis dans une salle vaste et magnifique, éclairée par UD bon feu et quelques torches de résine, ceux qui devaient s'asseoir à la table du noble chevalier, se tenaient debout en silence, écoutant la prière du chapelain, et attendant le signal pour prendre leur place accoutumée.
Tont-à-^coup, le son d'un cor retentit jusque sous les voûtes épaisses du vieux castel, et bientôt un bruit semblable lui répond du beffroi.
a Qui donc peut nous venir à cette heure, dit aussitôt le sire de Rambures ; et, s'adressant au page placé derrière lui : courez Henri, voyez qui nous est annoncé. Montez vous-même à la tour ; puis baissant la voix : recommandez en passant au chef des archers^ de ne pas laisser ouvrir les portes sans un ordre formel de ma part. t>
En achevant ces mots, il s'était assis au haut bout d'une grande table de chêne massif, ayant à sa droite dame Alix-Pétronelle de Créqui, sa femme, et à sa gauche, mais à quelque distance, une partie des hommes d'armes qui formaient la garnison du château.
<c Ne vous a-t-il pas semblé comme à moi, Alix, avoir reconnu le signal de nos vassaux? Pourtant je ne puis croire que mon écuyer ait eu le temps d'aller jusqu'au fort de Mouchas, où d'ailleurs il devait passer la nuit.
— Je faisais la même réflexion, André, et comme vous, je trouve ceci bizarre : mais auriez-vous quelque appréhension ?
— Non et oui ; non, car le manoir de mes pères est, grâce â Dieu, trop solide, et trop bien garni de braves gens pour craindre une attaque â force ouverte ; oui, car
est-il une forteresse qui' puisse se vanter d'être à l'abri d*UDe surprise ou d'une trahison; et les ennemis du roi Charles Vil, Anglais ou Bourguignons» sont gens capables d'employer tous les moyens pour arriver à leur but; la capitulation violée dont votre loyal et malhedreux frère a été la victime, en est une preuve affreuse ; aussi» vous le voyez» je veille sans cesse.
— Sans doute» vous avez raison» André; pourtant, la guerre parait chaque jour s'éloigner de ces provinces ; la tranquillité se rétablit ; depuis un mois on n'a entendu parler d'aucun ennemi. Ne pourrais-je donc sortir un peu de ces murs? Mes faucons ne sauront bientôt plus chasser.
— Soyez prudente, Alix» attendez» attendez encore. D'ailleurs» le pays n'est pas aussi à l'abri des excursions des Anglais» que vous paraissez le désirer et le croire. J'ai, même ou! dire que leurs troupes s'étaient montrées du côté de Mouchas il n'y a pas long-temps. C'est pour m'assurer de ce fait» ainsi que des dispositions à notre égard du nouveau châtelain» le sire Regnault de Fontaines» que j'ai fait partir il y a quelques heures» mon écuyer. »
A ce moment le page rentrait dans la salle.
a Monseigneur» dit-il à l'oreille du chevalier» l'archer de garde au beffroi assure qu'il a reconnu Thibaut et les nôtres...» doit-on baisser la herse?
— Non pas avant que je n'aie reconnu moi-même les arrivants. »
Alors priant la châtelaine de présider le repas» et se faisant précéder par quelques hommes porteurs de torches allumées» il monte sur la plate-forme la plus proche du
poDt-levis. Le rapport était exatC, c'était bien Thibaut revenant avee quelques cavaliers comcne lui couverts èe neige. Il n'eut pas plutôt mis pied à terre dans la petite cour intérieure du château, que le page se glissant à son côté, vint lui enjoindre de se rendre immédiatement dans l'appartement de son maître. Un insfant après, il se trouvait devant lui.
André, deuxième du nom, sire de Rambures, de Dompierre, d'Ëscouj, de Drucat et du Plessier (t), était alors dans toute la force de l'âge. Sa taille moyenne, mais pleine de grâce et d'élégance, sa figure belle, douce et grave, ses longs cheveux bruns flottant sur ses épaules, tout chez lui indiquait une noble origine.
Dernier des quatre fils de David, son père, grand maître des arbalétriers de France, et époux de Catherine d'Âuxi, il ne semblait pas deroir hériter des titres, des charges et des biens de ses ancêtres ; mais le hazard des combats, et le bouillant courage de ses frères Jean, Hugues et Philippe, en avaient ordonné autrement.
Ces trois jeunes et braves chevaliers ayant suivi leur père aux armées du malheureux roi Charles VI, s'étaient fait tuer autour de lui et avec lui, à la bataille d'Azincourt, quinze ans avant l'époque dont il est ici question (2). Par leur mort, André était devenu le successeur naturel des sires de Rambures. Nul doute que le jeune âge de ce dernier
(1) Voir dans Moreri (dictionaaire), la généalogie des sires de Rambures.
(2) Monslrelet, relation de la bataille d*Aiincourl.'
rejeton d'uae noble race n'ait sauvé d'une destruction cornplèCe l'arbre généalogique de cette antique famille, car André avait hérité des vertus guerrières de ses a^eux , et s'il eût été en état de soutenir, en 1415, le poids d'une armure, les champs d'Âzincourt auraient compté une victime de plus.
Depuis, André, armé chevalier à son tour, avait épousé une belle et noble demoiselle, Alix-Pétronelle de Créqui, fiUe de Jean IV, sire de Créqui, de laquelle il avait eu trois années auparavant, un fils qui fut nommé Jacques.
Tout chez la châtelaine de Rambures, comme chez son époux, accusait une noble origine, et le premier sentiment qu'on éprouvait en la voyant, était le respect. D'une taille élevée et d'une beauté peu commune, il y avait dans les lignes de son visage une fierté que tempéraient seuls la douceur de ses yeux. Jamais, du reste, union ne fut mieux assortie que celle de ces deux hauts personnages. Adorés de leurs vassaux, dévoués l'un et l'autre corps et biens à leurs souverains légitimes, les descendants d'Hugues Capet, il& avaient pour le parti de Philippe de Bourgogne, et surtout pour celui des Anglais, une aversion profonde; Cette aversion chez André prenait sa source dans une fidélité originaire à ses princes, et dans le souvenir de la mort de son père et de ses trois frères. Chez Alix, ce sentiment avait été la suite d'une circonstance que nous ne tarderons pasà &ire connaître.
Le sire de Rambures se promenait à grands pas dans sa chambre» lorsque son écuyer ouvrit la porte; il s'arrêta prés de lui :
a Que m'annonce un retour si prompt, Thibaut, et comment se £aiit-il que tu n'aies pas suivi mes instructions, en passant la nuit an caste! de notre voisin et allié le seigneur de Mouchas?
- — Des circonstances imprévues, Monseigneur, circonstances dont j'ai pensé que vous deviez avoir connaissance sans retard , m'ont &it enfreindre vos premiers ordres , et revenir à Rambures.
— Voyons alors , parles, je t'écoute.
— Ainsi que vous me l'aviez commandé. Monseigneur, j'étais sorti à la nuit tombante, accompagné de quelquesuns de vos hommes d'armes, et je me dirigeais vers le fort de Mouchas le moins bruyamment possible, afin de me garer des embuscades si fréquentes de l'ennemi; déjà même vos gens et moi nous étions prêts d'arriver à Blangy, lorsqu'un cavalier courant à toute bride, et aveuglé sans doute p^r la neige qui lui tombait au visage, se jeta au milieu de nous* Arrêté aussitôt, je le reconnus pour un serviteur du comte d'Aumale. Lui-même n'eut pas plutôt porté les yeux sur moi, que me présentant cette lettre : a Messire écuyer, me dit>il, faites tenir de suite cette missive pressée du noble comte mon maître, au seigneur de Rambures ; ne perdez pas un instant, il s'agit d'affaires de la plus haute importance Alors rebroussant chemin
— C'est bon Thibaut, tu as bien fait de revenir, dit André, en prenant la lettre; va prévenir le chapelain de se rendre ici; tu attendras mes ordres dans la salle des gardes, d
Comme tous les chevaliers de cette époque, le sire de Rambures était plus versé dans )a science du blason, que dans c^ des lettres, et il lui eût été aussi difficile de déchiffrer la missive qu'il venait de recevoir, que d'en écrire une semblable.
Le père Chrysostome ne tarda pas, heureaMment, à lui prêter les secours de ses lumières. Ainsi q«e Tavait dit l'émissaire du comte, c^te lettre était d'une importance majeure. Elle annonçait qu'une trêve venait d'être conclue entre le roi Charles VU et le duc de Bourgogne ; que les Anglais commandés par le duc de Bedfort lui-même se préparaient à envahir la Picardie, et à faire le siège du château d'Aumale ; elle enjoignait en conséquence au sire dé Bambures, capitaine du dit château d'Àumale (1), de venir au plus vite s'y enfermer avec cinquante lances.
André était loin de s'attendre â une nouvelle aussi brusque. Depuis le sacre du roi, la guerre s'était ralentie dans les provinces du nord, et il croyait les Anglais trop occupés dans leBerry et l'Orléanais, pour penser qu'on dût les craindre de sitôt en Picardie. Néanmoins, le père Chrysostome eut â peine terminé la lecture de cette missive, que prenant un sifDet d'or pendu â une chaîne de même métal qu'il portait au cou, il en tira un son aigu. Le jeune page parut aussitôt. «Henri, dit le chevalier, que dans un instant les écuyers, hommes d'armes, archers et soudoyers du château, â l'exception de ceux qui veillent dans les tours et â la galerie, soient rassemblés dans la salle des gardes. Cela feit, tu me préviendras. j>
Le page sortit.
a Eh.bien I mon père, vous le vo}'ez, les seigneurs de ce
(1) Thomas p^iriel et le comte de Suffort roireot le siège devant Àumale, d«quel était eapitaÎBe le sire de Rantburcs. ( MOXSTRBI.BT, page 619. )
manoir ne sont pas destinés à jouir (Tune paix bien longue. Depuis Jean l^', mon illustre ancêtre, qni combattait au commencement du siècle dernier pour la défense du Yimeu (1) jusqu'à ce jour, sans en excepter mon vénérable père, et mes frères de courageuse mémoire, nous n'avons guère eu le temps de déposer la lance et Fépée. Qu'il en soit donc fait selon la volonté de Dieu. »
Le prêtre s'inclina.
a Demain continua André, dés l'aurore, je quitterai mon castel, y laissant ce que j'ai de plus cher au monde, ma femme et mon fils. Mon absence, je l'espère, ne sera pas longue, car nous serons nombreuse compagnie chez le comte, et il est à présumer que les Anglais nous voyant prêts à les recevoir de bon cœur, ne voudrons pas se morfondre inutilement devant nos murailles, pour le plaisir de recevoir les flèches de nos archers. Néanmoins, obligé comme capitaine d'Aumale d'amener avec moi la majeure partie de la garnison de Rambures, le vieux manoir par cela même sera moins bien gardé. Les veilles pour le reste de ses défenseurs seront plus longues, plus fatigantes, et il ne serait pas impossible que les Anglais cherchassent à profiter de' ce moment pour s'en emparer. La position de mon château est tellement importante, que je m'étonnerais qu'il n'eût été déjà souvent le but de leurs tentatives, si je ne voyais la force et l'épaisseur de ses tours. Soyez donc
(1) Jean I«r, sire de Rambures, gouverneur de Guise, combat pour la défense du Yimeu en 1337. (Moréri, dictionnaire.)
sur vos gardes, mon père; veilieaE, veillez toujours; et, si quelque danger vous menace, envoyez de suite un homme sûr demander du secours au châtelain de Mouchas; il a tout intérêt à s'employer pour nous. Du reste, je compte vous laisser une quarantaine de braves soldats, et, pour les commander, mon fidèle Thibaut.
— Soyez sans inquiétude. Monseigneur, dit Fabbé : si je suis peu fait pour le noble métier des armes, si les saints canons de l'Eglise, en cela parfaitement d'accord avec mes propres idées, me défendent de me mêler aux gens de guerre, autrement que pour prier pour eux, ils ne m'interdisent pas la vigilance ; et, Dieu aidant, nous écarterons tout danger de ceux qui vous sont chers.
— Monseigneur, dit Henri en ouvrant la porte de la chambre, tous vos vassaux sont réunis, d
Le sire de Rambures, montant quelques degrés de pierre et poussant une porte ornée de figurines bizarres dans le goût de l'époque, se trouva dans une vaste pièce oblongue, pavée en marbre, occupant tout Tintérieur du corps de logis, et appelée salle des gardes. Elle avait environ cinquante pieds sur trente ; et, au besoin, deux cents hommes pouvaient y trouver place. Rien n'était imposant comme l'aspect guerrier de cette salle. Sur tout le pourtour, appendues aux murailles et aux boiseries, brillaient, en guise de tapisserie, les armures des chevaliers, les cottes de mailles des archers. Les arbalètes, les flèches, les lances, les épées, les hallebardes se mêlaient aux dépouilles des loups, aux bois des cerb, aux défenses des sangliers. Deux petites portes cintrées, ornées d'une foule de dessins en relief, repré-
sentant des tôtes d'aoimaux ou des sujets de TbisCoire sainte^ donnaient sur les escaliers tournants des deux demi*tours. Deux sentinelles y veillaient jour et nuit. Une boiserie magnifique» en partie eouvèrte par les armes, régnait parfont jusqu'à hauteur d'homme. Comme les deux portes, elle montrait en relief les écussons des Bandiores mêlés aux sujets les plus bizarres. Ici, par exemple, on voyait Eve, chassée du paradis terrestre , cadiant de son mieux sa liudité, poursuivie par le serpent ayant une monstrueuse figure d'homme ; là, saint Jean-Baptiste replaçant sa tête sur ses épaules, mais à Tenvers ; plus loin encore, la srâite Vierge en amazone, fuyant à cheval avec un saint Joseph armé de toutes pièces. La salle des gardes de Rambures était habituellement occupée par les soldats de service ; en ce moment elle était remplie, suivant les ordres du châtelain, par tous les hommes disponibles de Ja garnison.
A son arrivée, chaque soudoyer prit son rang ; le silence se rétablit, et le chevalier désigna ceux qui devaient raccompagner, et ceux qui resteraient au vieux manoir. Son choix ne fut ni long ni difficile ; il connaissait tous ses soI« dats pour les avoir vus aux prises avec l'ennemi dans des expéditions récentes, et il put bientôt renvoyer les quarante hommes qui, sous les ordres de Thibaut, étaient destinés à former, pendant son absence, la garnison de son castel. Il donna ensuite des instructions pour que, le lendemain, dés l'aube du jour, les autres fussent prêts à se mettre en route; puis, enjoignant à son écuyer d'aller l'attendre dans son appartement, il se dirigea lui-même vers celui de sa femme, situé au-dessus du sien, dans la tour de l'est.
A TagitatioD qui régnait dans le château, au cliquetis des armes, au bniit sonore des éperons sésoonant sur les dalles» AHx avait hi^n compris qu'il se passait qnelqoe chose d'extraordinaire ; mais» M>ituée à ne se mêler jamais de tout ce qui n'était pas dans les attributions directes de son sexe, sOre, d'ailieurs» que son mari ne tarderait pas à venir lui expliquer lui-même la cause de ce mouvement inacoou* tumé, eUe était rentrée chez elle après le repas eu soir.
Le sire de Rambures la trouva donc dans sa chambre. Assise auprès d'une vaste cheminée, elle devisait sans doute de l'événement du soir, avec une jeune fille de 18 à 30 ans, fraîche, rieuse et jolie. A ses pieds, sur un tapis de bétes fauves, un délicieux enfant jouait avec une grande et belle chienne noire appelée Cora. Rien n'était gracieux comme les mouvements du charmant animal, <^erdbant sans cesse à placer sa tête au poil luisant comme l'aile du corbeau, dans la main blanche et potelée de l'enfiant. Nés l'un et l'autre le môme jour, trois années auparavant, ils avaient grandi en jouant ensemble, mais la chienne n'avait pas tardé à prendre toute sa croissance, toute sa force ; elle comprit bientôt qu'il n'en était pas de môme de son joli compagnon de plaisir ; aussi ne se livrait-elle à ses jeux qu'avec une précaution qui dénotait l'instinct le plus admirable. Au contraire de cela, l'héritier des sires de Rambures, vif et turbulent comme tous les enfants de son âge, n'avait pas de plus grand bonheur que celui de grimper î|ur le dos de Cora, de s'attacher à ses oreilles, à ses pattes, à sa queue, faisant des rires fous, lorsque l'excellente bête venait lécher ses petits bras ou son visage niutin.
Malgré les préoccupations qui deraient agiter son esprit, le chevalier, en entrant, ne put s'empêicher de s'arrêter sur le seuil de la porte, pour contempler un instant ce gracieux tableau ; puis, prenant son fils dans ses bras, il vint se placer à côté d'Alix. Leur conversation fut longue et afFectueuse. André chercha à rassurer sa femme sur les dangers qu'il allait courir, mais il n'y parvint pas. Il semblait qu'un triste pressentiment lui montrait un sombre et prochain avenir. Le bruit des armes avait pour le sire de Rambures un attrait que la tendre Alix était bien loin de partager. Us se quittèrent fort tard; André pour donner à Thibaut ses derniers ordres et prendre quelques heures d'un repos nécessaire; la châtelaine, pour se jeter à genoux sur son prie-dieu, et conjurer le Seigneur tout-puissant d'écarter les périls de l'objet de son amour.
Lorsque Técoyer de prédilection du sire de Rambures regagna sa couche à son tour, tout dans le vieux caste! était rentré dans le silence le plus profond. De loin en loin seulement se disaient entendre le cri d'une chouette sortant de son trou, le pas lourd d'une des sentinelles de l'intérieur, ou les ra&les d'un vent glacé s'engouffrant avec un sifflement lugubre dans les mille petites ouvertures ménagées
pour la défense. Cependant, dans cette portion de la galerie couverte qui attenait à la tour de Test, veillaient deux archers. Assis ou plutôt étendus parterre prés d'un feu vif et pétillant, dont la fumée s'élançait par un créneau» ils semblaient, bien qu'ils fussent de garde, s'occuper beaucoup plus de leur conversation que de ce{ qui pouvait se passer au-dehors.
Karl, l'un d'eux, avait une taille colossale et des proportions athlétiques, mais son front déprimé et osseux, son visage empreint d'une férocité stupide, paraissaient faire de lui le type d'un de ces êtres envers lesquels le ciel semble avoir été aussi prodigue pour la partie matérielle, qu'avare pour la partie intelligente ; une de ces natures enfin qui, poussées par leurs passions, sont capables, à l'instar de la brute, des actions les plus cruelles ou des dévouements les plus sublimes. Depuis peu à la solde du sire de Rambures qui, l'ayant fait prisonnier dans une rencontre avec les troupes bourguignonnes, l'avait pris à son service à cause de sa force prodigieuse; il était pour ses camarades un objet de dégoût et de crainte. Un seul parmi eux consentait à frayer avec lui : c'était précisément son compagnon de garde, Othon.
Ce dernier faisait avec Karl une oppodition frappante. 11 avait la taille petite et bien prise, la figure fralcbe, gracieuse et éclairée par deux grands yeux noirs d'une admi^ raUe vivacité. Aussi aiiMrait-«n pu croire que tout chez Im respirait la gaieté et la franchise, si on nez fin et serré, des lèvres minces et contractées souvent d'une façon singulière.
n'eussent indiqué qu'il était prudent de se méfier de celte jolie créature humaine.
Reçu parmi les défenseurs de Rambvres, comme volontaire, le jour même où son compag;non arrivait au château à la suite du chevalier, cette coïncidence bizarre avait paru les rapprocher. Il dominait au reste son forouche et stupide camarade, de tout Tascendant de l'homme sur la bête.
a Plus bas, Karl, plus bas, lui disait*il , en jetant sur la galerie un regard inquiet ; songe donc que si qMelqu'on surprenait un mot de notre conversation, notts nse tarderions pas à %urer aux créneaux de cette toor, en gttise d epouvantail pour les hiboux et pour te plus g^and agrément des corbeaux qui croassent dans la plaine. Si tu veux parier de choses aussi délicates, assure«toi d'abord que nous sommes bien seuls, d
Karl, se levant avec la grâce de l'ours qu'on dérange au mHieu de son premier sommeiJ, et faisant entendre quelques paroles qu'on eût pu facilement prendre pour un sourd grognement, revint bientôt s'étendre prés du feu, en disant :
et Personne nulle part.
— C'est bien ; ainsi, tu crois que le moment approche ?
— J'en siris sûr. Nous devons nous tenir sur nos gardes. J'ai vu, il y a une heure, le premier signal convenu, un feu dans la plaine du côté de l'est. Lorsqu'il brillera |)our la seconde fois, le comte de...
— Silence donc encore une fois, double buse ; ne t'ai -je pas déjà dit de renfermer ce nom-là dans le fond de ta ceinture, avec les pièces d'or dont elle regorge? Le diable veuille au reste que le second signal ne se fasse pas atten-
dre. Voilà un mois que nous sommes ici, et je commence k m'ennuyer étrangement dans ce sombre et vieux manoir, où l'on ne trouve seulement pas, pour son argent, du vin à boire, un joyeux compagnon k détrousser au jeu ou une belle fille à caresser, o
Karl leva les épaules, ce qui était le geste par lequel il indiquait quil n'était pas de votre avis.
a Oui, oui, mon vieil ours, continua Othon, je te comprends, tu trouves que j'ai tort, car il y a ici deux beaux yeux qui ont produit quelque effet sur ta lourde masse. Certes elle est jolie, ta colombe ; apprivoise-là, et je retiens ta succession. Mais, ou je me trompe fort, ou un épervier de ton plumage ne la tiendra jamais dans sa serre. Elle appartiendra à un noble faucon; j'en connais plus d'un qui rôde autour d'elle, et , sans la châtelaine, qu*elle ne quitte guère,...
— Beaucoup de choses, interrompit Karl d*un ton sinistre, se passeront peut-être d'ici à peu de jours ; qui sait ce qui peut advenir?
— Sans doute, sans doute, reprit négligemment son camarade;... car j'espère bien que ce a'est pas pour percher long-temps ici, qu'on nous a introduits l'un et l'autre dans cet espèce de vieux bahut en briques, où l'on ne voit pas clair en plein jour.... Mais, en attendant, la nuit sera longue.... L'aurore est loin ; il est dangereux de se trop livrer à la conversation, et il est peu récréatif pour des soldats, ou pour parler le langage de ces nobles qui nous emploient, pour des aventuriers de notre espèce, habitués à respirer l'air frais de la campagne, de rôtir dans cette vieille tour
auprès d'ira mauvais feu.... Voyons, Karl, ton escarcelle est-eile encore bien garnie?
— Peut-être.... Pourquoi?
— Pardieu 1 pour te proposer de risquer quelques-uns de tes écus d'or, contre quelques-uns des miens; ma ceinture est trop lourde.
— Tu me gagnes toujours.
— Bàh ! ce sera ton tour à être heureux.
— Soit,... jouons.
Karl , se soulevant lourdement sur le coude, appuya sa tête informe dans une main rude, plus large que le corps de son camarade. Otbon déboucla aussitôt son justaucorps de peau de bufOe, puis, tirant d'une bourse large et bien garnie des pièces d'or et quelques dés, il les plaça devant son adversaire.
« A toi à commencer, mon vieil amf, dit-il, en lui présentant sa toque roulée en forme de cornet, d Un sourire étrange avait effleuré les lèvres du jeune archer, lorsqu'il avait vu sa proposition, faite à dessein d'un ton négligent, accueillie par son épais compagnon, mais ce dernier n'était ni assez fin, ni assez défiant pour s'en apercevoir. S'emparant de la toque, il commença à agiter les dés avec une ardeur telle, qu'il était facile de voir qne la passion du jeu n'était pas celle qui dominait le moins chez lui.
La chance lui fut d'abord favorable. L'or de son camarade était même déjà presque tout passé dans son escar*celle ; une joie brutale et rapacc se peignait sur son visage^ contrastant avec la figure calme et impassible d'Otbon. Soudain tout changea de face. Les dés, paraissant obéir à une
maÎQ invisible, n*apportèreDt plus au soldat, fout à l'heure si heureux, que les numéros lesplus iaibies, tandis que son compagnon amenait coup sur coup les nombres les plus- forts. Le jour commençait à poindre; Othon, le cornet en l'air, attendait un nouvel enjeu pour jeter les dés, lorsque Karl, après avoir fouillé vainement sa ceinture et ses poches, s'écria avec Taccent d'un effrayant désespoir : a Plus rienl...
— Rieul reprit Othon ; allons donc, mon vieux camarade, la partie ne peut finir ainsi, je veux absolument te donner ta revanche... Tiens, Csiisons un arrangement,... un dernier coup de dé,... si tu gagnes, je te rends tout ton or; si tu perds. ... Il hésita un instant. . . .
— Eh bien I... si je perds?
-- Eh bien 1 si tu perds, tu renonces à la jeune fille, et tu me jures de me laisser .libre d'agir à son égard comme je l'entendrai.
— Jamais, fit énergiquement Karl.
— Soit, reprit froidement le jeune homme ; alors j'emporte ceci. 9 Et se levant, il fit résonner sa bourse.
Le colosse devint furieux , et , par un geste rapide , porta la main à son poignard.
a Tout beau, mon vieil oursin, tout beau , s'écria Othon en se mettant sur ses gardes ; avec les antres soudoyers du sire de Rambures, tant que tu voudras ; mais avee moi, pas de ce jeu-là, s'il te plaît, ce serait trop dangereux. Vautre ne tardera pas à venir, et , s'il ne me trouvait pas ici, tes larges épaules ne l'empêcheraient point de te lancer dans
réternité. Ainsi crois-mm ; si tu veux avoir ton or, accepte ma propofition ; jouons h jeune filie.>
— Jonongy arttcnla d'une voi)i sombre le malheureux Karf, et, saisissant les dés, d'une main tremblante de fureur.... Neuf, dit-il....
— Oh ! oh I c'est beaucoup... A mon tour.. . Diable, décidément» mon cher, tu n'as pas la chance... Dix...: à moi le joli lutin.
Karl était hors de lui. Une scène terrible allait probablement se passer entre les joueurs, lorsque Thibaut l'écuyer parut tout-à-coup dans la galerie. Aux dés restés sur la pierre, il vit bien que les deux sentinelles avaient joué au lieu de veiller à la silreté du château; aussi leur adressa-t-il de vifs reproches.
Othon ne dit rien ; mais Karl, aigri par la perte de son trésor, et surtout par son dernier échec, ne put se contenir, et fit entendre comme une menace :
a Comment , comment, drôle, s'écria l'écuyer ; non content de manquer à tes devoirs,- tu murmures.... Holàl soudojers, qu'on m'enferme ce butor dans la tour de l'est, d Et il continua sa ronde.
cr Allons, allons, la nuit a été bonnej, se dit l'autre , en le voyant s'éloigner. J'ai gagné l'argent de cette brute, et je suis silr qu'il ne mettra aucun obstacle à mon amour et à mes projets sur la belle Jeanne, car je l'ai toujours trouvé fidèle à sa parole. Animal stupide, qui va se figurant que je prendrais plaisir à jouer avec sa lourde personne, si je n'étais sûr de le gagner î Je ne sais pourquoi le comte veut toujours m accoler à lui.... Au reste, le voilà pour quelque
temps sous les verrotix, Messire Thibaut ne plaisante guère en fait de service.... Bahl que m'importe après tout, si le moment arrive, je saurai bien foire la besogne tout seul... d Et il se mit à raviver le feu.
Les trompettes sonnaient la fanfare du réveil ; en an instant, l'agitation la plus vive succéda au calme de la nuit. Chacun des hommes désignés pour accompagner le châtelain se pressait de quitter sa couche» car tous connaissaient l'exactitude du chevalier, et ils n'ignoraient point qu'il eût été dangereux de ne pas être prêt h l'heure indiquée. C'était un spectacle vraiment curieux que celui de cette foule
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du chevalier^ rien d'extraordinaire n'eut Heu au vieux manoir. Âlîx ne sortait guère de son appartement que pour monter au beffiroi, afin de voir si, dans h plaine du côté d'Aumale^ on n'apercevait pas un messager de son époux. Mais, hélas ! chaque fois son espoir était déçu. Jeanne et le chapelain lui tenaient fidèle compagnie, &isant tous leurs efforts
pour apaiser ses craintes, tandis que l'actif Thibaut veillait sans cesse, pour s'assurer par lui-même que les gardes, les sentinelles accomplissaient rigoureusement leur devoir, et que nul danger ne menaçait les têtes précieuses confiées à son courage et à sa vigilance. Huit fois vingt -quatre heures se passèrent ainsi, sans qu'aucune nouvelle du sire de Rambures fût parvenue au château. Justement inquiète de ce silence de mauvais augure, Alix se laissait aller aux pensées les plus lugubres, et la tristesse était répandue sur tous les visages ; car elle et son époux étaient adorés de tous leurs vassaux. L'écujer, pensant qu'il fallait à tout prix sortir de cette affreuse incertitude , rassemble la garnison et promet une forte récompense à celui qui sera assez courageux pour aller chercher des nouvelles de leur seigneur. L'entreprise était sans nul doute périlleuse, car les troupes anglaises, occupées probablement au siège d'Aumale, devaient bloquer bien étroitement la place, puisqu'aucun émissaire d'André n'avait pu atteindre le castel. Il fallait ilonc tenter de traverser le camp ennemi. Un seul homme se présenta : Othon l'archer. Alix n'eut pas plutôt appris ce dévouement sublime, qu'elle fit venir le jeune soldat, lui remit une bourse pleine d'or, le combla d'éloges et lui donna même sa main à baiser. C'était un insigne honneur que les nobles dames, A cette époque, faisaient bien rarement à leurs vassaux, et que beaucoup eussent volontiers payé d'une partie de leur existence; pourtant, chose singulière, cette récompense anticipée de la mission dangereuse qu'il allait entreprendre, ne parut toucher Othon que fort médiocrement. II ne fut pas plutôt hors de la vue de Ja châle-
laine, que jetant la bourse dans une de ses poches : a Allons» dit-il avec son sourire sardonique» va rejoindre les antres. Encore une bonne âme qui s'imagine qu'Othon le soudoyer» Othon le vassal, k qui il n'est pas permis de porter une armure, parce que son père n'a pas même voulu le reconnaître pour son bâtard, est capable d'aller sottement se &ire rompre les os, pour le plus grand plaisir de ses seigneurs et maîtres.... Allons donc;... passe pour une brute conmie mon ami Karl.... N'importe, pour peu que cela continue, je ferai ma fortune ici. Je ne saurai vraiment bientôt plus où mettre For que l'on me donne* Or du comte, pour protéger ses amours, et...., or de la châtelaine» pour lui apporter des nouvelles de son époux, or de cet imbécille qui ronge son frein dans les cachots ;...* décidément la place n'est pas mauvaise, je suis en bonne passe. Reste à savoir si tout cela ne se terminera point pour moi, par une cravate dechanvroi...»
Il allait quitter la tour de l'est, pour regagner le quartier des archers, lorsqu'au détour de l'escalier, il se trouva soudain &ce â &ce avec Jeanne. Une révolution subite se fit aussitôt sur son visage. Au sourire perfide qui agitait ses lèvres, au sentiment de cynisme qui perçait dans son regard, succédèrent brusquement les signes les moins équivoques de l'amour le plus passionné. Pour cet homme déjà si profondément vicieux, quoique jeune encore, il y avait donc au-dessus de l'avarice, au-dessus de la haine de toute supériorité sociale, un mobile plus puissant, une passion plus tyrannique : l'amour !... Fléchissant le genou devant la
jeiine fille, il s'empara d'une main blanche et délicate, sur laquelle il osa déposer un tendre baiser.
a Le ciel a été juste, s'écria-t-il, belle damoiselle, en m'accordant la faveur de vous voir seule un instant, lorsque je Tais jouer ma vie pour mon noble maître.... Oh 1 laissezmoi, je vous en conjure» vous dire en ce moment solennel, ce que déjà sans doute mes yeux vous auront appris.... Laissez-moi....
— Vous êtes bien hardi ce matin, seigneur archer, dit en retirant sa main et en rougissant, la charmante jeune fille....
— Pardon ! oh pardoni si j*ai osé vous déplaire. . . . Faites que je n'emporte pas dans la tombe votre malédiction, vous pour qui je donnerais plus que ma vie. »
Jeanne, visiblement troublée, prit le parti de se retirer.
Othon la retint.
m Un mot encore, lui dit-il avec passion... Il y a si longtemps que je cherche le moment de vous dire tout ce qui se passe dans mon cœur.... Ecoutez-moi, au nom du ciel I... Que faut-il que je fosse pour mériter que vous jetiez sur moi un regard de bienveillance? »
Mais Jeanne , légère et coquette, riait en écoutant cette . déclaration.
a Ohl ne riez pas, Jeanne, ne riez pas; si vous saviez combien votre indifférence me foitdemal, si vous saviez.... Il hésita.... ce qu'un mot, un regard de vous pourraient éviter de malheurs.... o
La jeune fiUe ne le comprit pas, et se précipita dajis la chambre de la châtelaine; et pourtant, si elle avait pu lire
-sales pensées sinistres qni agitaient rborome dont elle repoussait avec tant de gaité les sentiments d'amour, si elle avait pu comprendre surtout combien élaît dangereux le simple archer, nul doute qu'elle n'ait été plus circonspecte, plus prudente, et alors. . . alors peut-être les vieilles tours de Rambures n'auraient pas vu le crime et la trahison. Hélas 1... le soldat Tavait dit, ces rires de jeune fille devaient amener bien des larmes.
L'archer resta un instant immobile et pâle à la même place, il semblait qu'il eût été changé en statue ; puis, relevant fièrement la tête : a Vrai Dieu, s'écria-t-il, la belle a du sang noble dans les veines, et déjà sans doute elle Ht avec sa maîtresse de l'amour insolent du vassal.... Oh! ne riez pas tant, mes gentes péronelles, car bientôt vous apprendrez l'une et l'autre ce que peut causer de maux un vassal méprisé.... Il vous faut, n'est-il pas vrai, le langage flatteur d'un chevalier ou d'un paga? mais un archer.... allons donc... Eh bienl nous verrons si, l'heure du danger venue, le sire de Rambures ou Henri, le beau page, pourront vous sauver.... Pour elle, j'aurais donné mon sang, ma vie.... Un instant encore et je me trahissais, au risque d'être jeté vivant dans les oubliettes du château.... Elle est si jolie.... Il me semble que si elle avait voulu ra'aimer, je me serais &it vertueux pour lui plaire.... Maintenant, le sort en est jeté. Si je ne l'ai pas de, gré, eh bien! je l'aurai de force. »
TJLJL.
Le soir venu, Othoa se préparait à quitter le château et à franchir le pont-levis, lorsque Thibaut, tenant d'une main une lanterne» et, de l'autre, un trousseau de grosses cle& qui ne quittaient pas sa ceinture, depuis le départ du chevalier, lui ordonna de le suivre. Tous deux, pénétrant de la salle des gardes dans la tour de Test, se mirent à descendre en silence un escalier raide et étroit, lequel, après une cen-
laine de marches, les conduisit dans un souterrain voûté, vaste, humide et somhre.
Le jeune archer ne put alors se défendre d'un sentiment d'efiEroiy surtout lorsque Thihaut^ lui ayant dit deTattendre, se dirigea seul vers une grosse porte qui cria sur ses gonds, et par laquelle il disparut, le laissant lihre de réfléchir à son aise. Nul doute, pensa Othon, j'aurai été trahi par Karl. On veut m'enfermer ici, m'y laisser périr de faim, ainsi que cela se fait si souvent, lorsque les seigneurs pensent avoir à se plaindre de nous.... N'importe, si on vient, je veux vendre chèrement ma vie.... Il était brave, leste, hardi ; tirant son poignard, il s'enfonça dans l'endroit le plus sombre du souterrain, décidé à se défendre. L'écuyer ne tarda pas à reparaître, mais il sembla au jeune soldat qu'il n'était plus seul; une forme humaine se dessinait près de lui. Il crut sa dernière heure sonnée, et il allait s'élancer le fer à la main sur Thibaut, quand un rayon dç la lanterne, tombant d'aplomb sur le corps placé à son côté, lui fit reconnaître Karl.
a J'ai voulu, dit alors à Othon Téouyer du sire de Rambures, j'ai voulu, mon brave, éloigner de toi le plus de périls possible ; j'ai pensé que je pouvais sans crainte me fier à deux serviteurs fidèles, et n'ai pas hésité, malgré les recommandations de notre noble maître, à vous révéler l'existence d'un passage secret, que le commandant de ce château doit seul connaître. Voyez donc tout en aveugles, et, sur toute chose, soyez muets; car il m'a fallu la gravité des cir> constances actuelles pour enfreindre les derniers ordres que j'ai reçus... Et maintenant, mes amis, suivez-moi. d
£o aohevanl ces mots, il tira un éaorme verrou, prit une lourde clef, l'introduisit dans la serrure d'une porte de fer .si étroite qu'on n'y pouvait passer qu'un à un, fit joue;le ressort d'une grille de même métal que la porte, et, passant le premier par ces deux ouvertures afin d'indiquer le chemin à ses compagnons» il se trouva avec eux dans le fond du fossé de la première enceinte du château. Tous trois étaient alors perpendiculairement sous les gueules béantes des mâchicoulis. Thibaut craignit sans doute d'éveiller l'attention des sentinelles de la galerie» car il ne referma ni la grille ni la porte, et, faisant signe aux deux soldats de le suivre en silence, il se dirigea rapidement vers l'angle sud de la contrescarpe. Là, il ouvrit une nouvelle porte» et, baissant la tête, la franchit précipitamment.
Cette promenade mystérieuse, dont le jeune archer ne comprenait nullement le but, et qui ne laissait pas que de l'inquiéter, malgré les paroles rassurantes de son chef, lui paraissait d'autant plus équivoque, qu'il ne pouvait deviner dans quelle intention on lui adjoignait un gaillard aussi redoutable et aussi robuste que Kl3irl. Il observait donc avec défiance ses deux compagnons» suivant des yeux leurs moindres mouvements, et ayant soin de les laisser toujours passer les premiers. Karl, au contraire, semblait parfaitement indifTérent à tout ce qu'il voyait ; il se bornait à £aire ce qu^on lui indiquait, avec la grâce de l'ours muselé qui suit son maître, sans s'inquiéter de l'endroit où on le mène.
A la lueur de la petite lanterne de Thibaut, Othon vit bientôt qu'il se trouvait sur la première marche d'un nou^
vel escalier raide et étroit. Il se mit à le descendre avec son conducteur. Au bout d'un instant, tous les trois reconnurent qu'ils étaient sur le sol d'un large fossé, plus profond que le précédent et dont l'escarpe terminait la deuxième enceinte du château.
Ils le traversèrent comme le premier, rapidement et en silence, s'engagèrent dans un passage voûté, si étroit qu'un homme en occupait toute la largeur, et d'une élévation de six pieds environ, marchèrent cinq minutes dans l'obscurité la plus profonde, puis s'arrêtèrent à la voix de Thibaut.
Ils étaient parvenus à l'embranchement de deux rameaux dans la galerie, et Othon commençait à croire que Técuyer indécis réfléchissait pour savoir lequel des deux il prendrait, lorsqu'à sa grande surprise, il le vit se baisser et chercher à gauche sur le mur avec sa lanterne, puis, bientôt après, se relever de Tair satisfait d'un homme qui a trouvé enfin ce qu'il désire.
a Allons, mon brave, s'écria Thibaut, en s'adressant à Karl, ton rôle va commencer. Vois-tu dans le coin cette masse qu'à coup sûr on jurerait avoir été, comme le reste du souterrain, bâtie avec de la brique? »
L'archer fit un signe affirmatif.
a Eh bien I il n'en est pas ainsi, car c'est une seule et même pierre, lourde, difficile à remuer, et il ne faudra rien moins que la vigueur prodigieuse de ton bras, pour la déplacer au moyen de ces deux anneaux. Agis donc, tire à toi, c'est ici le moment d'user de la force que la nature l'a donnée en partage. Le soldat saisit aussitôt de ses deux mains les anneaux scellés dans la pierre et fit un effort
vigoureux; mais, soit qu'il s'y prit mal, soit que les*huit^ jours qu'il avait passés au cachot l'eussent afihibli , rien ne bougea. Il renouvela inutilement une autre fois sa tentative; Thibaut, désespéré, commençait à croire qu'il faudrait renoncer à son projet, lorsqu'à la troisième secousse, la pierre céda, se détacha et vint rouler aux pieds des témoins de ce spectacle intéressant.
a Bien, Karl,, bien, mon ami, dit l'écuyer tout joyeux. A ton tour maintenant, Othon. Ecoute-moi attentivement, et n'oublie pas de suivre mes instructions de pdnt en point. Tu vas passer en rampant par cette ouverture, d
L'archer fit une grimace très significative, mais qui ne fut pas aperçue.
a Dés que tu auras dit deux pas ainsi, tu pourras te relever. Tu marcheras pendant environ une demi-heure, et alors tu ne tarderas pas à entendre comme le murmure d'un ruisseau qui coule sur du sable. Tu avanceras avec précaution, car tu seras tout prés de la sortie du souterrain. Dés que tu sentiras comme des ronces et des racines d'arbres, tu les écarteras doucement avec ton poignard, et tu verras devant toi les eaux limpides de la Bresle. Remarque bien cet endroit^ replace soigneusement les ronces, puis remonte a.vec prudence le cours de la rivière, elle te mènera à Aumale. Quant au reste, mon garçon, à la grâce de Dieu, et à ton courage.... L'un et l'autre, j'espère, ne te manqueront pas. t
Othon n'était pas sans défiance ; toutefois, il vit bien qu'il ne pouvait hésiter ; il se baissa donc hardiment e^ disparut par le trou qu'on lui indiquait.
La plupart des châteaux de guerre de cette époque possédaient des soulerraios semblables à celui-cit connus seulement des personnes intéressées à ne pas les ignorer, el fiurt avantageux dans un cas extrême pour communiquer avec le dehors. Outre celui par lequel Othon venait de disparaître, Rambures avait plusieurs galeries plus courtes, qui existent encore aujourd'hui, et qui se terminaient sur le fossé de la seconde enceinte par des meurtrières.
Karl, ayant replacé la pierroi reprit avec Thibaut lèchemio qu'ils'venaient de suivre , en s'entourant des mêmes précautions, et , lorsqu'ils se quittèrent dans la salle des gardes, un signe expressif recommanda le silence au soldat.
TIII.
 cinq lieues environ du château de Rambures, dans une vallée riante , entourée de tous côtés par des prairies délicieuses, au milieu desquelles coule la jolie rivière de la Bresie, s'élèvent encore aujourd'hui les maisons blanches et coquettes de la petite ville d'Àumale. A l'époque où se passent les faits que nous rapportons, elle était défendue par un ch&teau très fort, dont Guillaurae-le-Roux s'était
emparé en 1190, et qui, depuis sa fondation, avait soutenu huit sièges. C'est ce château dans lequel le sire de Rambures élait venu s'enfermer avec ses cinquante lances, qu'assiégeait en ce moment un corps de troupes anglaises commandées par Pierre de Luiiembourg, comte de St-Pol, gendre du duc de Bedfort. Il avait sous ses ordres le comte de Suffolck. La possession de cette place ne pouvait être indifférente pour les ennemis du roi Charles Vil; car elle commandait avec Mouchas et Rambures l'entrée des provinces nord-ouest du royaume. S'en emparer, c'était prendre à revers la ligne de ces forteresses, se donner des chances &vorables pour l'attaque des autres points fortifiés, puisqu'ils tiraient d'Âumale leurs secours principaux ; c'était par conséquent s'ouvrir le pays de, Ponlhieu, si important par la richesse de son sol et si fidèle au roi de France.
Décidés à ne reculer devant aucun sacrifice pour faire tomber en leur pouvoir cette position militaire, les Anglais n'hésitèrent pas, malgré la saison rude et avancée, à la cerner de toute part. Deux mille hommes de leurs meilleures troupes, commandées par leurs cheb les plus habiles, formèrent le corps de siège, et rien ne fut négligé pour empêcher tout secours de s'introduire dans la place.
Un soir, vers les dix heures, tandis que dans le camp anglais tout reposait, à l'exception des sentinelles et postes avancés, deux hommes, assis devant une table, devisaient à voix basse. La tente dans laquelle ils se trouvaient, belle, vaste et richement décorée, était située à peu près au centre du camp. L'étendard aux couleurs et aux armes des
comtes de St-Pol surmontait son faite. Deux archers veillaient à sa porte.
a AîDsi donc, mon cher comte^ disait l'aq des interlocuteurs, vous pensez que le château ne peut tenir plus de deux semaines.
-> Je le crois, Monseigneur ; notre arrivée sous les murs d'Âumale n'a pas été assez brusque, il est vrai, pour empêcher le sire de Rambures de se jeter dans la place avec ses soudojers; mais elle a été assez prompte, pour ne pas donner le temps aux Français de l'approvisionner. Remarquez les tentatives fréquentes faites depuis le commencement du siège, pour introduire des vivres dans le château, et vous n'aurez plus de doutes que la garnison ne soit bientôt obligée d'en venir â merci.
— Dieu le veuille, Suffolck 1 D'après cela, vous croyez donc qu'il vaut mieux patienter, que d'employer la mine on l'escalade.
— C'est mon avis, Monseigneur. L'escalade est chose difficile et périlleuse dans cette occurence. Nous y aurions probablement le dessous, oar ces Français, si légers de caractère qu'ils ne songent à approvisionner leurs châteaux que lorsqu'il est trop tard, sont de rudes adversaires la dague au poing. Le sire de Rambures surtout et les 120 soldats enfermés avec lui, sont hardis et braves ; les tours qu'ils défendent sont élevées, les fossés larges ; aussi je suis convaincu qu'il nous faudrait faire bien des sacrifices, pour planter nos drapeaux sur les murailles de ce manoir. Quant à faire jouer la mine, la chose me paraît impossible avec des gens sur leurs gardes et des fossés pleins d'eau. Le
moyen de cheminer à couvert pour atteindre le pied des remparts ? Nos taupins (1) ne pourraient venir à bout d'une telle entreprise, et nous aurions le regret de les avoir exposés très inutilement.
— Ce que vous dites peut être vrai, mon cher comte ; mais si, pendant que nous sommes à attendre patiemment que la garnison se rende faute de vivres» les autres troupes de ce sire de Rambures ou celles de messire Regnault-de- Fontaines, le châtelain de Mouchas (2), nous venaient tomber sur le dos, que ferions-nous?
— II n'y a rien à craindre de ce côté, Monseigneur ; le premier de ces deux chevaliers bannerets a laissé si peu de monde dans son propre castel» qu'ils suffisent tout au plus à sa garde ; quant au second, il n'oserait jamais s'aventurer aussi, loin de son manoir. Il n'a pas assez de forces pour tenir seul la campagne, et, s'il commettait cette imprudence, je me ferais fort avec une centaine de lances, de vous l'amener bientôt pieds et poings liés.
— Allons, qu'il en soit donc fait selon vos désirs, Suffolck; nous ne donnerons pas l'assaut... Nous attendrons... d
Le comte de Suffoick se levant après ces mots^ salua et prit congé de Pierre de Luxembourg, son chef. Ce dernier allait vraisemblablement s'étendre sur son lit et se livrer aux douceurs du sommeil, lorsqu'une rumeur, qui lui parut
(1) On appelait Taupins . à celte époque, les soldats chargés de creuser .des galeries , pour s'approcher du pied des murailles el les saper. (Ménage et Audolun. )
(2) Prise du château de Mouchas en 1433, lequel était sous les ordres de messire Regnautt-^e-Fontaines. (Monstrblet, page 675.)
venir ëe rexirémité du caotp, du côté et eti aval de la rivière, frappa soudain son oreille et attira son attention. Le bruit grandissait d'instant en ittstant, et le comte de 8t4^ol allait ouvrir la {^te de sa lente pour oherctor à en connaître la cause, quand son ^éouyer vint Yaverlir qu'un homme an costume d'andier français, /portaot^ur lafioitrine les armes des sires de Bambures et disant venir du'dtàteau de ce seigneur, demnadait à lui parler.
Cette ii€ii«elle. parut agiter le eointe , et il ordonna que l'archer lui fût conduit aussitôt.
Otbcd» entra.
St-Pol ne put Tépiîiiiiea' uir g^te de surprise ; mais, voyant que soa éouyer allandait imotobile et en silence de nouveaux ordres :
a C'est bien, Noram , iui ditril, c'est bien ; tu peux nous laisser.
— Mais, Monseigneur?... »
Le comte lui fit signe qu'il n'y avait rien à craindre ; Koram sortit.
<x Toi ici 1 par quel bazard , Othon 1 Et pourquqi , sans mon ordre, avoir quitté Rambures?
— Pardieu I iMoDseigoeur, réipondit l'archer avec un ton moitié respectueux, moitié familier, qui était plus qu'extraordinaire à cette époque dans un simple vassal parlant à un seigneur aussi puissant que le comte de St-Pol, pardieu 1 Monseigneur, mal a failli m'en prendre; car j'ai vu le moment où je serais lardé par les flèches de vos soldats, ou étranglé comme espion par les goujâ^ts de votre armée, avant d'avoir pu pénétrer jusqu'à vous.
— C'est bon^ e^etthro,.. Peu m'importe : mais, réponds» qui t'amiiier
— Peu TOUS importe.... x>
Il allait continuer sur ce ton, lorsque le comft^iv levant brusquement en frappant sur la table placée ifevant lui :
oc Encore? Ahçà, drôle, veux-tu doM que je te fosse bisser, la corde au cou, au haut de ma tente en guise de pavillon, pour te &ire répondre am questions que je t'adresse? j>
Othon, à cette vîrolente apostrophe et au geste menaçant qui l'avait accompagnée, vit bien qu'il serait dangereux d'éprouver davantage la patience de son noble maître. Il avait au reste eu le temps de se remettre de l'émotion fort naturelle que lui avaient causée les dangers réels auxquels il venait d'échapper. Il raconta donc très au long et avec beaucoup de détail, à Pierre de Luxembourg, les causes de son absence du vieux château. Il n'oublia pas, comme on pense, de parler du passage secret qui l'avait conduit sur le bord de la Bresle.
* St-Pol avait écouté ce récit avec grande attention ; lorsque l'archer eut terminé, affectant un air d'indifférence qui n'était nullement dans son cœur :
a Et la dame de Rambures, dit-il, que fait-elle en l'absence de son mari ?
— Ahl ahl pensa Othon, enfin nous y voici... » Et, prenant comme son interlocuteur un air de complète indifférence :
« Ma foil Monseigneur, à vous parler franchement, je ne me suis guère occupé de la noble dame.... D'ailleurs, mes instructions n'ont jamais porté....
— Sans doute, sans doute, se h&ta d'interrompre le comte ; mais dans un castel aussi important que celui de Rambures, lorsqu'on &it la guerre, rien de ce qui s'y passe n'est indifférent.
— Mon Dieul après cela, si votre seigneurie y tient beaucoup, en recueillant mes souvenirs, peut-être me sera-t-il possible de satisfaire sa curiosité.... d
Le chevalier était visiblement sur les épines, mais il comprit qu'il n'avait pas aflEaiire, dans Othon, à un soldat ordinaire. C'était un être intelligent et fin, avec lequel il devait user de prudence, s'il voulait conserver pour lui ses secrets.
a I .a belle châtelaine, reprit l'archer, ne sort de ses appartements que pour chercher à découvrir si, du côté de l'est» on n'aperçoit pas un messager de son époux. Mais, hélas 1 ajouta-t-il d'un ton goguenard, elle n'a encore rien découvert.
— Je le crois parbleu bien ; nous faisons assez bonne garde ici, pour que personne ne puisse, sans ma permission, arriver en son castel. Ensuite?
— Ensuite, elle devise fort et ferme avec le père Chry* sostôme, son chapelain, qui lui lit une foule de sermons sur la patience ; puis elle s'enferme des heures entières avec damoiselle Jeanne, sa compagne.
— Quelle est cette damoiselle Jeanne?... Une jeune fille noble et belle sans doute?
— Belle, oui. Monseigneur. Noble, on le dit, d'un côté.... Au reste, je n'en veux pas mal parler, car je lui porte un intérêt très vif....
-— Toi î . . . allons-donc, tu plaisantes.
— Nullement, Mottïieigneur. le ne plaisante pa», je la tronve Tbelle, elle tne plaît, et... je l'aime, fëti suis fou....
— Par St-Georges, voilà qui devient aoiasant, sire areherï Vous, aimer la compagne d'une noble dame et le dfrel
— Et pourquoi pas, Monseigneur? Je suis peut-être d'un sang plus noble qu'on ne pense. Certain devin, que j'ai eu la faiblesse de consulter, m'a dit sur ma naissance des choses assez bizarres. Voulez-vous, ttonseigneur, me permettre de vous les raconter? d
L'archer avait prononcé ces mots en fixant son regard sur le comte d'une façon singulière et probablement même embarrtfflsânte', car le chevtailter parut un instant troublé. Néanmoins, St-Pol reprit bientôt son allure impérieuse :
a Bien obligé de Vos sottes confidences, Messire archer, dit-il, gardez-les pour vos pareils ; et faites bien attention à ceci : Je voUs jure, moi, que je ne isoufFrirai pas votre insolence, et saurai bien mettre bon ordre à vos ridicules prétentions. »
La menace tie partit -fôi^e aucune impression sur le i;oudoyer, car il reprit traiit[uîllétnent :
<r Je ne c^ois pas, Monseigneur. Et d'ailleurs, vous auriez tort.
— Tort, vraiment; et pourquoi, sfil votis'plalt?
— Parce que je ne vous livrerai le château de tiambures qu'à la condition formelle d'être libre de faire de la damoi- ^elle ce que bon me semblera. »
Le comte de St-Pol n'était pas accoutumé à ce qu'on lui
résilstât; U devist i^riçii^s^, pourtant il $e contint. Olj^i/Qp lui était iodispe^sable ppMr l'exécution de ses pjrojet^ $ur le vieux dtiâteau ; iji le ^entait, il dissimula donc, biei^ d6ci<^é à faire pppdipe p^us t^rd, lorsqu'il n'en, aurait plu^ t^pin^ cet iosq^t va^Iy si d'aif^tces raisons ne s'y pppof^ieDjt pas.
P'iji^ geste M leçopgédia, ^> se jetant sur sq|i Ut, il se livra à dos i^éflexions. qui le tinrent éveillé une partie de la nuit e^ qui toutes n'étaient pas, s'il faot en croire les chroniques, relatiyes à la guerre.
Le lendcn^^iii;!, dès l'aube du jour, Noram, Técnjer de Pierre de Luxeooibourg, introduisit auprès de son maître Othon, l'archer de Rambures. L^ conversation qui eut lieu entre le seigaeur et le vassal dut être importante, si l'on en juge par sa longuem*, car, lorsque le soldat sortit de la tente du chef anglais, les troupes avaient déjà pris leur repas du n^tin et les gardes étaient relevées. Rien, du reste, ne transpira sur ce qu'avaient pu dire te comte et Othon ; seulement, à la figure rayonnante du dernier, il était facile de préjuger que le résultat de la conférence ne lui était pas désagréable. Les sentinelles qui gardaient la tente, purent même l'entendre s'écrier, lorsqu'il en franchit le seuil :
g Allons, tout y^ bien > un peu d'adresse, et -elle est à moi. JD
}l l^ur fat aisé de remarqua au^i qu'il portait un rouleau 4^ pafch^oiiii qu'il n'avait pas en entrant.
ij^ecao^p, oq plutO^ le barraquement (car à cette époque lias c|)evali|8rs seuls faisaient usage dp testes) pfésieatait à cç mop[)ent i^ la jou^n^, un spectacle as^ez animé. Çà et U , des chevaliers devisaient entre eux de tournois, de guerre et
d'amour, montrant à leurs bras l'écharpe aux couleurs de leurs dames; sur le devant de plusieurs barraques, des hommes d'armes ou écuyers fourbissaient des épées et des armures ; plusieurs archers 9 se défiant les uns les autres, dirigeaient leurs flèches sur un but éloigné ; d'autres, couchés prés des feux qui avaient servi à la préparation de leur nourriture, jouaient aux dés, au milieu d'un cercle de valets et de goujats. Beaucoup de ces derniers reconnurent parfaitement Othon, à qui, la veille, ils avaient voulu &ire un si mauvais parti. Nul doute à voir leurs figures insolentes, qu'ils n'eussent volontiers essayé de s'amuser aux dépens de l'étranger, mais ils ne l'osèrent. L'archer avait à côté de lui un porte-respect imposant pour la tourbe des vassaux : c'était Noram, l'écuyer. Aucun n'ignorait qu'il serait dangereux de molester un homme que le fier Pietrre de Luxembourg semblait avoir pris sous sa protection puissante. Ils se bornèrent donc à se le montrer les uns les autres, sans lui adresser la parole , et Othon , toujours précédé par Noram, arriva sans encombre jusqu'à la limite du camp.
Il est à présumer que l'écuyer avait reçu des instructions spéciales, car, à la grande surprise de ceux qui les examinaient, quand ces deux hommes furent parvenus au dernier poste avancé, ils ne se séparèrent pas. Le serviteur du comte exhiba à celui qui commandait, une passe par£aiitetement en règle, et, franchissant avec Othon la ligne des dernières sentinelles, ils s'avancèrent ensemble vers la Bresie dont ils descendirent le cours. Bientôt après, un pli de terrain les déroba aux regards curieux de ceux qui les examinaient.
hl.
Le soir da même joar, il y avait noël aa vieux château de Rambures. Tout y était dans la joie. On avait distribué à la garaisoiiy des vivres et du vin, en plus grande abondance que led journées précédentes, et cela, pour célébrer les bonnes nouvelles qu'Alix venait de recevoir de son époux. C'était à qui boirait à la santé de l'archer fidèle, du soldat courageux, d'Othon, le héros de la fête ^ c'était à qui
lui Ibrait conter les prouesses au moyen desquelles il avait pu échapper aux Anglais et pénétrer dans le château d'Aumale. Le bonheur se lisait sur tous les visages.
La châtelaine elle-même s'était montrée riante â ses vassaux, car souspeu, elle devait revoir le chevalier,, vainqueur de ses ennemis. La missive dont il avait chargé le soldat, le disait en propres termes, en lui annonçant que d'ici là, un nouveau message lui serait expédié. Thibaut ne cessait de s'applaudir de l'idée lumineuse qu'il avait eue en envoyant l'archer à son noble maître ; le père Chrysostôme ne pouvait se lasser de bénir la Providence et de rendre au ciel les actions de grâces les plus touchantes. Il trouvait dans les événements de la veille et dans ceux du jour,' matière à plus de vingt sermons. Fort peu guerrier par nature et par état, ainsi qu'il l'avait dit lui-même au châtelain, il n'avait pu, depuis son départ, regarder dans la plaine, sans se figurer y voir flotter mille drapeaux ennemis, et, depuis le retour d'Othon, il osait presque jeter du côté d'Aumale un regard victorieux. Il n'y avait que la charmante Jeanne qui ne prît pas sa part à l'allégresse générale. De singulières pensées étaient venues traverser son cerveau de jeune fille. Elle avait observé, et le résultat de ses observations ne semblait pas favorable au héros du jour» Soit que la brusque déclaration du jeune soMat n'eût paa été de aoB goût pour une cause ou pour une atttre» sott qu'elle eût cru démêler dans sa personne quelque dbose de perfide, soit enfin qu'elle eftt pour lui une r^ulâon instinctive, toujours estil que son retour lui avait paru bien prompt, les dangers qu'il avait courus, et qu'il racontait avec tant d'art, bien
exagérés, surtout en remarquant cette circonstance, que la plus petite blessure n'avait pas rougi son pourpoint de drap vert, ni fait le plus léger accroc à son justaucorps de peau de buffle. Elle voulut communiquer ses craintes à la châtelaine et au chapelain ; mais la première, tout à la joie dont son cœur débordait, l'assura qu'elle n'avait pas le sens commun, et le second lui répondit par quelques tirades improvisées sur les bienfaits de la Providence. Force lui fut donc de renfermer en son cœur sa défiance. Elle n'osa s'ouvrir davantage sur le compte de l'archer; mais elle se promit bien intérieurement d'observer elle-même, à l'avenir, la conduite d'Othon.
La nuit viol eDfin mettre nn terme à la joie bruyante de la garnison ; Thibaut fit en personne la ronde pour s'assurer que tout était rentré dans l'ordre, et bientôt les sentinelles furent les seules qui ne dormirent pas dans le château. Un autre personnage cependant veillait aussi. Ce soldat, car s'en était un» ne vit pas plutôt tous ses camarades livrés à leur premier sommeil, que, se levant le plus dou-
cernent possible, il passa à la hâte ses vêtements, sortit du quartier des archers et se dirigea en silence et à tâtons vers la tour du nord. Grâce à la connaissance par&ite qu'il paraissait avoir des divers passages du manoir» il arriva, en évitant les gardes placées dans la galerie, jusqu'à Tescalier raide et étroit qui menait au donjon.
Une lumière hrillait dans la chambre du nain, éclairant les quatre petites fenêtres dont elle était percée, et qui, dirigées chacune vers un des points cardinaux, donnaient ainsi la faculté de plonger de tous côtés dans la campagne et de voir au loin ce qui pouvait s'y passer.
La chambre dont nous parlons affectait, comme le reste du beffroi, la forme pentagonale. Elle était si peu élevée, qu'un homme debout n'aurait pu s'y tenir, et si étroite, qu'elle ne permettait pas à plus de trois soldats d'y rester, même assis. Un soudoyer du sire de Rambures y veillait jour et nuit, ayant à ses côtés un cor pour avertir qu'on demandait l'entrée du caslel; et, sous la main, la cloche d'alarme, pour les circonstances graves qui pouvaient nécessiter son emploi.
L'exiguité de ces espèces de réduits, dans les manoirs seigneuriaux, avait sans doute fait penser que, dans le principe, ils étaient habités par ces nains si à la mode pendant un certain tçmps auprès des hauts et puiss^ts ducs, cooptes ou barons. De là, Iç Hopa qu'on Içur av^it ()onné de cbamhrQ3 du nain. Le Mi est que celle de Rambures, vue du fond du fossé, aurait pu passer à plus juste titre pour l'aire d*un vautour que pour le logemient d'qp être humain.
Le soldat de garde, la nuit dont il est question en ce
moment, était préciâéineat une de nos coMaiiSsaiices, notre aori Karl, Tardier, ou rOiirsîn, cotnme l'appelai^t sescompagtiofis. Côadhéèt'iminobire,îl semblaft s'ôccoperfoHt peu de sa veillée, 'car il ne jetait jamais le moindre coup d'œil sur la campagne, et il paraissait fort disposé, au conti^aire, à céder à un sommeil bienfaisant. Sente&ènt, chaqnè fois que l'horloge, placée à quelques pieds a«-dessous.de lui, faisait èfbténdre sa voix puissante et monototie, il secouait les oreilles et grognait entre ses dents, à peu près cdmme le chien de basse-cour qu'une mouche importune ^nt dét*anger dans la niche où, le jour, il l'épàre les fetigues de la nuit. Tont-à-coup pourtant, un bruit inconnu parut le rappeler à ses devoirs et, se penchant vers l'escalier, -seul endroit par où il était possible d'arriver jusqu'à lui, il s'écria d*une voix forte :
^ Qui va là?
— Silence, imbécille, lui répondit-on très bas. d
A cette épithéte , plutôt qu'à la voix , il crut reconnaître celui qui s'avançait, et il ne se trompait pas. C'était bien son camarade, son complice et son adversaire si heuraux au jeu : Olhon. L'Oursin sembla se souvenir en ce moment de la nuit quj lui avait été si funeste, bien plus que des projets qui l'unissaient à son compagnon, car, se retournant de l'autre côté, il s'apprêta à reprendre son sommeil si brusquement interrompu, sans s^inquiéter le moitis du monde de ce qui amenait le jeune soldat.
or II paraît, camarade, lui 9it ce dernier, que tu es peu disposé à écouter ce que je puis avoir à te dire?
— Et que m'importent tes paroles?
— Beaucoup pour le moment. Si lu ne veux pas répondre à Othon l'archer^ peut-être seras-tu phis sensible aux ordres que te transmet par ma bouche ton maître et le mien? d Et, se baissant tout près de son oreille, il murmura le nom du comte de St-Pol.
Rarl se mit sur son séant.
a Ah I tu deviens plus traitable ; allons, allons, on fera quelque chose de toi. Je l'ai vu, continua-t-il ; sous- peu, j'espère, il sera ici.
— En es-tu bien sûr?
— Très sûr. Il est amoureux ;... et sa colombe a son nid dans le vieux manoir.... Ainsi le moment d'agir approche.... .
— Eh bienl c'est bon, j'agirai.
— Oui , et comment, buse, si tu ne sais pas ce que tu dois faire? Crois-tu qu'il suffira, comme l'autre jour, d'accrocher tes pattes velues aux anneaux d'une pierre pour la tirer?... Non certes, la chose sera plus sérieuse. Ainsi, &ismoi le plaisir de m'écouter un moment, car il se pourrait que de long-temps je ne trouvasse une aussi bonne occasion pour te parler, sans crainte d'oreilles indiscrètes.
— Parle, alors; je t'écoute.
— On m'a fait là-bas l'honneur de me recevoir, et même de me consulter, pour savoir quel est le meilleur moyen d'en finir avec ce vieux trou à chouettes où je perds une belle jeunesse. D'abord, on avait songé- à profiter du souterrain dont je n'avais pas oublié de dire un petit mot en passant, mais j'ai fait observer que cela ne mènerait à rien, attendu qu'une fois au fond du fossé, au pied des tours, on ne pourrait aller plus loin, à moins d'arracher les clefe de la
La chose m'a paru à peu près impraticable. Taî doue f^mposé un autre expédient.... Je me suis chargé du pont-ievîs de la première enceinte; j'ai répondu que tu ferais ton af&ire du second.... Deux coups de poignard.... Le comte se trouve dans la place.... et,... et il y a pour chacun de nous cent écus d'or ; . . . là-dessus. Dieu ou le diable te garde ; dors si tu peux; bonsoir, d
Karl ne répondit rien ; seulement, aux deux mots d'écus d'or, son regard &uve avait brillé d'une joie rapace. Il reprit son somme, tandis qu'Othon, se glissant comme un reptile le long de l'escalier tortueux, rentrait sans que personne se fut aperçu^de son absence.